LIVRE TRENTIÈME
armes en Bessarabie, il importunait de là le divan pour lui faire déclarer la guerre aux Russes.
Les Russes, loin de provoquer les hostilités, les éludaient encore; ils sollicitaient, par leurs envoyés à Constantinople, une prolongation de quelques années de la trêve de deux ans qu'ils avaient signée avec la Turquie, au congrès de Carlowitz. Mais les Cosaques du Don , leur avant-garde sur les bords de la mer Noire, et les Tartares de Crimée, fidèles alliés des Ottomans, ne cessaient pas, par leurs conflits réciproques, de créer entre les deux grandes nations qu'ils séparaient, des griefs étemels d'où la guen^e devait à chaque instant sortir.
Elle fut fomentée plus activement encore par le génie à la fois sauvage, perfide et aventureux d'un Polonais, que la vengeance avait fait proscrit, que la proscription avait fait roi, sous le titre d'hetman des Cosaques, et que l'ambition avait fait le grand agitateur du Nord. Nous voulons parler de Mazeppa. Sa destinée a ce caractère mystérieux, fatal et presque fabuleux des héros des peuples primitifs, qui reçoivent leurs chefs du hasard, de la superstition, ou des deux à la fois.
Mazeppa, jeune noble Polonais , attaché comme page au service du roi de Pologne, Jean-Casimir, remarquable par la beauté et par la vigueur de son corps autant que par la culture de ison esprit, avait inspiré une passion coupable à l'épouse d'un gen*tilhomme de Podolie. Surpris par le mari dans uil commerce furtif avec son amante, il avait été con-* damné à périr par un supplice aussi étrange et aussi barbare que les mœurs de ces contrées. Attaché avec des cordes sur la croupe d'un cheval saii-* vage et indompté dont ses pieds battaient les flancs et accroissaient la course frénétique, il avait été emporté à travers les steppes et les fleuves , pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, jusqu'en Ukraine, patrie du cheval et pays des Cosaques.
Le hasard et sa vigueur l'avaient fait survivre à son supplice, et quand son coursier, épuisé d'haleine, tomba enfin de lassitude au milieu d'une horde de pasteurs, ces pasteurs superstitieux crurent voir dans ce miraculeux proscrit , échappé à la mort, un génie surnaturel envoyé à leur nation avec le signe de Tempire dans sa destinée. Ils le délivrèrent de son cheval, le portèrent évanoui dans