LIVRE TRENTE-SIXIÈME
N'élaitK^ pas ainsi qu'Ismaël-Pacha, le fidèle favori de Sélim, le sauveur des Dardanelles, venait de périr? Où s'arrêterait la faiblesse de Mustapha, le besoin du muphti de couvrir ses crimes par d'autres crimes, la sauvage obstination de Cabatchi- Oghli à précipiter l'empire en arrière dans les mains des seuls oulémas que ce barbare ignorant croyait les oracles du Prophète? où s'arrêterait enfin l'abaissement du divan de Constantinople^ obligé jde vendre le règne aux étrangers pour acheter quelques jours de domination et de rapines de plus dans le sérail et dans le harem?
Le pacha de Rustschuk écoutait tous ces récits avec une apparente impassibilité; il y donnait seulement assez d'attention pour ne pas décourager Talas de ses plaintes et pour recueillir dans ses entretiens les notions et les détails nécessaires à son esprit pour concevoir et pour combiner les plans de sa vengeance. Quand il se fut bien assuré de la sincérité des ressentiments de Taïas et qu'il eut en gage ses trésors et sa vie, il s'ouvrit davantage ; il lui laissa lire à demi dans l'ombre de ses desseins, et résolut de se servir de cet homme VIII. a
d'intrigue et d'entreprise pour sonder les choses, ébranler les hommes et pour éclairer ses propres pas. Il ne voulait en risquer aucun avant de s'être assuré du sol. Son plan était avorté s'il était entravé ou s'il éclatait avant le dernier jour. Il devait donner à ses démarches des apparences tellement vagues, des interprétations tellement confuses, des aspects tellement divers, qu'il fût impossible de leur attribuer une signification quelconque. L'indécision et l'hésitation devaient être le double voile de ses projets, afin que tout le monde y vît une espérance, surtout un doute, et que chaque parti, en les combattant, craignît de s'opposer à son propre salut.
Tel fut le plan du pacha de Rnslscbuk. L'instinct d'un Albanais, éclairé par la reconnaissance, lui révéla la politique de Monk, sans l'abaisser a ses mensonges et à ses dégradations de cœur.
Mustapha-Baraiktar s'attacha de plus en plus à aguerrir et à discipliner sa petite armée ; elle ne s'élevait en tout qu'à seize mille hommes. Mais l'expérience qu'elle avait acquise dans ses fréquentes rencontres avec les Russes, le légitime or-
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gueil dé ses succès, l'esprit de cofps et 9ttn<mt sott admiration passionnée pour son chef, élet aient son importance bien an delà du nombre de ses régi« ments ; c'était l'élite des frontières.
Les armées dans l'Orient s'identifient bien plui qu'en Occident avec les chefs qui les commandent. Le recrutement appartient aux généraux. L'armée n*est pas seulement leur commandement, elle est leur ouvrage; chacun des soldats qui la composent voit dans ses chefs le maître auquel il s'est dévoué. La gloire et la fortune d'un pacha sont la fortune et la gloire de chaque combattant. Là où la discipline et la loi sont peu de chose, l'homme tient la place de tout. Mustapha-Baraiktar en occupait une im* mense dans l'imagination et dans le cœur de ses soldats. Aventuriers heureux et braves, ils vpyaienl en lui leurs victoires et leur fortune. Son nom, sur les bords du Danube, avait la valeur d'un fanatisme. Il était sûr qu'on le suivrait partout sans lui de* mander compte de ses intentions ni de ses vues.
Mais avant de faire le premier pas, il voulut se faire précéder par un négociateur habile, qui sèmerait, selon les circonstances et selon les dispositions du divan et de la grande armée d'Andrinopl vagues pressentiments d'un grand d( n. fallait un homme consommé dans 1
m HISTOIRE DE LA TURQUIE,
les opinions, dans la parole et dans la rélicence. Le hasard le lui fournit dans la personne de Begdjy- Effendi, intendant des vivres de Tannée. Ce jeune homme, aussi intelligent qu'actif, élevé à Técole du génie militaire sous les yeux et sous la main de Sélim III, gardait en secret à ce prince la plus louchante fidélité, et portait la haine la plus vive aux ennemis de la réforme, aux yamaks, aux oulémas et aux janissaires oppresseurs de son maître. Le pacha de Rustschuk chargea Begdjy-Effendi de s'insinuer dans la confiance du grand vizir Ibrahim, de sonder ses dispositions, de faire briller à ses yeux les promesses, de prodiguer l'or, d'agiter l'armée par des mécontentements indéterminés, mais de ne pas prononcer encore le nom de Sélim. Apres avoir semé ainsi une agitation sans objet précis dans le camp et après s'être assuré du concours éventuel ou tout au moins de l'inaction du vizir, le négociateur avait ordre de se rendre à Conslantinople. La, il devait rechercher avec prudence les rares amis que la terreur ou l'infortune n'avait pas détachés du sultiui, leur faire espérer un retour de la fortune, écouler leurs conseils, étudier leurs combinaisons et s'entendre d'avance avec eux sur les moyens les plus sûrs de détruire les yamaks, de renverser Mustapha IV et de rétablir Sélim III sur le trône.