LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
des hommes. L'incendie fit de rapides progrès, parce qu'une loi de police défend de travailler à éteindre le feu avant l'arrivée des janissaires, des bostandjis et de leurs officiers ; prévoyance commandée par la perversité humaine qui invite partout le brigandage à se mêler au désordre dans les désastres publics. Mais c'est un remède qui ne prévient un mal que pour en causer un plus grand.
« En effet, l'incendie naissant n'étant pas arrêté dans son principe , devint un vaste embrasement. Un vent du nord poussa le feu le long des murs du sérail ; il atteignit le palais du grand vizir ; tous les grands ofGciers de la Porte se trouvaient par devoir au milieu des travailleurs. Le sultan s'y rendit en personne ; et c'est une obligation dont il ne se dispense que lorsque, dans des temps de trouble, il craint pour sa propre sûreté. Mais ni sa présence, ni sa voix, ni ses promesses ne purent limiter le malheur. L'énorme masse de Sainte-Sophie semblait devoir présenter une digue au torrent de feu. Le plomb qui couvre la coupole de cette montagne de pierres se fondit sous une atmosphère embrasée ; le plomb liquéfié ruissela sur la foule des gardes et des travailleurs, et la terreur abandonna cet édifice à lui-même.
« Tous les efforts se bornèrent donc à circonscrire rcmbrasement dans une enceinte de ruines abattues sous la hacbe. Le désastre allait du moins avoir des bornes connues; mais tout à coup le vent sauta du nord à Test, et prit en travers la ligne de feu sur un front de plus de douze cents toises. Treiïe fltmves de laves se formèrent, se réunirent, inondèrent le centre même de la ville, et Gonstantinoplc n'offrit phis qu'un océan de feu. Chaque effort devint un malbeur de plus. Qu'on se représente un corps entier de janissaires, victimes de leur dévouement, enveloppés par deux courants de flammes pendant qu'ils abattaient des maisons situées à la télé d'une des branches de l'incendie, les cris de ces niallieureux tombant dans les bouches de ces volcans; ces cris recouverts eux-mêmes par les cris plus perçants encore du désespoir et de l'effroi que poussai(»nt les femmes, les enfants, les pères de famille ruinés en un moment dans ce désastre affreux; ([u'on se représente le fracas des édifices qui s'écroulaient, celui des [)outres embrasées disparaissant comme sous des vaj^ues; enfin, pour compléter la maf(nifi(jue horreur d'un pareil tableau, le jour cuivré de Tincendie, découvrant, sous les dégradations de sa lueur sinistre, ici la terre envahie par des gouffres de feu, et plus loin, pour
contraster, la mer tranquille et les vaisseaux à l'ancre.
c( Tel fut le terrible incendie qui consuma, en 1756, les deux tiers de l'immense capitale des Ottomans, quatre-vingt mille maisons, et entre autres édifices le magasin entier des tentes de l'armée. »
La mort d'Othman III suivit de près ce désastre de sa capitale. Enfant jusque dans la mort, il se fit porter, déjà expirant, dans son kiosk de la pointe du sérail, baigné par la mer, pour y recevoir de plus près le salut des canons de la flotte qui rentrait de l'Archipel. L'ébranlement des salves de ses vaisseaux, en passant sous le^ fenêtres du kiosk, achevèrent de rompre les fils de sa vie. Il expira au bruit des détonations et des acclamations qui lui souhaitaient la longue vie de ses pères.
Raghib-Pacha, déjà menacé de déposition par le caprice inconstant de son maître, alla chercher dans la cage aux oiseaux le prince Mustapha, suspendu depuis trois ans entre le trône et le sépulcre. Il portait à ce prince la fortune de son règne dans sa personne, un grand et vertueux ministre. Mustapha III, fils aine d'Achmet III, avait quarante-un ans, une
âme énervée par k longue anxiété de sa vie, un esprit incapable d'inspii-ations propres, mais accessible aux bonnes impressions d'unhommesupérieur.
Le onzième jour après la mort d'Othman, Mustapha III ceignit le sabre d'Othman dans la mosquée d'Aïoub avec un appareil qui rappela les temps héroïques de la monarchie. Le peuple et Tarmée, las des règnes précaires qui venaient de s'écouler, espéraient d'autant plus dans le nouveau padischah, que la conservation de ses jours, sous ses deux oncles, sesprédécesseui^s, leur paraissait une protection miraculeuse de la Providence.
Le grand vizir et le muphti précédaient à cheval son magnifique cortège. «Derrière eux,» dit le livre du cérémonial, «marchaient trente-deux chevaux de main appartenant au sultan, richement harnachés, et dont douze })ortaienl, appendus à leurs flancs, des bouclicis ornés de pierres fines. Le sultan, entouré de ses gaixles du corps, les peiks et les solaks, dont les premiers portaient des casques étincclants, les seconds de magnifiques jxmaches de héron, s'avançait ayant à son é trier gauche le grand écuyer, et à son étric.r droit le grand chambcUaii.