LIVRE TRENTIÈME
en la voyant de près, avait donné tout d'un coup des marques de surprise dont elle ignorait le motif. A son retour de Téglise, ayant pris le même chemin, elle trouva le même homme dans la même attitude; mais elle s^empressa de hâter le pas, et s'éloigna rapidement, présumant avec raison qu'il y avait aulre chose que du hasard dans cette double rencontre.
« La jeune fille ne se trompait point. Le prétendu paysan était le prince Dolgorouki, par qui elle avait été reconnue, et qui, croyant aussi avoif été reconnu par elle, soupçonna qu'elle ne s'était un peu détournée de sa route que pour éviter tout entretien avec l'auteur des désastres de sa famille. Il l'appela néanmoins par son nom. Surprise de s'entendre nommer dans un pareil endroit, elle revint ^ur ses pas, considéra Dolgorouki, et, ne le reconnaissant point davantage,* elle voulut continuer son chemin.
« Princesse, pourquoi me fuyez-vous? » s'écria Dolgorouki ; « doit-on conserver de l'inimitié dans « les lieux et dans l'état où nous sommes ? »
« Ces paroles excitèrent la curiosité de la jeune princesse, elle s'approcha du prétendu paysan.
« Qui es-tu ? » lui dit-elle, « et quelle raison « puis-je avoir de te haïr? »
iU HISTOIRE DE LA TURQUIE.
« — Est-ce que tu ne me connais pas? » reprit le paysan.
« — Non, » répliqua-t-elle.
« — Je suis le prince Dolgorouki. »
A ce nom, surprise, interdite, elle s'approcha tout à fait de la cabane.
« Effectivement, » dit-elle, » c'est bien lui! (( Depuis quand et par quelle offense envers Dieu « et le czar es-tu ici ? »
« — Il n'est plus question du czar , » répondit Dolgorouki, « il est mort huit jours après avoir été « fiancé avec ma fille, que voilà mourante et étenc< due sur un banc. Tu parais surprise ; est-ce que c( tu ignores toutes ces particularités? »
« — Hé ! comment, » répondit la princesse Mentschikoff, « comment veux-tu qu'au milieu de ces <( déserts, où Ton ne nous laisse de communication « avec qui que ce soit, nous soyons informés de ce « qui se passe si loin de nous? »
« — Oui, » poursuivit Dolgorouki, « Pierre II est « mort. Son trône est occupé aujourd'hui par une « femme que nous y avons placée contre les lois de « l'État, et par la seule raison que, la croyant d'un « tout autre caractère, nous nous promettions de « vivre sous son règne plus heureux que sous ceux de « SOS prédécesseurs et des véritables héritiers de la