LIVRE TRENTIEME
grand vizir destitué se pencha à l'oreille du silihdar et lui révéla à voix basse le lieu où étaient cachées ses richesses. Grâce à cette restitution^ le grand vizir déposé conserva la vie et fut exilé à Lépante.
Damad-Hassan-Pacha, Grec de la Morée, protégé du muphti des rebelles encore influent, reçut le sceau de l'empire; il poursuivit, sous Tinspiration du sultan, le cours des vengeances politiques, à peine suspendu de temps en temps pour laisser les coupables se rassurer et pour les endormir dans une fausse sécurité. Sa première victime fut le muphti qui l'avait élevé pour sa perte. Appelé au sérail sous un vain prétexte, ce factieux privilégié, qui se croyait certain de l'impunité, fut saisi par les tschaouschs du grand vizir et jeté dans une barque qui vogua vers Chypre, île assignée pour sa prison.
Destitué bientôt lui-même comme un instrument usé de réaction, le grand vizir, quoique époux d'une sœur d'Achmet III, fut envoyé en exil à Nicomédie. On lui laissa, en considération de sa femme, un revenu proportionné à son ancien rang. Un baltadji du sérail, Kalaïlikoz-Ahmed-Pacha, devenu gouverneur de Candie, fut rappelé de cette île pour présider le
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divan. Fils d'un potier d'étain deCésarée de Cappadoce^ Kalailikoz, du rang abject de balladji, avait passé par tous les emplois domestiques du palais ; il y avait gagné ainsi la faveur de la sultane Validé, mère des deux premiers empereurs. La faveur de la belle Cretoise fut son seul titre au gouvernement. Surnommé par le mépris public KalaUikoZj c'està-dire la noix de Véiameury par allusion à son premier métier, il ne se signala que parle luxe, l'ostentiition de parure et la vanité d'un parvenu. Après avoir, pendant trois mois, changé trois fois le costume et le turban de grand vizir, et promulgué de ridicules règlements sur la forme et la couleur des pantoufles, il retomba dans l'obscurité.
In autre ancien porteur de bois du sérail, Mohammed le baltadji, le remplaça. L'intrigue en lui suppléait au moins le génie. Il marqua son avènement par le massacre d'Hassan-Pacha, ancien fauteur de la révolte des janissaires, dont l'impunité pesait à la sultane mère et à son fils. Achmet III, satisfait de cet hommage à son ressentiment et n'attendant plus rien de lui que des fautes, l'expulsa comme son prédécesseur et l'exila dans l'ile de Chio, d'où il passa comme gouverneur à Erzeroum.
Un barbier, fils d'un laboureur de Tchorlï, en Asie, devenu pacha sous le nom d'Ali de Tchorlï,
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hérita du sceau. Ayant quitté lerasoir pour le sabre, il s^était élevé, par son courage, de grade en grade, jusqu'au gouvernement de l'Arabie, vaincue et pacifiée par ses exploits. Son seul défaut était d'ignorer les mœurs de la cour. Une conspiration déjouée des janissaires lui mérita la confiance du sultan.
Étonnés et effrayés du grand nombre de leurs camarades, anciens fauteurs de la révolution, qui disparaissaient un à un pendant la nuit dans les vagues de la mer, ces soldats avaient juré la mort d'Achmet III. Ils devaient profiter des fréquentes absences du sultan, qui allait passer des journées entières avec ses femjnes et ses enfants dans ses divers jardins des rives du Bosphore, pour se réunir dans le marché aux viandes, convoquer les oulémas dans la mosquée voisine, et délibérer sur la déposition du padischah. Déjà les conjurés étaient réunis sur la place du marché, quand Ali de Tchorlï, rappelant Achmet III de son loisir et rassemblant les gardes des jardins et les troupes fidèles, marcha sur les coupables et les anéantit dans leur crime.
Des dissensions religieuses entre les sectes chrétiennes rivales qui se disputaient la faveur du grand
vizir ou qui provoquaient sa pereéculion contre leurs ennemis, agitèrent l'administration d'Ali de Tchorlï. L'ambassadeur français, M. de Ferréol, à l'instigation des jésuites de Constantinople ennemis du patriarche grec Avedick, protégé ingrat de cet ordre religieux qu'il persécutait après lui avoir dû son élévation, fit enlever audacieusement ce patriarche, l'embarqua dans un vaisseau français et l'envoya à Marseille. Le patriarche, retenu par les ministres du roi de France Louis XIV, d'abord dans les cachots du château d'If, puis dans d'autres prisons du royaume, ne reparut jamais. Son enlèvement furtif, sa détention anonyme et les précautions prises par le gouvernement français pour dérober ce grief au divan, nous paraissent avoir été le seul fondement réel de la fable énigmatique de VHomme au masque do fer^ énigme sans mot d'un fait sans authenticité et sans probabilité.
Le divan répondit à cet enlèvement injurieux du chef de la communion grecque par des représailles contre les jésuites favoris de l'ambassadeur français. Quelques Arméniens catholiques de Constantinople, ligués avec les jésuites par haine commune contre les schismatiques grecs, furent enchaînés et jetés au bagne par les tschaouschs du grand vizir. Leur palriarche catholique Sari fut conduit au champ du