LIVRE TRENTE-SIXIÈME
vait courir, il ordonna à ses Albanais de fendre la foule avec le poitrail de leurs chevaux et de lui faire place par la force. Ses soldats, à demi sauvages et peu habitués aux égards que les janissaires eux-mêmes ont pour le peuple rassemblé dans les jours de fête, frappèrent à droite et à gauche, du manche de leur fouet et du plat de leur sabre, les hommes, les femmes, les enfants qui obstruaient le chemin. La multitude obéissante, mais indignée, se dispersa d'effroi devant le cheval du pacha. Il ne trouva en allant et en revenant que le silence et la solitude sur sa route.
Mais le peuple dispersé par les Albanais s'était réfugié dans les bazars et dans les cafés des quartiers voisins. Là, les hommes et les femmes frappés par le fer ou par le fouet des Albanais adressaient leurs plaintes aux janissaires répandus dans ces lieux publics. Ceux-ci, profitant de l'émotion du peuple et la tournant en leur faveur contre le ministre, aigrissaient encore de leurs paroles les griefs de cette multitude. « Voilà, » disaient-ils,» ce « que vous avez mérité en nous abandonnant ; un « vil chef de brigands des frontières est devenu « le maître du sultan et le bourreau des Osmanlis. a Pour renverser à la fois les deux colonnes de cet « empire, la religion et les lois, il proscrit les oulé-
a mas et les janissaires. Osons nous retourner enfii} « contre cette poignée de pillards et d'assassins qui a le soutiennent. C'est notre seule lâcheté qui fait « leur force et leur insolence, c'est notre désunion a qui les encourage à nous fouler aux pieds. Unis- « sons-nous, musulmans et janissaires, peuple et « soldats. Allons sommer l'aga de notre milice de a nàarcher avec nous contre le palais du vizir. Dieu « et le Prophète seront avec nous. »
A ces discours, aux clameurs des femmes, au^ pleurs des enfants, aux^ gémissements des blessés ^ une foule innombrable accourut de tous les quar^ tiers et se porta devant le palais de l'aga des janis^^ saires. Les chefs de la sédition et les oulémas^ qui s'attendaient à ce mouvement, y étaient déjài^ réunis. Il fut résolu que de nombreux détache^ ments de janissaires iraient surprendre et attaquer un à un les soldats du grand vizir imprudemment dispersés, comme nous l'avons vu, dans les différents quartiers de la ville; qu'une colonne de six mille hommes armés se porterait sur le palais de Baraïklar , et qu'une réserve imposante, servant de noyau et de point de ralliement à tous les sou-