LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
Le muphti détourna le coup en représentant à son maître que le padischah ne devait pas s'avilir au rôle de bourreau.
Le favori, en se retirant, trouva entre les deux portes des muets qui lui tranchèrent la tète et qui l'exposèrent dans un bassin d'argent, à la porte du sérail, avec cet écrîteau : «Ainsi périssent les traîtres qui trompent l'amitié du padischah ! »
IféhéiÀet-Raghib-Pacha (ouMéhémet le studieux) fut appelé non plus par une vaine faveur, mais par la désignation de Topinion publique , au poste de grand vizir. Page du sérail à l'âge de dix ans, attentif aux leçons de maîtres habiles, parlant toutes les langues de l'Europe et de l'Asie, poëte et écrivain consommé pour son temps, surnommé par ses rivaux le studieux par excellence, secrétaire de plusieurs congrès, rompu aux affaires, brave aux combats, élevé de grade en grade jusqu'au gouvernement orageux du Caire, où sa politique et sa vigueur avaient tour à tour assoupli ou abattu les mamlouks circassiens , fléau du Nil, religieux et fidèle comme la conscience à ses devoirs envers le sultan, Raghib-Pacha semblait un présent de la Provi-
noo HISTOIRE DE LA TURQUIE,
dencc à un règne qui ne trouvait qu'un vieil enfant dans le padischah.
Un présage, que la superstition pouvait interpréter comme sinistre, attrista cependant les premiers jours de son ministère. Un de ces incendies qui effacent en quelques heures les villes de bois des Tartares à la surface du sol, éclata au printemps de 1 756 à Constantinople.
« Le feu prit à l'aube du jour, » disent les annalistes de cette année mémorable, « dans la partie basse de la ville qui fait face au faubourg de Péra et de Galata, dans une maison près des murs du sérail et des remises des bateaux du grand seigneur. Le gardien placé sur la tour du palais du janissaire - aga donna le signal de l'accident en frappant sur les gros tambours établis pour avertir le peuple. Les gardiens des quartiers parcoururent les rues aussitôt, en heurtant le pavé avec des bâtons ferrés, et ces tocsins vivants jetèrent le cri d'alarme : j/anguen var (il y a incendie). Il faut Tavoir éprouvé pour se faire une idée du trouble que porte dans tous les cœurs cet accent sinistre quand il vient interrompre le silence des nuits et le sommeil