LIVRE TRENTE-QUATRIÈME
Chaque race tenait son serment avec un égal acharnement d'héroïsme, les Russes de vaincre^ les Turcs de n'être pas vaincus; soixante mille soldats de Souwaroff s'avançaient lentement, en huit colonnes, par des avenues de feu, vers le centre d'Ismaïl. Les Turcs, les Tartares, les femmes, les enfants, au nombre de vingt mille âmes, s'y laissaient volontairement foudroyer par la mitraille, consumer par le feu, écraser sous les minarets. Les jeunes tilles, le yatagan à la main^ ou ramassant les fusils des soldats morts pour les défendre, s'enlaçaient corps à corps avec les Russes et les poignardaient sur les corps de leurs parents. Ces soixante mille habitants, combattants, victimes de toute nation, de tout âge, de tout sexe, prolongèrent pendant dix heures leur résistance et leur
agonie.
Le massacre des blessés et le pillage des maisons dura trois jours et trois nuits. Souwaroff, aussi féroce dans le triomphe qu'intrépide dans l'assaut , livra les Turcs à ses soldats comme on livre des bètes féroces à la meule. Cinquante mille Turcs périrent pendant cette longue et sanguinaire curée. La terre, profondément durcie par l'hiver, refusait la sépulture aux morts; une semaine suffit à peine à l'armée de Souwaroff pour traîner à la rive et
pour jeter aux ondes du Danube trente-trois mille cadavres de combattants y tués sur la brèche ou dans les rues, dix mille chevaux mitraillés par le canon, et quinze mille cadavres de femmes, d'en* fants, de vieillards immolés après le feu.
Un seul Turc s'était échappé vivant d'Ismaîl en se jetant à la nage dans le Danube. Il apparut au grand vizir comme le fantôme de la ville et de l'armée.
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Les dépouilles des Russes furent opimes : deux cent trente canons, deux cent quarante-cinq drapeaux ou queues de cheval, des collines de boulets et des bombes amoncelées dans les arsenaux, des voûtes pleines de barils de poudre, des provisions de siège, de riz, de sucre, de café, d'orge, dix mille chevaux persans, arabes ou tartares, luxe de l'armée ottomane, des millions de piastres monnayées, des armes, des tentes, des tapis, des harnais, des pierreries, trésors particuliers, recueillis sous les décombres, payèrent aux Russes le prix de tant de sang. La gloire et Thonneur du nom de SouwaroiT, associés au nom de Catherine, se répandirent dans tout l'univers. La chrétienté avait son Timour;