‹ Histoire de la TurquieChapitre 11 sur 69 · A MURAT IV · texte numérisé non relu

A MURAT IV

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padischah, avait dit au sultan un des juges d'Asie, le seul remède contre les abus, c'est le sabre. » Amurat se souvint de ce conseil.

La fin de l'anarchie militaire ramena la victoire sous les drapeaux des Osmanlis. Schah-Abbas étant mort (1629), Amurat résolut d'envahir la Perse, et se mit lui-même à la téte de l'armée. Il prit Erivan, Tebriz, et assiégea Bagdad (1638). Amoureux des combats, il s'était revêtu de l'uniforme de janissaire et travaillait à la tranchée comme un simple soldat. Cette conduite enflamma ses troupes, et la garnison, quoique nombreuse, fut obligée de capituler ; mais, dans l'enivrement de la victoire, elle fut massacrée. La Perse demanda la paix, céda Bagdad et reçut en échange la province d'Erivan. Cette guerre rapporta au sultan beaucoup de gloire et peu de profit. « On peut dire avec raison, dit un contemporain, que les frontières de Perse sont pour le Grand-Seigneur ce qu'est la Flandre au roi d'Espagne, ou l'île de Candie aux Vénitiens. La dépense y est immense et les revenus sont peu de chose ; et il est arrivé aux Turcs, dans cette circonstance, ce qu'ils n'avaient jamais éprouvé dans une autre conquête, l'impossibilité d'établir des timariots et des vassaux dont ils pussent tirer des troupes pour garder le pays, et une milice pour recruter les armées impériales. Le défaut d'hommes, dont la plus grande partie a fui dans les bois, et le reste s'est réfugié dans les villes du roi de Perse, ayant rendu le pays inhabité, les soldats turcs n'ont pas voulu accepter de timars qu'ils n'auraient pu faire valoir et où ils n'auraient pas eu le moyen d'élever des chevaux, afin d'en tirer le contingent imposé à tous les nouveaux timariots pour l'augmentation de la cavalerie de l'armée. Les pays conquis ne rendaient aucun impôt, et Amurat fut obligé de payer de son gaznah des garnisons nombreuses, telles qu'il convenait de les entretenir dans un pays conquis, sur la frontière d'un ennemi si puissant et d'une foi douteuse (1). »

(1) Relazione dcllo *tato ncl quate si ritruova il governo delV imper io Turchesco.

il. «

§ III. — Caractère d'Amurat. — Etat de l'armée.

Âmurat était alors dans toute la vigueur de l'âge, et semblait prêt à renouveler les exploits de Soliman. « Excellent cavalier, il sautait facilement d'un cheval sur un autre, lançait le javelot sans manquer le but, bandait un arc avec tant de force , que la flèche portait plus loin que la balle d'un fusil de chasse ; il perça, dit-on, ainsi, des planches de fer de quatre pouces d'épaisseur. Mais la passion du meurtre se développait dans son âme. Sa manière de chasser indiquait que cette passion existait chez lui au plus haut degré : il ne se plaisait pas à poursuivre le gibier, il le faisait rabattre par plusieurs milliers d'hommes, ét il ne prenait plaisir qu'à l'égorger. En 1637, on évaluait à 25,000 le nombre d'hommes qu'il avait fait exécuter dans l'espace de cinq ans, et il en avait fait périr de sa main un grand nombre. L'expression de sa figure était horrible ; ses yeux d'un brun fauve lançaient la menace, son visage était à moitié caché par ses cheveux châtains et par sa longue barbe ; il n'était jamais plus dangereux que lorsqu'il fronçait ses noirs sourcils. C'est alors que sa dextérité à lancer le javelot et la flèche devenait inévitablement meurtrière; on le servait en tremblant ; on ne pouvait plus distinguer ses muets des autres esclaves du sérail, car chacun parlait par signes. Pendant que la peste enlevait tous les jours près de 1,500 personnes à Constantinople, il se faisait apporter de Péra les plus grandes coupes, et s'en servait pour boire pendant la moitié de la nuit au bruit du canon. Le meurtre n'était plus pour cet homme un moyen, mais un plaisir.

L'extrême sévérité d'Amurat dompta les milices rebelles; il leur interdit les réunions où, enivrées par les vapeurs du tabac et du café, elles passaient des journées entières sans autre occupation que celle de tramer des complots ; il rétablit l'ordre dans les timars, changea le costume des sipahis, et ne leur permit plus de se livrer

AML'RAT IV

dans les rues à leur bruyante turbulence ; il sépara les janissaires impropres au service d'avec les janissaires valides, et força ceuxci, en dépit de leurs dispenses, à marcher contre l'ennemi ; cependant il ne parvint pas à ramener la valeur parmi ses troupes. Les sipahis, auxquels leur solde ne suffisait point, abandonnèrent souvent et leur solde et leur service. Les janissaires ne paraissaient propres à inspirer la terreur aux Occidentaux que par leur aspect et leurs cris ; ils ne montraient ni connaissance de la tactique ni courage. Leur aga était parti un jour de Constantinople avec tout le corps des janissaires ; il n'en amena que 3,000 à Alep ; tout le reste avait déserté en route. On fuyait les fonctions militaires avec autant d'ardeur qu'on en avait mis autrefois à les rechercher. Alors les armées ottomanes retombèrent dans leur état primitif, et les timarlis apparurent de nouveau comme en formant le noyau. Néanmoins, les meilleures mêmes de ces troupes de timarlis, c'està-dire celles qui, cantonnées sur les frontières de la Hongrie, s'étaient tenues en haleine par des combats continuels, étaient encore composées de mauvais soldats. Les chrétiens se réjouissaient de ce que Dieu, pour le bonheur des fidèles, n'avait donné aux Turcs que peu de capacité. On comparait l'aspect de leur ordre de bataille à celui d'un taureau qui est menaçant et dangereux en apparence, mais qu'on peut vaincre avec de l'intelligence et de l'adresse.

Quelque puissant, quelque absolu qu'il pût paraître, Amurat n'en fut pas moins dominé par l'influence du sérail : il était le jouet de ses favoris et de sa mère, qu'il relégua plusieurs fois et inutilement dans le vieux palais. D'ailleurs, la loi et le droit avaient peu de pouvoir sur lui en présence de l'or, pour lequel il montrait une soif insatiable. Il ne lui fallait ni étoffes magnifiques, ni objets d'art précieux; il n'attachait d'importance qu'au nombre des bourses. Alors chacun chercha à paraître pauvre. On évita d'avoir en sa possession des meubles d'or et d'argent, de porter des vêtements précieux ; on cacha son argent ; on craignit d'exciter en

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même temps les deux passions du Grand-Seigneur, celle de l'or et celle du sang. Amurat gouverna ainsi son empire. Il remplit sans doute ses trésors; il mit sa vie en sûreté, et mourut tranquillement dans son lit (1610); mais la terreur qui lui avait procuré cette sûreté paralysa en même temps les forces de l'empire ; le glaive qui lui procura des richesses le priva des hommes qui avaient été la terreur de la chrétienté (1). »

§ IV. — Relations avec la France. — Deshayes, Césy,

Mar cheville.

Sous le règne d'Amurat, la France perdit beaucoup de son influence en Orient. Ce fut la faute de marchands avides, qui introduisaient jusqu'à de la fausse monnaie, et d'aventuriers qui se livraient à tous les métiers, et finissaient ordinairement par renier leurreligion. Le gouvernement de Louis XIII, averti de cet abus, donna une attention plus sérieuse aux affaires du Levant. Des consulats furent établis en Albanie, et des missions en Morée, à Athènes, à Scio, à Constantinople, à Alep, à Seïde, etc. Un voyageur célèbre, Deshayes de Courmesmin, fut envoyé pour visiter tous nos établissements; il parcourut la plus grande partie de l'empire ottoman, alla jusqu'à Jérusalem, où il établit un consulat, et fit rendre aux religieux catholiques la garde des lieux saints de Bethléem, qui leur avait été enlevée par les Arméniens, et « dont ils étaient en possession de toute ancienneté, » dit le firman du sultan.

Deshayes fut ensuite envoyé en Perse avec des instructions trèsétendues, pour y protéger la religion catholique et le commerce français. Par ses soins, une compagnie de marchands fut établie à Ispahan, mais elle ne réussit pas dans ses opérations. Une mission de capucins fut plus heureuse : le schah la prit sous sa protection, « on considération, écrivait-il, de la très-haute majesté du roi de France, qu'il tenait pour son frère bien-aimé. *

(I) Relation vénitienne de 1637, citée par Runke, p. 101-104.

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