LIVRE TRENTE ET UïîlÈMÉ. S
Khalil, appelé au séràil, parut devatit soii nouveau maître. L'audace et Tititelligence éclataient dans ses traits. Jeune, leste, martial d'attitiidë,, beau de visage, les lèvres ombragées d'Unë moustache noire, les jambes nerveuses et nues, vêtu du sittiplè caftan de drap gi*ossier des jatli§sâires, éloquent de langage, impérieux dé regard, on ûe re(ioilttaiàsàit déjà plus dans cet Albanais le marchand de viôûM habits qui vetidait, qtiélcjues jours àvdnt, feeslocjues dans les rues de Constailtinople, 11 avait pris l'esprit de son rôle de vengeur dii peuple âVec là même facilité que le sabre du révolté. Nul homme ti^étâil plus fait pour persoiltiifier une sédition militaire.
« Que désires-tu de moi poUt» prix dti trône ôû « tu m'ds fait monter?» lui demanda avec une appai*en te déférence Mahmoud.
« — Sublime empereur, » répondit ce chef des rebelles, « mes vœux sont remplis, les ennemis de « l'empire sont punis, et ta Hautesse est assise sur « le trône de ses ancêtres. Je n'ai pas formé le noble a desscifi de t'y placer, sans savoir que ceux qui « font les sultans ne meurent jamais dans leurs lits,
a — Rassure-toi, » reprit le prince, « je te jure, « par les âmes de mes pères, que loin de vouloir « attenter à la vie, mon dessein est de te récom- « penser.
(( — Si telle est Tintention de ta Hautesse, » dit Palrona, « donnes-en la preuve éclatante: abolis à «rinslant le malikiané (baux à vie), qui a causé (( la mort du vizir Ibrahim et la déposition de ton « frère Aclimet.
« — Tu seras content, » lui dit Mahmoud ; et à rinstant il donna Tordre de supprimer l'impôt impopulaire.
Ce désintéressement apparent du chef des rebelles coniirina pour quelques jours son ascendant sur les troupes. 11 Tenlrelint auxdépens du trésor, enassouvissant les révoltés de grades et de gratifications. Le kiaya dos janissaires ayant risqué de lui faire une observation sur le prompt épuisement du trésor, s'il n'arrêtait pas le cours des exigences et des prodigalités, Khalil, absolu comme un rebelle et cruel comme un parvenu à la tyrannie, lui trancha la tête pour toute réponse. De ce jour il régna sous le nom de Mahmoud I" et de ses ministres. Il conduisit, à cheval, le sultan à la mosquée d'Aïoub, pour y ceindre le sabre d'Otliman, seul armé au milieu des soldats désarmés, et jetant à pleines mains les se- (juinsd'or à la multitude.
Rencontrant dans la foule un ancien boucher grec, nommé Jannachi, qui hii avait autrefois vendu sa viande à crédit : «Jannachi, » hii dit-il en riant,
« es-tu décidé à ne pas vivre plus longtemps que « moi ?» Le Grec lui ayant répondu par des protestations de dévouement : « Eh bien ! » lui dit Patrona, « que puis-je faire pour toi? Tu n'as qu'à parler. » Le boucher Jannachi lui demanda aussitôt d'être fait prince de Moldavie. Grégoire Ghika , alors hospodar et frère du drogman de la Porte, était bien vu de la cour ottomane. Le grand vizir refusa une première fois Jannachi venant demander un trône sur la recommandation de Patrona.
« On n'avait pas de reproches à faire à l'hospo- « dar, » disait-il, « et son nom illustre contrastait « trop avec la vile profession du protégé qui se préce sentait pour le déposséder. » — «Que m'importe,» dit Patrona impudemment, «Grégoire Ghika n'est-il a pasgiaour? Jannachi l'est aussi; c'est mon ami, « je veux qu'il soit préféré. » Il chargea Mousli d'accompagner son Grec à Faudience du vizir, et le boucher Jannachi en sortit hospodar de Moldavie.
Tout ce qu'osaient impunément les trois chefs est au-dessus de toute croyance. Patrona, Mousli et Ali, toujours armés, ainsi que leurs complices, au mépris des défenses du sultan et du grand vizir, entraient au divan, portant de larges sabres, et sous les yeux de ce premier ministre muet devant eux,
ce tiiumvirat de taverne distribuait les emplois et
jugeait les causes.
Do tels excès, agréables un moment à la ititilti'* tudc comme des preuves de sa toute-Jiuissancé, lui deviennent bien vite odieux comme des scandales qui (loslionorcut dans ses favoris sa propre image. Les suidais, renlrés à la voix de leurs officiers dans leurs casernes, ne laissaient plus à Khalil qu'Une bande indisciplinée de quelques milliers de rebellés, rebut de rarniéc et de la ville. Un de ces suppôts (le Khalil ayant tué dans une rixê un jahlssairë, leè casernes s'émurent et se convoquèrent sur TAl* meïdan pour venger leur cxmiarade. Khalil osa ])araîlre dans relie assemblée et y défier les jadissaires au nom de douze mille Albanais sds conipa- Irioles, prcls, disail-il, à prendre sa cause.
« Quand lu ferais venir à Conslanlinople tous ((les bandils de l'Albanie, les pareils, nous les «braverions, » lui répond! l le cri général. 11 baissa (1(^ Ion comme lous les Iribuns qui- ne sont forts (|ue de leur insolence, cl (jui mendient par la délalion les restes de la popularilé qui leur échappe.
« Ne te mêle donc plus des affaires d'État, » lui