LIVRE TRENTE-SIXIÈME
des pièces d'artillerie sur le pavé de la première cour, avaient intimidé tellement la nombreuse population du sérail^ que, malgré la consigne et les efforts du commandant des bostandjis, les portes allaient s'ouvrir quand le sultan Mustapha parut.
Au moment où l'armée de Baraiktar avait comniencé son mouvement vers la ville, un messager parti du sérail s'était rendu, à force de rames, au kiosk de campagne où le sultan savourait la fraîcheur et le murmure du Bosphore. Étonné d'apprendre que le pacha de Rustschuk et le grand vizir eussent ordonné, sans l'avertir, une cérémonie aussi auguste que la rentrée de l'étendard du Prophète dans son propre palais, il pressentit qu'on avait voulu profiter de son absence pour l'exécution de quelque hardi complot. Arraché à son inertie par sa terreur, il se hâta de se jeter dans le premier bateau qui passait sous les jardins du kiosk, et de se faire ramener inconnu et déguisé sur la plage qui sépare les murs du sérail du port de Constantinople. Baraiktar, ne soupçonnant dans ce souverain efféminé ni cette promptitude ni ce courage, avait négligé de faire surveiller la mer. Mustapha, rejetant son déguisement en franchissant la porte des jardins de son palais, monta précipitamment par les terrasses et par les escaliers des kiosks des sultanes,
et parut inopinément au milieu de ses serviteurs au moment même où leur lâcheté allait céder aux injonctions de Baraiktar. Sa présence, son geste et sa parole grandirent l'énergie des défenseurs du sérail. Il ordonna au kislar-aga ou chef des eunuques noirs de monter sur la terrasse qui dominait la Porte, de temporiser un moment par d'astucieuses paroles échangées avec le pacha de Rustschuk, el de lui annoncer que ie sultan Sélim, arraché de sa prison et revêtu du costume impérial, allait paraître lui-mùme pour recevoir Thoramage de son armée. L'imprévoyant Baraiktar crut à la parole du kisIa^ aga. Il ordonna à ses canonniers d'abaisser leurs mèches, et à ses soldats d'attendre en silence l'arrivée de leur véritable souverain.
Cependant l'ingrat Mustapha IV, oubliant la vie qu'il devait à Sélim, ordonna tout bas au kislar^gi et h plusieurs bourreaux noirs qui l'accompagnaient de se rendre à la prison de ses neveux ei de lui rapporter le cadavre de Sélim.
Le chef des eunuques, avec cette bestialité de dévouement qui caractérise cette race, obéit sans hésiler.Il frappa, à la tête de huit ou dix exécuteurs,