LIVRE TRENTE ET UNIÈME
à côté de lui, lança son cheval, pour punir TAfghan fugitif, à travers la forêt ; il ne put l'atteindre. L'ombrageux Nadir vit dans cette tentative d'assassin nat et dans le zèle affecté de Riza-Kouli l'intention d'un parricide ; la gloire et la popularité de ce jeune, héros offusquaient son père. Il lui fit impitoyablement crever les yeux. « Ce ne sont pas mes yeux « que vous avez brûlés, » lui dit le jeune prince, a ce sont ceux de la Perse. »
Le remords le jeta dans une démence qui l'altérait de sang. Chaque halte de son armée laissait une traînée de cadavres suppliciés par ses ordres. Ses propres lieutenants conspirèrent enfin sa mort pour assurer leur vie. Pendant qu'il dormait, quatre de ses officiers, parmi lesquels le capitaine de ses gardes Saleh-beg, entrèrent dans sa tente sous prétexte d'avis pressants à donner au schah. Réveillé au bruit de leur voix, Nadir, qui reposait tout armé, se leva eu sursaut, se défendit en lion contre les quatre assassins, en étendit deux à ses pieds, et ne succomba enfin que sous le poignard de Salehbeg.
Se& grands projets de conquête^ au nord, de na-
vigation de la mer Caspienne, et de fusion de tous les cultes de l'Inde, de la Perse et de la Turquie en une seule religion générale , épurée et fondée sur la morale universelle, périrent avec lui. Timour avait eu la même pensée , trop haute encore pour son temps. A l'exemple de Timour, Nadir faisait traduire les évangiles comme des codes de vertus, et n'en rejetait que le merveilleux comme des fables. Les chrétiens étaient traités par lui avec autant de bienveillance que les musulmans; sa raison aspirait à fonder une théologie naturelle ; mais le sabre qui détruit les temples ne fonde pas les idées.
Avant l'égarement de son esprit, perdu par le remords du supplice de son fils. Nadir ne se donnait ni pour un être surnaturel, ni pour un fondateur d'empire, mais pour un ministre aveugle de la fatalité. Il tomba un jour dans son camp une flèche à laquelle était attaché un écrit portant ces paroles : « Si tu es roi, protège et rends heureux ton peuple; (( si tu es prophète, montre-nous le chemin du sa- « lut; si tu es dieu, aie pitié dans ta miséricorde (( de ceux que tu as créés. »
Il fit des recherches vaines pour découvrir Tauteur de l'écrit, et fit distribuer dans tout son camp des copies de ce papier, avec la réponse suivante : c( Je ne suis ni un roi qui doive protéger ses sujets^
« ni un prophète qui doive montrer le chemin du c( salut, ni un dieu qui doive faire des actions de « miséricorde ; je suis celui que le Tout-Puissant a « envoyé dans sa colère pour châtier un monde « coupable. »
Revenons à Mahmoud I*', que la paix forcément conclue avec la Perse livrait à l'ambition d'une nouvelle puissance, plus permanente et plus redoutable à l'empire que l'apparition fugitive d'un héros persan. C'était la Russie.