LIVRE TRENTIÈME
nombrable armée du grand vizir ^ et n'osant ni reculer tout à fait pour le salut ^ ni combattre en désespéré pour la gloire, campa timidement sur un sol nud et aride , n'ayant pas même conservé sa communication avec le Pruth pour abreuver ses soldats et ses chevaux.
Trois cent mille Turcs, Valaques, Tartares, Moldaves, traversèrent impunément le fleuve sous ses yeux, et étendant leurs vastes ailes en croissant autour de la forêt sur laquelle il avait basé sa retraite , l'enfermèrent dans ses propres circonvallations. Avant d'avoir combattu, le fcndeur de bois tenait sous son sabre le czar , l'armée et l'empire des Moscovites. Une femme sauva la Russie.
Suspendons un moment ici le récit de cette première campagne entre les Russes et les Ottomans pour initier le lecteur à l'intelligence du nouveau peuple et du nouveau czar dont l'avenir était en suspens dans le camp de Tremba, appelé depuis la Vallée malheureuse, près des bords du Pruth, et pour considérer à quel merveilleux hasard la Providence attache quelquefois le sort des empires.
Un document jusqu'ici tronqué et enfoui dans
Tombre des manuscri ts^ trésor inexploré du temps et révélé entier enfin par M. Théophile Hallez, jette sur le czar Pierre^ sur Catherine, sa maîtresse, puis sa femme , et sur les événements de la Vallée malheureuse , une réverbération si étrange et si éclatante, que Thistorien doit disparaître ici devant l'annaliste, et que les confidences du témoin oculaire des événements doivent l'emporter sur les conjectures du philosophe. Nous voulons parler des manuscrits de M. de Yillebois, gentilhomme français , devenu , par suite d'aventures communes à cette époque , familier du czar Pierre le Grand, et commandant de ses escadres. L'intérêt de ce document , dont nous allons citer ce qui touche à notre récit, commence au massacre des Strelilz, ces janissaires barbares de Moscou , qui donnaient et retiraient l'empire à leurs maîtres.
On sait assez les vicissitudes de la destinée de Pierre le Grand jusque-là. Descendant de la famille prussienne des Rouianof , portée au trône en 1613, dans la personne de Michel Romanof, fils d'un archevêque de Roslow et d'une religieuse ; lui-même fils du second lit du czar Alexis , élevé après l'imbécile Ivan, son frère, au rang de czar, mais envié, persécuté et menacé par la princesse Sophie, leur sœur, qui gouvernait en réalité sous le nom d'Ivan;