LIVRE TRENTIÈME
Mentschikof^ à qui ce mouvement de surprise n'avait point échappé, poursuivit :
« — Mon discours te bouleverse, parce que tu a n'es pas au courant des événements qui se sont « succédé dans notre empire depuis trois ans que « tu en es éloigné d'environ deux mille cinq cents a lieues ; mais ta surprise cessera dès que tu en a auras été informé. »
a Et, sans désemparer, il le mit au courant de tout ce qui s'est passé en Russie depuis 1725 jusqu'à 1728, lui dévoilant, les uns après les autres, les événements qui précèdent, disant le rôle qu'il y avait joué, la part qu'il y avait prise, et se jugeant lui-même avec une grande sévérité.
« Lorsqu'il eut terminé son récit, il montra à l'aide de camp ses enfants, qui s'étaient endormis sur le plancher, et ne pouvant retenir ses larmes :
« — Voilà, » dit-il, « l'unique objet de mon « tourment, la seule cause de mes douleurs. Je suis « à présent aussi pauvre que j'ai été riche; mais je « ne regrette point ma fortune perdue. Je suis né « paysan, je mourrai paysan ; la pauvreté n'a rien a qui m'effraye. Ma liberté même, je ne la regrette « point davantage. Ma vie n'a pas été exempte de « fautes, et je considère ma misère présente comme « une juste expiation de mes erreurs passées. Mais
« ces innocentes créatures, quels crimes ontr-elles « commis ? Pourquoi les avoir enveloppées dans ma a disgrâce? Aussi, dans le fond de mon âme, j'es- (( pcre que Dieu, toujours équitable, permettra que (( mes enfants revoient leur patrie; ils y rentre- (( ront, éclairés par l'expérience et sachant se con- (( tenter de leur position, si humble que le ciel la « leur fasse. N'est-ce pas mon ambition insatiable (( qui a été la source des maux que j'endure à prête sent? Nous allons nous quitter pour ne jamais a nous revoir, sans doute. Lorsque tu auras Thon- (( neurd'elre reçu par l'empereur, raconte-lui comr a ment tu m'as trouvé ; assure-le que je ne maudis « point sa justice, et dis-lui que je jouis présente- « ment d'une liberté d'esprit et d'une tranquillité (( do conscience que je ne soupçonnais point au (( temps de mes prospérités. »
« On peut juger si l'auditeur de Mentschikofif fut saisi d'étonnement en l'entendant s'exprimer ainsi. Il fallutqueles soldats de l'escorte lui confirmassent tous ces faits pour qu'il leur prôlât une foi complète.
« Au moment de se séparer de son ancien général, et quand il le vit remonter dans son misérable chariot, l'officier se sentit fortement ému, et il ne put s'empêcher d'admirer une telle résignation dans de si grands malheurs.