‹ Histoire de la TurquieChapitre 17 sur 360 · LIVRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-NEUVIÈME

reprit sous cette escorte la route maintenant solitaire de Belgrade et d'Andrinople.

La bataille de Zenta vengea, par l'épée du prince Eugène de Savoie, deux siècleâ de défaites subies par les chrétiens en Occident. Son nom retentit du Danube à la Seine et àw Tibre, comme celui d'un nouveau Godefroy de Bouillon. L'heureux et habile vainqueur de Zenta devint le nom populaire dans les chants des poètes comme dans les entretiens des chaumières. Aux yeux des. populations chrétiennes, Zenta fut plus qu'une victoire politi* que, c'était la victoire décisive du Christ sur Mahomet. Les hommes de guerre qui font triompher de telles causes ne sont plus des héros, ce sont des incarnations de la Providence aux yeux des cultes reconnaissants.

Les dépouilles furent fabuleuses comme la valeur ; deux cent soixante pièces de canon, des bagages et des provisions capables de nourrir un peuple entier pendant une longue campagne, dix mille chariots attelés de quatre chevaux, de bœufs et de buffles, soixante mille chameaux amenés du fond de l'Asie ou de la Tartarie, pour étonner l'Europe

de la forme et des mugissements de ces animaux inconnus, un trésor monnayé contenant la solde de deux cent mille hommes, les voitures dorées du sultan et de son harem, portant dix de ses femmes favorites, (infin h sceau de l'empire ramassé, pour la première fois, sur le corps d'un grand vizir, trouvé mort sous des monceaux de janissaires, devinrent les trophées du prince Eugène et du trésor impérial de Vienne.

Ce fut à la fatalité plus qu'à l'inhabileté ou ail défaut de courage que Mustapha II dut son revers. L'armée aurait été sauvée, et peut-êti*e la campagne tout entière , si la désobéissance du grand viîlr n'avait laissé son maître à moitié engagé de l'autre côté du fleuve, tandis que lui-mômc arrêtait le pas* sage de la Theïss h Tinsu de Mustapha, pour attendre dans ses retranchements le prince Eugène, dont les drapeaux apparaissaient sur son flanc gauche au sommet des collines. Le sultan et son vizir avaient un motif également plausible pour pei'sister, l'un dans le passage de la Theïss, l'autre dans l'immobi-* lité ; le malheur fui, pour l'un conmie pour l'autre, de ne pas achever librement leur pensée. L'infaillible coup d'œil et la foudroyante promptitude du prince Eugène la coupa en deux, comme la Theïss coupa leur armée. Les attributions presque «mve»-

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raines de Tautorité du grand vizir égalaient, en campagne, Tantorité du sultan lui-même. Elmas-Pacha opposa résolument volonté à volonté ; il acceptait, en agissant ainsi, le cordon, plutôt que d'accepter la responsabilité d'une manœuvre de l'armée qu'il jugeait fatale. Mais il était trop tard pour désobéir, après que la moitié de Tarmée avait suivi te sultan, trop tard aussi pour obéir après l'apparition de Tavant-garde du prince Eugène derrière lui. Il dé»* obéit en patriote, il combattit en lion, il mourut en héros, et te nom d'Elmas (le diamant), quoique fatal aux Ottomans, ne leur rappela qu*un ministre malheureux, mais jamais un traître;

Amoudjazadé-Pacha, c'est-à-dire le fils de Foncley lui succéda dans le viziral. C'était un neveu d'Ahmed Kiuperii, élevé par ce grand vizir comme son propre iils, et qui avait adopté ce surnom comme symbole de sa reconnaissance filiale. Les grands désas* très de l'empire reportaient toujours la pensée des peuples et des sultans sur le nom de salut qui avait déjà trois fois relevé le déclin de leur race.

Le jeune Amoudjazadé, corrompu dans sa jeunesse par la prospérité et par la fortune de sa maison,

ne s'était signalé, jusqu'à la dernière guerre, que par la passion du plaisir et l'élégance licencieuse de ses mœurs. Les périls de la patrie l'avaient mûri tout à coup après le siège de Vienne ; il avait voulu racheter les égarements de sa jeunesse par les services de sa maturité ; le nom des Kiuperli lui paraissait imposer la vertu. Successivement gouverneur de Schehrzor en Mésopotamie, pacha à Tchardak en Âsie-Mineure, commandant des forts des Dardanelles , enfin capitan-pacha pour reconquérir l'île deChio, puis vizir de la Coupole, deux fois caimakam de Constantinople, enfin chargé de la défense de Belgrade, il avait reconquis, par la parole, par le sabre et par la faveur des sultans, la considération attachée au nom et aux services de sa famille.

En peu de semaines, il retrouva une armée sur la surface d'un vaste empire où tout musulman était soldat. Sa main, heureuse dans le choix des généraux destinés à remplacer les dix-sept pachas morts dans les retranchements de Zenta, assigna à chacun son poste offensif sur les frontières de Bosnie, de Dalmatie et de Bulgarie.

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