LIVRE VINGT-NEUVIÉME
du service du roi. U conçut de ce refus un ressentiment amer qui ne s^effaça jamais de son âme^ et jura, comme Coriolan, d'être pour Louis XIV un ennemi aussi implacable qu'il avait été un serviteur dédaigné. La haine et la vengeance furent, après Pamour de la gloire, les deux mobiles de son ambition. Il y a des hommes sur lesquels on ne doit pas impunément se tromper : tel était le jeune abbé de Savoie.
Il partit pour Vienne, où l'empereur Léopold, son parent aussi, l'accueillit dans sa cour et dans son armée. Volontaire intrépide et remarqué dans la campagne contre les Turcs, sous le duc de Lorraine et Sobieski, son ardeur et son coup d'œil lui valurent pour récompense, après la délivrance de Vienne, le commandement d'un régiment de dragons. Son nom , grandissant dans les campagnes suivantes en Hongrie, l'éleva au rang de général des armées de l'empire. Louvois, pour le punir de sa gloire, l'humilia du titre de transfuge, et fit prononcer par Louis XIV la peine d'un éternel exil contre les généraux, nés Français, qui commandaient les armées étrangères.
a II aura beau faire, » s'écria le prince Eugène, « je rentrerai en France malgré lui, et j'y rentrerai « redoutable à ceux qui m'ont méconnu. »
Les événements et Tinvasion du Dauphiné par les Piémontais alliés de Léopold, et commandés par leur jeune compatriote, devaient justifier bientôt ce présage de son orgueil. Il devint, pour le malheur de Louis XIV, généralissime de l'empire, égala Condé en ardeur, Turenne en prudence, Montecuculli en tactique, Sobieski en constance, résumant en lui, en Hongrie, sur le Rhin, en France, en Espagne, sur le Danube, pendant une vie qui ne fut qu'une succession de campagnes et un catalogue de victoires, Annibal, César et Frédéric II. Sobieski avait été le bouclier de la chrétienté ; le prince Eugène de Savoie allait être le fléau des Ottomans. On ne sait pas assez ce qu'un homme de plus ou de moins, né ou mort à propos, pèse dans la destinée des empires. Le prince Eugène allait l'apprendre à la fois aux Français, aux Espagnols et aux Ottomans.
Les premiers jours du règne de Soliman IH ne furent que le règne impérieux et versatile des janissaires qui l'avaient couronné. Ils nommèrent et massacrèrent tour à tour plusieurs agas et plusieurs vizirs, intruments et victimes de leur férocité. Ilà