LIVRE TRENTE-HUITIÈME
presque sur toute la surface de la Turquie, les égaux et souvent les maîtres de leurs maîtres. Des princes de leur race étaient choisis par le divan pour gouverner la Transylvanie, la Servie, la Valachie, la Moldavie, les îles. La diplomatie du divan était dans leurs mains ; les interprètes grecs de la Porte étaient les véritables ministres des affaires étrangères des Turcs. Les palais du Bosphore attestaient leur opulence ; ils étaient pour les Turcs ce que les affranchis étaient aux citoyens romains, la seconde couche du sol de l'empire.
Leur génie naturel, privilège de race, qu'aucune race humaine n'a jamais égalé jusqu'ici, leur activité, leur souplesse, leur insinuation, leur intrigue, leur astuce même, ce génie de l'esclavage, leur âpreté aux places et au gain, leur servilité complaisante envers les vizirs et les pachas dont ils exploitaient la faveur et partageaient les trésors, enfin leur éducation plus lettrée et plus européenne que celle des Turcs, faisaient des Grecs l'aristocratie intellectuelle de toutes les populations de l'empire. Presque aussi nombreux et bien plus opulents que leurs maîtres, ils couvraient de onze millions d'âmes la surface de l'Asie Occidentale, de l'Archipel, du Péloponèse, et des autres provinces de l'Europe ottomane.
La longue compression de la domination des conquérants avait fait fléchir, sans le briser, le ressort toujours subsistant de leur nationalilé. Une race, une diction, une religion, une langue communes montraient en eux un esprit de famille qui pouvait facilement se transformer en esprit d'indépendance. L'occasion et Tbabitude des armes leur manquaient seules pour revendiquer leur nom et leurs lois.
Leur sol leur était resté, et ce sol s'était môme accru, depuis la conquele, par les nombreuses colonies grecques répandues autour de la mer Noiiv. dans la Macédoine, dans la Bulgarie, dans Tinlérieur des terres de TAsie-Mineure et en Syrie. Les Grecs, depuis Trébizonde jusqu'à Jafla aux portes de rÉgypte, et depuis les îles Vénitiennes d'ionie jusqu'au mont Alhos, formaient presque partout la plus nombreuse et la plus active partie de la population des villes et des villages. Ils régnaient encore par rintelligence là où ils servaient en apparence comme sujets des Turcs. S'ils eussent été aussi belliqueux qu'ils étaient civilisés, ils auraient depuis longtemps recon(|uis la souveraineté politique, mais l'Archipel et le Pélo|)onèse pouvaient seuls fournir des soUlats à la liberté. Le brigandage dans les montagnes de la Morée, la piraterie sur les côtes