LIVRE TRENTE-TROISIÈME
la communauté de culte dans les races superstitieuses est un traité tacite d'alliance qui n'a pas besoin d'être écrit pour être sacré.
A peine Catherine II fut-elle affermie sur lô trône par la main de son favori Orlof, que cette pensée d'insurger les Grecs s'offrit à son esprit avide de grandeur comme éminemment propre à populariser, et pour ainsi dire, à sanctifier son usurpation aux yeux des Russes, en montrant un but religieux à leur ambition, jusque là profane, en Orient. Elle lui fut suggérée par un aventurier grec, devenu officier d'artillerie dans ses troupes, qui vivait dans la familiarité d'Orlof. Ce Grec, né en Thessalie, se nommait Grégoire Papas-Oghli, c'està-dire Grégoire, fils de papas ou de prêtre. Orlof l'envoya en Thessalie sonder les dispositions de ses compatriotes ; il lui fournit, sous prétexte de commerce, deux navires chargés des plus riches présents pour les églises du Péloponèse. La mission toute politique de l'émissaire d'Orlof eut le succès qu on obtient toujours d'un peuple avide et asservi, quand on lui montre l'or et le fer dans une même main pour l'appeler à l'indépendance.
Papas-Oghli revint à Pélersbourç animer Orlof par la perspective d'une prompte et générale insurrection de sa patrie. Mais Orlof, qui avait osé, pendant l'absence de son émissaire, porter son ambition jusqu'au trône et aspirer à la main de sa maîtresse, était retombé par cet excès d'audace au rang des favoris déchus, non du pouvoir, mais du cœur de leur souveraine. 11 rêvait un royaume personnel en Orient, en compensation de celui qui lui était refusé au nord. L'impératrice, qui avait déjà fait de son premier amant un roi en Pologne, était flattée de faire de son second favori un roi de la Grèce. Elle l'autorisa, aussitôt après la guerre ouverte sur le Dniester avec les Turcs, de préparer pour TAdriatique une expédition navale et un débarquement pour tenter l'insurrection de la Morée et pour confondre sa fortune personnelle avec Tindépendance de la nation grecque.
Déjà depuis quelques années un jeune caloyer ou moine mystérieux, parcourait les montagnes des Monténégrins, race indomptée de l'Albanie, gouvernée par un évèque. Ce moine inconnu, nommé Stéphane, protégé par l'évêque, suivi par une escorte d'hommes armés, se faisait passer pour l'empereur de Russie lui-même, échappé miraculeusement au poignard de ses assassins et réfugié dans