LIVRE TRENTE-SIXIÈME
lui jurait de reprendre son œuvre, si jamais il sortait de cette prison pour monter au trône. Ainsi s'écoulaient les mois de leur captivité.
Cependant la paix humiliante et forcée, signée avec les Russes, laissait la pensée de l'armée du Balkan se reporter plus librement sur les factions intérieures. Les troupes se disloquaient en partie. Le grand vizir Ibrahim et les ministres deSélim III, que Mustapha IV avait confirmés dans leurs fonctions pendant la campagne, continuaient à résider à Andrinople, au milieu de l'armée dans une situation ambiguë. A la fois nommés par Sélim, et provisoiremen tmaintenus par son successeur Mustapha, ils appartenaientàdeux règnes, ne sachant et n'osant se demander pour lequel des deux leurs sentiments inclinaient, silencieux , se redoutant les uns les autres, craignant de se révéler, asservis, en attendant , aux caprices de la capitale et à la sédition perpétuée de Cabatchi-Oghli.
Telle était la situation véritable de ce divan ambulant d'Andrinople et des généraux dont il était entouré. Pour s'en rendre bien compte, il faut se souvenir que ce titre de grand vizir investit celui
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qui le porte d'un caractère de souveraineté déléguée, aussi absolu et aussi sacré que Tautorité même du sultan. Il faut se souvenir aussi que le grand vizir avait emporté, selon l'usage, à l'armée, le drapeau de Mahomet, signe révéré qui rallie l'armée et la nation avec un prestige divin. La moitié de Tempire était donc en réalité avec Mustapha IV au sérail, Pautre moitié avec le grand vizir ^ l'étendard du Prophète et l'armée au camp d'Andrinople, seconde capitale de la nation.
Cependant Mustapha-Baraiktar, nommé récemment par Sélim III , pacha à trois queues, en récompense de l'armée qu'il avait formée et de l'attitude qu'il avait seul gardée contre les Russes sur le Danube, continuait à rester isolé à Rustschuk. Son cœur saignait des malheurs de Sélim et de Thumiliation des Osmanlis sous une horde de yamaks d'Asie donnant ou retirant l'empire. Mais son patriotisme lui commandait le silence et l'immobilité (levant l'ennemi prêt à franchir le Danube. Nul ne soupçonnait que sa pensée était à Constantinople, pendant que son regard semblait n'observer que les Russes. La dissimulation, qui est un vice gratuit