‹ Histoire de la TurquieChapitre 290 sur 360 · LIVRE TRENTE-SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-SIXIÈME

Les conteurs des cafés de Stamboul citent seulement quelques traits de courageuse justice qui rappellent les aventures des khalifes.

La jeune veuve d'un riche négociant turc logeait dans la ville de Galata, au-dessus de la boutique d'un jeune marchand chrétien, né dans une de» montagnes de l'Albanie et remarqué de tous les passants pour sa merveilleuse beauté. Il vendait ces étoffes de Caramanie, ces tapis, ces bijoux, ces parfums d'Orient, que les odalisques du harem rêvent, dans les pays de réclusion des femmes, comme la seule consolation de leur esclavage.

A peine sortie de l'enfance, oisive, riche, sans famille à Constantinople, sans autre entretien que celuid'uneou de deux esclaves, autrefois ses gardiennes, maintenant ses complaisantes, la jeune veuve, née dans une île de l'Archipel, passait ses journées dans un de ces balcons grillés, en saillie sur la rue, et d'où elle pouvait apercevoir de temps en temps le beau marchand quand il entrait dans son magasin ou quand il prenait le frais dans la rue. Elle s'éprit pour lui d'un amour irrité par la continuelle contemplation et parla solitude; mais cet amour,

viii. 17

même muet, clail un sacrilège, car la loi turque interilit, sous peine de mort, toute union entre un musulman et un giaour. Elle espérait vaguement que Taspect de ses charmes et la possession de ses richesses cntrmneraient le jeune chrétien à renier pour elle sa foi.

Elle employa toutes sortes de ruses pour panenir à un entretien chez elle avec lui. Toutes échouaient devant celte terreur qu'inspire à un chrétien Tappartement d'une musulmane, où Ton nepeulentrcr sans crime. A la fin elle envoya successivement ses esclaves acheter presque tout le magasin du chrétien, et quand il fallut régler le compte, elle feignit de s'y perdre, de nier ce qu'elle avait reçu, de faire contester par ses femmes sur les objets et sur les prix avec tant de doutes, de malentendus et d'obstination , qu'un éclaircissement de ces comptes parût indispensable entre elle et le marchand luimême. Le jeune homme, dont la fortune presque entière se trouvait engagée dans ce différend simulé, n'hésita plus à risquer sa vie pour sauver son unique richesse. Il monta l'escalier intérieur de la maison de la belle Turque et fut introduit par une esclave affidée dans son appartement. A son aspect, il fut ébloui : elle lui avoua sa passion et sa ruse. Ils s'aimèrent ; ils jouirent quelles mois en trem-

Page 1