XXV
Orlof et Elphinston y affaiblis eux-mêmes par la perte de leur principal vaisseau, laissèrent au capi^ tan-pacha le temps de s'embosser fortement dans le fond arrondi du golfe, sous le canon du fort de Tchesmé. Aucune situation n^était plus propre à annuler le nombre et à préparer en un seul foyer un incendie naval.
Les soixante bâtiments turcs, entassés dans le creux d'une rade sans défense, avaient à peiqe Tes^ pace nécessaire pour mouiller sur plusieurs hgnes de profondeur. Orlof, lente parla fortune, fait rem-» plir trois brûlots de poudre et de combustibles, et les masquant par quatre vaisseaux, sous le com« mandement du contre-amiral Greig, les livre au souffle du vent de mer qui bat le matin la côte d'Ionie. Un des brûlots prit feu avant le temps, et avertit vainement les Turcs du péril; l'autre, monté par des esclaves exercés aux pirateries sur l'Adriatique, aUa se cramponner aux flancs du vaisseau ottoman qui formait le centre delà première hgne.
En quelques minutes, la flamme qui le dévorait se propagea sur trois autres vaisseaux contigus, et brûlant jusqu'aux câbles, fit flotter ces quatre bûchers activés par le vent du large sur les restes de la flotte. La rade entière* de Tchesmé* ne fut en un instant qu'une mer de flammes sur une merde débris. Au cri de terreur des équipages répétés par les spectateurs du rivage, les matelots et les soldats, se jetant à la nage ou dans les chaloupes , abandonnaient leurs bâtiments et se répandaient éperdus sur les deux plages.
Mais bientôt les canons chargés des batteries, éclatant à mesure que le feu descend sous les ponts, labourent cette foule épouvantée des boulets de leurs propres vaisseaux. La commotion du rivage au bruit de chaque vaisseau qui sautait successivement en l'air faisait écrouler les minarets, les maisons, les mosquées de Tchesmé. Smyrne, à vingt lieues de cette rade, sentit trembler la terre, Athènes en entendit le bruit, l'île de Chio, couverte de sa population, crut voir un volcan s'ouvrir sur la côte d'Ionie et engloutir dans le même cratère les Russes et les Ottomans. Les vaisseaux d'Orlof, quoique embossés sous l'abri d'un cap et par un ciel serein, éprouvaient le tangage d'une violente tempête, l'écume du golfe était noire de fumée et