LIVRE TRENTE-TROISIÈME
Mais Élphinston^ indépendant des Orlof parce qu'il avait reçu à Pétersbourg son grade et sa mission de Catherine elle-même, résolut de confondre la timidité de ses collègues en montrant au monde, par son exemple, que les Dardanelles n'étaient un obstacle que pour les lâches ou pour les novices. Il avait étudié avec le coup d'oeil d'un maître et d'un héros les chances et les difficultés de l'entreprise ; il voulut faire un jeu de guerre de ce qui paraissait un suicide aux Orlof.
Le canal des Dardanelles, ainsi nommé du nom de Dardanus, le fondateur de Troie ou d'IIion, est une étroite vallée d'eau calme qui s'ouvre tout à coup au dessous des falaises mollement inclinées du cap Sigée décrit par Homère. Ce fleuve salé, qui coule tantôt de la Propontide (mer de Marmara) dans la Méditerranée, tantôt de la Méditerranée dans la Propontide, selon le courant, sépare, comme le Bosphore, la côte d'Asie de la côte d'Europe. Ses bords, peu exhaussés, s'inclinent en pentes douces sur les deux rives pour porter des villes et des villages qui baignent dans les eaux.
Les maîtres de l'Asie étaient forcés de tenter
le passage de cette frontière liquide des deux continents pour aller ravager la Grèce. La tradition allribuc au grand roi de Perse, Xercès, la pensée d'y construire un pont et la démence d'avoir fait fouetter ses flots de verges pour punir les éléments de leur résistance aux rois. Les fables de l*amour l'ont immortalisé dans leurs vers par le souvenir de deux amants, Léandre et Héro, qui bravaient la nuit et les vagues pour se réunir sur ses bords. Un radeau aventuré dans les ténèbres y porta avec Soliman les premiers Turcs en Europe. Il se rétrécit ou s'élargit dans ses sinuosités comme une rivière, selon rinflexion de ses bords, de sept cents toises à quatre cents. L'invention de l'artillerie , dont les canons portent en se croisant bien au delà du milieu du canal, a permis aux Ottomans de le rendre infranchissable aux vaisseaux ennemis.
Mahomet tl construisit les vieux châteaux aussitôt après la prise de Constantinople. Les deux langues de terre de Scstos et d'Abydos portent chacun un autre château dont les batteries plus rapprochées pourraient foudroyer tout ce qui passerait sou» leurs canons; mais la négligence des derniers règnes avait rendu ces châteaux et ces ballcrics de vains simulacres de terreur. Des pièces de canon énormes, élayées sur des murs en ruines pour vomir