LIVRE TRENTE ET UNIÈME
Le lendemain , les oulémas et les généraux se réunirent sous la tente du caïmakam. Le grand vizir arriva dès la pointe du jour, et descendit de cheval devant la tente impériale, où l'assemblée ne larda pas à se rendre. Damad-Ali ouvrit la séance par un discours dans lequel il passa en revue, comme dans le manifeste, tous les faits accomplis, depuis la violation de la paix, par la république, jusqu'à la réception de la lettre du prince Eugène. Le muphti remit son fetwa au reïs-effendi, qui en fit la lecture ; il demanda ensuite aux oulémas ce qu'ils en pensaient. Comme personne ne lui répondit, soit qu'ils n'eussent rien à dire, soit qu'ils ne voulussent pas se compromettre en faisant connaître leur opinion, il régna dans toute l'assemblée un profond silence, qui dura près d'un quart d'heure.
Le grand vizir le rompit en s' écriant : « Mes- « sieurs, pourquoi ne parlez-vous pas? Vous assistez « à un conseil où chacun est libre de dire son avis ; c( si vous avez quelque doute sur la légalité du « fetwa, faites-le connaître.»
Enfin , l'ancien grand juge d'Anatolie , Mirzazadé-Scheïk-Mohammed , prit la parole en ces termes : « La lettre du premier ministre allemand, c< qui nous est arrivée par la poste, ne prouve pas « que l'on ait transgressé nos frontières. Où voyez-
i72 HISTOIRE DE LA TURQUIE.
« VOUS donc la trace d'une violation de la paix? Ne « vaudrait-il pas mieux que la Sublime-Porte cherce chat d'abord à obtenir quelque certitude à cet c( égard, sauf à donner ensuite des ordres en con- « séquence ? »
Le grand vizir répliqua que la violation de la paix résultait de la lettre même où on accusait la Porte de s'en être rendue coupable, «t Je veux bien «convenir de ce fait, » continua le grand juge; « l'ennemi nous accuse d'avoir violé la paix, mais il « prétend lui-môme n'avoir rien à se reprocher. Qui « nous empêche de nous préparer à la guerre, pence dant que nous ferons une nouvelle demande ?Est- « il donc bien nécessaire d'avertir l'ennemi que <( vous avez l'intention de marcher contre lui? D^a- <( près ce que je puis voir, il ne me paraît pas juste « de commencer la guerre à propos de cette lettre « seulement ; je crois qu'il suffit, pour le moment, « de mettre en état de défense les frontières de Tem- <c pire.
« — Apporte le traité de paix, » cria le grand vizir aureïs-eflendi, « et fais-en la lecture au véné- « rable scheïk de l'Islamisme . » Le reïs-effendi lui le trailé; mais, dans les vingt articles qui le composaient, il ne se trouvait pas un seul mot relatif à Venise.