LIVRE TRENTE-SIXIÈME
L-habile intendant des vivres exécuta rapidement ce qui lui avait été prescrit. Il gémit à demi-voix devant le grand vizir sur la décadence de l'autorité du divan, sur l'abaissement de l'armée et sur le triomphe insolent d'un ramas d'Asiatiques régnant sous le nom d'un maître impuissant à Constantinople, et reléguant aux pieds du Rhodope tout ce que l'empire possédait de plus éminent et de plus respecté. L'orgueil humilié du grand vizir, caressé par de telles paroles, brisa le sceau de toute discrétion sur ses lèvres. Vieux soldat, incapable de déguiser longtemps sa pensée, il gémit, il murmura, il s'indigna avec l'émissaire du pacha dé Rustschuk. Il exhala sa haine contre les yamaks et son mépris contre la faiblesse d'un prince avide du trône et incapable de régner. A ces aveux, l'envoyé de Rustschuk ne cacha plus au grand vizir l'intention où était Baraiktar de conspirer avec lui la perte du muphti, de Cabatchi-Oghli et de la faction qui asservissait le sérail. Il voulait, disait-il, restaurer sur leurs ruines la vieille autorité du grand vizir et du divan. Il n'alla pas plus loin ; il se tut sur Mustapha et sur Sélim.
i66 HISTOIRE DE LA TURQUIE.
YII
Le grand vizir , soit qu'il entendit à demi-mot , soit qu'il ne rêvât, en effet, que la restauration du divan et la sienne, reçut avec reconnaissance les insinuations et les propositions de Mu^tapha-Baraiktar* Pour activer ses résolutions , il donna à son émissaire des lettres confidentielles pour les principaux personnages de Constantinopley qu'il croyait être les plus animés contre la faction régnante.
Sûr 4u concours du grand vizii* dans les limites au moins de ses confidences, Teffendi se rendit dans la capitale. Il porta au muphti et à Gabatchi»Og^ les paroles les plus propres à endormir leurs soupç<ms sur les intentions de Baraiktar. Il les combla da présenta au nom de son maître, il profita de la eoa* fiance qu'il avait ainsi inspirée pour voir ea liberté les hommes les plus influents du parti de la réfwme, et pour nouer avec eux les premiers fils d'une vaste conspiration.
En repassant par Andrinople , Teffendi rendit compte au grand vizir de la partie de sa négociaiioB qu'il lui était permis de dévoiler. Il cacha le reste; le nom de Séliiu ne fut point prononcé. Il fut convenu seulement que le pacha de Rustschuk se reiH
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Aussitôt que Mustapha-SaraikiMur ex^t entwdu le rapport de son agent, il se wt ep marche, à' h tête (^ sa troupe d'élite ; mais voulant k h fpis seryir et dominer le grand vizir, il se jBt suivre, ^ quelques marches de distance, par douze mille hommes qui composaient le reste de son corps d'armée.
Il arriva accompagné de ses seize mille hommes à la porte d'Andrinople, avant que le bruit de sa mardie eût été répandu dans l'armée et dans le divan. Les ministres, qui ignoraient les rapports secrets du grand vizir et du pacha de Rustschuk, tremblèrent à son approche, incertains de Tobjet de son mouvement. Ils tentèrent de fuir. Baraiktar, prévoyant cette fuite, qui aurait déconcerté ses plans, en enlevant à ses actes l'autorité du divan.
avait envoyé dans la nuit des postes de cavalerie à
toutes les portes.
Les ministres, sans issue, rentrèrent; Mustapha les rassura, les combla de présents, et s^exposant courageusement lui-même pour sauver son plan, il écarta son armée à peu de distance, il la cantonna dans quelques villages de la vallée du Rhodope, et entra seul, accompagné d^un détachement peu nombreux, dans Andrinople. C'était dire assez au vizir et aux ministres : « Fiez-vous à celui qui se fie à vous, je me livre moi-môme en otage de ma propre sincérité. » Le divan passa de la défiance à l'enthousiasme pour Baraiktar. Les natures timides sont toujours disposées à aimer davantage ceux qui les ont d'abord menacées.
Des conférences secrètes s'ouvrirent entre les ministres et le pacha. Tous s'accordèrent sur la nécessité de terminer ce long et honteux interrègne (le Constantinople, et de restituer enfin au grand vizir et au divan l'exercice du pouvoir antique dont leur absence et celle de l'armée les avaient depuis si longtemps dépouillés.
» La paix avec les Russes, » leur dit le pacha de