LIVRE TRENTE-HUITIÉMË
son règne. Quand elle y mourut d'une maladie de langueur, le sultan, éperdu de douleur, défendit de réparer jamais ce palais de son bonheur, dont les murs négligés s'écroulent dans les bassins desséchés. Lui-même ne voulut jamais repasser par cette vallée de ses larmes, qui lui rappelait tant d*amoUf et tant de regrets.
Quelques années plus tard, il conçut une passioil romanesque pour la fille d'un scheïk, qu'il avait entrevue par hasard dans le jardin de son père. Il se déguisa souvent en derviche pour pénétrer dans la demeure du scheïk, et il célébra lui-même, en vers amoureux, la beauté de son amante, la rigueur du père, le subterfuge de ses déguisements et les soupirs de sa passion.
L'excès de ses malheurs à la fin de son règne lui fit seul chercher quelque oubli momentané de ses peines dans les fumées du vin et dans la débauche avec les filles grecques des îles des Princes, sur la côte d'Asie. Le désespoir lui fit savourer le suicide dans la volupté. Il ne renonçait pas à la réforme^ mais à la vie. Le ciel, la terre et son peuple luimême se déclaraient contre lui, il espérait mieux pour le peuple du règne de son fils innocent, du moins aux yeux des musulmans, des eflbrts et des revers qui avaient usé son nom et ses forces. Nous
iOO HISTOIKK DE LA TURQUIE.
l'avons contemplé nous-mêmes à cette époque de sa vie ; son visage inspirait à la fois Tadmiration et la tristesse. C'était Théroïsme aux prises avec la fatalité. On y lisait la force de Thomme de génie vaincu par la force supérieure de la Providence ; il succombait, mais en regardant en face son malheur. Sa mélancolie virile semblait un dernier défi au sort. Ce sort allait prématurément s'accomplir.
La bataille de Nezib Pavait tué. Il voulut cacher en vain son agonie à son sérail et à son peuple , pour laisser le courage aux troupes qui combattaient encore pour Haiiz-Pacha, et qui pouvaient peut-être couronner sa tombe d'une victoire posthume.
Quittant son sérail et son palais d'été sur la rive asiatique du Bosphore, il s'enferma avec ses coofidénis les plus intimes, Kosrew-Pacha, Khalil et Saïd, ses deux gendres, dans un kiosk isolé au penchant d'une colline boisée qui domine son palais dV'lé de la rive d'Asie. Il voyait de ses fenêtres les ruines du château de Mahomet II, sur la rive d'Europe, comme si le destin s'était complu à faire conli inpler ce monument de la conquête desTurcs, du