‹ Histoire de la TurquieChapitre 16 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

dait de Panajotti, qui était vendu à l'Autriche et à l'Angleterre.

Enfin arriva la nouvelle de la conquête de la Hollande : tout le Levant en retentit. Les Français relevèrent la tête, exaltant la puissance du grand roi, menaçant les Turcs de sa vengeance ; les Hollandais étaient consternés ; les Anglais se réjouissaient de leur ruine. Le divan s'alarma à tel point, qu'il fit dresser sur-le-champ les capitulations sur les mémoires mêmes de Nointel, et qu'il les lui envoya toutes signées (5 juin 1673). Le sultan annonça ce résultat à Louis XIV, dans une lettre pompeuse et pleine de témoignages d'affection.

Les capitulations de 1673 étaient conçues dans d'autres termes, mais contenaient à peu près les mêmes prescriptions que celles de 1604 : on y ajouta dix-neuf articles nouveaux, qui satisfaisaient aux dernières réclamations de la France, principalement sur la possession des lieux saints.

Il n'était pas question, dans ces nouveaux articles, du passage aux Indes par la mer Rouge ; la négociation avait réussi auprès du pacha d'Egypte, à qui Ton donnait deux pour cent, comme droit de transit, pour toutes les marchandises qui iraient de Suez à Alexandrie; le sultan avait approuvé cet arrangement ; mais le mufti et l'iman de la Mecque s'y opposèrent, sous prétexte que les vaisseaux chrétiens qui navigueraient dans la mer Rouge, pourraient insulter ou enlever le tombeau de Mahomet ; de plus, f ambassadeur anglais insinua au divan que les Français avaient le projet de s'emparer de l'Egypte, et l'affaire échoua. Cependant le gouvernement de Louis XIV ne la perdit pas de vue : la preuve existe dans deux mémoires de M. de Maillet, consul au Caire, en 1692, qui chercha les moyens les plus propres à renouer la négociation , et qui , en 1 706, alla en Abyssinie pour entrer en relations commerciales avec ce pays et faciliter les communications de nos colons de Bourbon et de Madagascar avec Suez et l'Egypte.

Ainsi se trouvait rétablie, entre la France et la Turquie,

F alliance qui, après avoir été intime sous François I er et Henri II, bienveillante sous les derniers Valois et Henri IV, était arrivée à une véritable rupture au commencement du régne de Louis XIV.

§ VIII. — Rapport de la France avec les populations chrétiennes

delà Turquie.

A dater du renouvellement des capitulations en 1673, les rela- . tions entre la France et la Turquie devinrent plus amicales, mais elles ne reprirent pas entièrement leur caractère d'intimité et de confiance. Le divan se souvenait des secours donnés à ses ennemis; quant à Louis XIV, il ressentait les outrages dont il n'avait pu se venger, et, pendant presque tout son règne, il continua à nourrir des projets de conquête sur la Turquie, projets conformes aux idées de sa jeunesse, à l'opinion catholique, à l'esprit des croisades, et qui reposaient sur la pensée que les pays d'Asie, voisins de la Méditerranée, sont des pays chrétiens qui doivent être sous l'influence ou sous la domination de la France. Aussi, malgré les intérêts et les guerres qui appelaient tout ses efforts vers l'Occident, il porta toujours, aux affaires de l'Orient, la plus vive sollicitude. Presque tous les ans, il faisait visiter quelque province turque par des agents de confiance, auxquels on donnait des instructions, tantôt scientifiques, tantôt commerciales, tantôt politiques (1).

(I) Ainsi l'un d'eux, le sieur Razaut, en 1687, avait pour mission « de reconnoilre tous les endroits des côtes de Grèce et de Syrie propres à faire des descentes, c'est-à-dire si la côte est basse, plate, si elle est de sable et non ferrée, si les vaisseaux peuvent approcher assez pour soutenir la descenle, si elle permet l'abordage des grandes chaloupes .. Il observera aussi les eschouages des rivières cl tous les autres endroits où Ton peut aborder, les sondera soigneusement, en prendra toutes lesconnoissances possibles, et les marquera tant sur ses cartes que dans ses mémoires... » Plusieurs écrits furent publiés, qui flattaient à la fois les idées du roi et les passions populaires, en poussant à la guerre contre les infidèles } nous n'en citerons qu'un : la Turquie chrétienne sous ta

Cependant ces projets de croisade et ces plans de conquête n'étaient pas aussi positifs que les renseignements que nous citons sembleraient le faire croire. C'étaient jusqu'à un certain point des idéalités dont l'exécution était rejetée dans un avenir très-éloigné, très -incertain, et qui appartenaient beaucoup plus à Louis XIV qu'à ses ministres. On ne voulait pas que la France fût surprise par la chute de l'empire ottoman, qui était déjà prévue à cette époque, et Ton prenait des précautions dans la prévision de cet événement, qui devait changer la face de l'Occident. Aussi ces • plans, un peu vagues, un peu romanesques, se trouvèrent continuellement ajournés par les exigences de la politique positive et du moment, de la politique des disciples de Colbert et de Lionne, qui regardaient l'existence de l'empire ottoman comme indispensable à l'équilibre européen, et l'alliance de la France avec les Turcs comme le vrai moyen d'assurer notre prépondérance dans TOccident, par l'abaissement de l'Autriche. Enfin, pendant que le grand roi ne croyait pas impossible de ressusciter l'empire d'Orient au profit d'un de ses petits-fils, ses ministres s'arrangeaient pour vivre avec les Ottomans, en profitant de leur amitié pour continuer et agrandir l'influence française dans le Levant. Presque tous les ans, des envoyés spéciaux allaient visiter les échelles, avec ordre

protection de Louis le Grand, protecteur unique du christianisme en Orient L'auteur de ce livre, Delacroix, inlerprèle du gouvernement pour les langues orientales, en énumérant les nombreuses populations catholiques qui n'attendaient que le secours de la France pour secouer le joug tles Turcs, démontrait « que rien ne seroit plus beau et plus aisé que le rétablissement du royaume de Jérusalem. • Enfin, il existe, a la bibliothèque impériale, un manuscrit qui a pour titre : « Estât des places du Levant dont lés plans ont été levés par ordre du roi, à la faveur de la visite des échelles, dans les années 1685, 1686, 1687, avec les projets pour y faire descente et s'en, rendre maître. » Voici les titres de quelques chapitres : « Des forces nécessaires pour brûler Constaiitinoplc, suivant les instructions de Sa Majesté. — Des moyens de retirer d'abord fa m basa «leur et les autres Français. — Sur le mauvais estai de l'empire ottoman, avec les moyens d'en profiler et de rétablir l'empire d'Orient en faveur d'un des eufaus de France, en détruisant celui des Turcs. — Estât «les dépenses nécessaires à cette entreprise. »

« de se transporter partout où les François avoicnl leur commerce, pour remédier aux abus et malversations , y mettre Tordre que Sa Majesté a\oit rais partout ailleurs, faire rendre compte par les consuls de la nation francoise, dresser mémoire exact de tout ce qui pourroit perfectionner et augmenter le commerce françois et détruire celui des étrangers. » Chasser les Anglais d'une mer d'où la nature les a exclus était depuis longtemps la pensée de Louis XIV. « Hâtez toutes choses, écrivait-il, en 1666, au duc de Vivonne, afin de mettre les galères à la mer sans perdre un seul moment, et m'envoyer vos sentiments sur tout ce que vous pourrez faire dans la prochaine campagne, soit pour obliger ceux d'Alger à me demander la paix, soit pour faire la guerre aux Anglais et ruiner leur commerce dans le Levant. » Grâce à cette sollicitude, le commerce français en Orient devint une source de richesse pour nos provinces méridionales. « Les Provençaux, dit le P. Labat, regardent le Levant comme leurs Indes. » On créa des consulats ; en envoya des voyageurs tels que de Monceaux, Laisné, Paul Lucas, Tournefort, etc.; en éleva à Paris des enfants maronites, grecs, arméniens, qu'on fit retourner ensuite dans leur pays pour y propager l'amour de la France. Nos ambassadeurs étaient occupés sans cesse à faire observer les capitulations souvent violées par les fonctionnaires turcs éloignés du centre de l'empire, à obtenir des passe-ports pour les marchandises, des lettres de protection pour les voyageurs, des permissions ou des redressements d'abus pour les monastères. Ils obtinrent de la Porte des barats ou lettres d'affranchissement, payés à prix d'or, par lesquels certains raïas, chrétiens ou juifs, étaient assimilés aux Français pour les privilèges et pouvaient se recommander, pendant toute leur vie, à la protection de la France. Des familles grecques, arméniennes, bulgares, qui, en Europe, eussent été sujettes du pays où elles étaient établies, grâce aux droits de protection exorbitants que s'attribuaient les consuls français, prirent le nom et jouirent des privilèges des Francs. Tous les chrétiens opprimés, môme les

schismatiques, avaient recours aux ambassadeurs, aux missionnaires, aux agents de la France ; on vit môme des voyageurs français, d'après les termes des capitulations de 1673, prendre sous leur protection d'autres voyageurs chrétiens, et même des raïas. Enfin, partout où se voyait un monastère latin couronné du drapeau protecteur de la France, il y avait menace pour les oppresseurs et secours pour les opprimés.

Notre nom était grand en Orient, parce que c'était le nom de la nation chrétienne par excellence, de la nation qui avait fait les croisades, de la nation de saint Louis. « Nous sommes de la religion du roi de France, * disaient les chrétiens persécutés; et cette parole était un titre suffisant de protection. • Nous nous fions, disait un ministre ottoman dans le xvu e siècle, à ceux qui croient comme les Français ; nous nous défions de ceux qui croient comme les Moscovites. » Aussi était-il reconnu en Europe que la religion devait aux rois de France toute la protection qu'elle avait trouvée dans les États du Grand-Seigneur. C'était même par là qu'on justifiait l'alliance avec la Porte aux yeux du vulgaire, « le nom de Turc ayant quelque chose qui effraye les peuples et qui attire leur indignation et leur colère. » Tout le clergé latin était considéré par les Ottomans comme étranger et comme entièrement sujet du roi de France, et il était si nombreux, que la seule ville d'Alcp renfermait quarante prêtres et sept églises. Les membres de ce clergé les plus actifs et les plus importants, ceux qui empêchèrent, pendant les brouilleries de la France avec la Porte, notre influence et notre commerce de diminuer, ceux qui devinrent nos agents diplomatiques les plus habiles, les plus influents, furent les missionnaires. Les missions du Levant, établies régulièrement par Henri III, conservées et agrandies par Henri IV et Louis XIII, prirent la plus grande extension sous Louis XIV, et furent confiées principalement aux jésuites, que le divan autorisa « à aller demeurer dans tous les lieux et provinces de l'empire pour enseigner la doctrine chrétienne aux sujets du Grand-Seigneur, comme

Grecs, Arméniens, Cophtes, Syriens et autres nations, sans qu'ils puissent être empêchés ni inquiétés par qui que ce soit. » Ces religieux, en échange de la protection que leur donnait le roi trèschrétien, ne s'occupaient pas uniquement de conversions, mais ils recueillaient les observations les plus détaillées sur les mœurs, les langues, les productions, le commerce, l'histoire des pays qu'ils parcouraient ; ils recevaient à ce sujet des instructions du gouvernement et correspondaient avec le ministre des affaires étrangères, auquel ils envoyaient des mémoires, des plans, des détails de tout genre.

Comme « protecteur unique du christianisme en Orient, » Louis XIV avait principalement sous, sa dépendance trois populations qui pouvaient être considérées comme des colonies françaises : c'étaient des catholiques de l'Archipel, les Mirdites de l'Albanie et les Maronites du Liban.

Les catholiques de l'Archipel étaient à peu près au nombre de 100,000, répartis en cinq diocèses : archevêché de Naxi, d'où dépendaient les catholiques de la Roumélie ; évêché de Syra, d'où dépendaient les catholiques de la Morée ; évêchés de Tinos, de Santorin et de Milo. Ces évêchés, débris des établissements français dans la Grèce pendant le xm e siècle, avaient des propriétés, des séminaires, des couvents, et étaient placés spécialement sous la protection de la France : ils étaient visités par nos missionnaires, nos agents publics ou secrets, nos vaisseaux de guerre. Le roi de France nommait les évêques, leur faisait des pensions régulières, et envoyait souvent des présents à leurs églises. Ces îles étaient des stations pour nos bâtiments et nos voyageurs : c'étaient elles que le gouvernement de Louis XIV avait le dessein d'occuper en 1671, quand la guerre entre la France et la Porte semblait imminente, pour dominer par elles l'Archipel, protéger . notre commerce et forcer les Turcs à respecter les capitulations.

Les relations de la France avec les catholiques de l'Albanie

avaient recommencé au temps de François I<* r ; elles avaient été peu actives, quoique ce prince et ses successeurs eussent recruté des soldats parmi ces intrépides montagnards, quoique Henri IV eût des Albanais dans sa garde ; les rapports de nos ambassadeurs en Orient ne parlent d'eux que pour mentionner les visites de quelques évêques français au milieu de ces peuplades demi-sauvages. Sous Louis XIII, nos missionnaires se mirent à la recherche de ces vieux catholiques perdus dans les vallées et les montagnes voisines des Drins et du Scombi, et ils furent saisis d'admiration à la vue de cette race d'hommes d'une vigueur et d'une beauté sans égales, à la taille haute et dégagée, aux traits sévères et mélancoliques, aux armes fleurdelisées, vêtus comme l'étaient les chevaliers des croisades, chrétiens pleins d'une foi naïve et superstitieuse, « qui portent encore sur le front, dit Pouqueville, les traces de la gloire de Scanderbeg. » Nos missionnaires ouvrirent lès chemins à nos marchands, et les relations de commerce s'établirent ; vers la fin du xvn* siècle, Garnier, vice-consul à Sayadez, vis-à-vis de Gorfou, instruisit le gouvernement des ressources qu'on pourrait tirer de l'Épire, des bois, des blés et des salaisons de viande que notre marine devait y prendre, des relations qu'on pouvait établir avec Janina, cette place devant être, en temps de guerre maritime, notre point de correspondance avec Gonstantinople. Bientôt, et grâce aux recherches qui furent faites par les deux Dubroca, consuls à Janina, la France tira de ce pays des bois pour notre marine, 40,000 à 50,000 charges de blé (la charge de 300 livres) dont les sept dixièmes étaient transportés en Espagne, des peaux de buffle, de la cire, du coton, etc.; elle fit un grand entrepôt de laines et de poils de chèvre à Mezzovo au milieu du Pinde; elle répandit dans l'Albanie pour un million de draps et d'épiceries; elle protégea les Vlakes du Pinde, qui expédièrent, sous notre pavillon, pour cinq à six millions de produits de leur sol dans toute l'Europe méridionale. Nous avions des viceconsuls dans huit villes de l'Épire et des îles Ioniennes, deux

consuls à Durazzo et à Larta, un consul général à Janina : cette ville faisait un commerce presque égal à celui de Marseille, et, pendant toute la guerre de la succession d'Espagne, elle servit, comme l'avait conseillé Garnicr, à faire correspondre le gouvernement français avec notre ambassadeur à Constantinople et avec les rebelles de Hongrie.

« Les Maronites, dit Delacroix, sont répandus dans la Syrie, à Seïde , Beyrout , Tripoli , Damas , Alep et Chypre ; mais leur principale habitation est au mont Liban , autour duquel ils ont soixante gros villages très-peuplés, desquels on peut tirer 20,000 hommes de combat (1). » Ce peuple, qui est chrétien depuis les temps les plus anciens, et qui n'a jamais souffert qu'aucun musulman s'établît sur son territoire, se joignit aux croisés pour délivrer la Syrie, et, si Ton en croit ses traditions, il sacrifia dans la guerre sainte 50,000 de ses enfants. Après l'expulsion des Français, il garda, à travers toutes les révolutions qui dévastèrent la Syrie, son indépendance, sa foi naïve et pure, son amitié pour la France, et il fit alliance avec un peuple voisin, les Druses, qui prétendent faussement descendre d'un corps de croisés commandé par un comte de Dreux, lequel se serait établi jadis dans les montagnes d'Engaddi, appelées encore aujourd'hui montagnes des Francs. Les Druses, autrefois chrétiens , avaient embrassé l'islamisme, mais en y mêlant des pratiques si particulières, qu'on ignore aujourd'hui complètement quelle est leur religion. Ni baptisés, ni circoncis , entrant indifféremment dans les mosquées ou dans les églises, ils suivent extérieurement quelques observances raahométanes, et montrent un vif penchant pour les chrétiens et leur culte. Les Maronites et les Druses , ayant les mêmes mœurs , la même bravoure, les mêmes intérêts, les mêmes ennemis, restèrent libres de toute domination extérieure pendant plus de deux cents ans. Vers la fin du xvic siècle , ils furent vaincus par le sultan

(I) La Turquie chrétienne sous la puissante protection de Louis le Grand, protecteur unique du christianisme en Orient. Paris, 1695. II. 10

ni

HISTOIRE DE LA TUKUl'IE

Amurat III , qui leur imposa un tribut et les soumit à un grand émir pris dans les familles du pays et qui achetait son investiture à la Porte; mais ils gardèrent leurs croyances, leurs lois, leur gouvernement par tribus, enfin la réalité de l'indépendance; car m ils ne ploient sous le joug turquesque, dit M. de Brèves, que tant qu'il ne les blesse point. » Le plus célèbre de ces émirs, Fakhr-Eddin, se disait issu de Godefroy de Bouillon et allié de la maison de Guise , avec laquelle son fils entretenait un commerce épistolaire. 11 protégeai t les chrétiens, auxquels il bâtit des églises et des monastères, et dont il protégeait secrètement le culte; enfin, « il avait une inclination très-particulière pour le roi de France, et était tellement attaché à la nation française, qu'il mit sous la protection de ses consuls les églises d'Acre, de Seîde, de Nazareth, etc. »

La France, dès qu'elle eut pris sous sa protection les chrétiens d'Orient, avait renoué ses relations avec les Maronites; mais ces relations ne deviurent actives qu'après l'établissement des missions du Levant. « Ces peuples, dit Delacroix, ont été depuis ce tempslà si bien cultivés par les missionnaires français , qu'ils sont à présent les meilleurs catholiques de l'Orient, soumis au pape, pleins de vénération et d'amour pour l'empereur de France. » — « Quant aux Druses, dit le même auteur , ils aiment les Français et recevraient volontiers leur foi et leur domination pour secouer le joug des Turcs, qu'ils détestent. La différence de religion n'altère pas l'ancienne liaison de ces deux peuples, qu'ils conservent, disentils, pour se délivrer, à la première occasion, de la domination des infidèles, desquels ils secoueraient infailliblement le joug s'ils étaient soutenus par quelque puissance chrétienne ; les deux nations mettraient plus de 100,000 hommes sur pied, qui se sacrifieraient volontiers pour leur liberté, et les Druses retourneraient au christianisme. » Les Maronites se regardaient comme les Français de l'Orient; ils envoyaient souvent des députations en France ; ils invoquaient en toute occasion la protection de nos

rois, dont le nom était solennellement mêlé à leurs prières, et aux paroles desquels, dit un voyageur, on n'eût osé refuser justice (1). Ils n'avaient ni l'ignorance, ni le fanatisme, ni l'orgueil des sectes grecques et arméniennes. Trois imprimeries existaient dans le Liban ; le collège d'Aïn-Varaca a fourni les premiers drogmans des consulats et ambassades d'Europe ; des savants sont sortis des

{{) Voici les lettres de protection que Louis XIV et Louis XV envoyèrent aux Maronites :

« ... Ayant pris et mis, dit lu lettre de Louis XIV (28 avril 1649), comme nous prenons et mettons par les présentes, en notre prolrctiou et sauvegarde spéciale, le patriarche et tous les prélats, ccclésiastiqnes et séculiers chrétiens maronites qui habitent particulièrement dans le mont Liban, nous voulons qu'ils en ressentent reflet en toutes occurrences, et pour celte fin nous mandons a notre amé et féal le sieur de la Haye, notre ambassadeur au Levant, et à tous ceux qui lui succéderont dans cet emploi, de les favoriser conjointement ou séparément de leurs soins, offices, instructions et protection, tant à la Porte de notre très-cher et très-parfait ami le Grand-Seigneur, que partout ailleurs que besoin sera, en sorte qu'il ne leur soit fait aucun mauvais traitement, mais, au con • traire, qu'ils puissent librement continuer leurs exercices et fonctions spirituelles. Enjoignons aux consuls et vice-consuls de la nation française, établis dans les ports et places du Levant, ou autres arborant la bannière de France, de favoriser de tout leur pouvoir ledit patriarche et Ions lesdits chrétiens maronites, et de faire embarquer sur les vaisseaux français ou autres les jeunes hommes et tous les chrétiens maronites qui voudront passer en chrétienté, soit pour y étudier, soit pour quelque autre affaire, sans prendre et exiger d eux que le nolis qu'ils pourront donner, les traitant avec toute la douceur et charité possible. Prions et requérons les illustres et magnifiques seigneurs, les bâchas et officiers de Sa llautesse, de favoriser et assister le sieur archevêque et tous les prélats et chrétiens maronites, offrant de notre part de faire le semblable pour ceux qui nous seront recommandés de la leur... »

«... Le patriarche d'Antioche et les chrétiens maronites établis au mont Liban, dit la lettre de Louis XV (12 avril 1737), nous ayant fait représenter que. depuis un temps infini, leur nation est dessous la protection des empereurs et rois de France, nos glorieux prédécesseurs, dont ils ont ressenti les effets en toute occasion ; ils nous ont très-humblement fait supplier de vouloir bien leur accorder nos lettres de protection et de sauvegarde, ù l'exemple du feu roi. Et, voulant de notre part traiter favorablement les exposants, pour ces causes et autres bonnes considérations, nous les avons pris et mis en notre protection et sauvegarde, etc. » (Michaud et Poujoulat, Correspondance d'Orient.)

deux cents monastères qui sont répandus sur toutes les crêtes, dans toutes les gorges du Liban ; les chefs de famille envoyaient leurs enfants à Rome pour y être élevés dans une institution spéciale; . plusieurs prélats maronites ont été décorés de la pourpre romaine. Tous les voyageurs ont raconté le touchant accueil que recevaient les Français dans ces montagnes amies de la France. Quand un habileuropéen apparaissait, on abordait le voyageur avec défiance, en lui demandant s'il n'était pas Anglais : les Anglais étaient détestés comme hérétiques, comme marchands avides et sans foi, comme ennemis de la France. S'il répondait : Ana Françaoui (je suis Français), c'étaient des cris de joie, des serrements de mains, des bénédictions au voyageur, qu'on emmenait en triomphe dans les cabanes maronites.

Ainsi, grâce aux sympathies des populations catholiques pour le roi très-chrétien et à la réconciliation de Mahomet IV et de Louis XIV, la France avait recouvré dans le Levant son ancienne prépondérance. L'alliance des Turcs avec notre pays avait élé, dans l'origine, toute politique et destinée à abaisser la maison d'Autriche ; sous les successeurs de Henri II, elle n'avait pas gardé ce caractère et avait été seulement dirigée dans les intérêts du commerce et de la religion ; depuis 1605 jusqu'en 1673, elle avait subi de nombreuses violations et avait été , pour ainsi dire , suspendue. La lutte contre la maison d'Autriche étant le nœud de toute la politique de Louis XIV et le pivot sur lequel tournent tous les événements de son règne, l'alliance de la France avec la Porte, quand elle eut été restaurée sous les rapports du commerce et de la religion , tendit à reprendre le caractère qu'elle avait sous François I<* r ; mais alors commencèrent à porter fruit les misérables brouillcries qui avaient séparé les deux États pendant soixante et dix ans. Si les deux alliés se fussent sincèrement entendus, s'ils eussent uni activement leurs armes dans un but unique et précis , ils auraient obtenu presque sans obstacle la domination de l'Europe , à cetlc époque où la maison d'Autriche était en décadence, où l'Angleterre

se traînait à la remorque de la France, où la Russie, comme puissance européenne, n'existait pas. Mais, d'un côté, l'orgueil ignorant et fanatique des Osmanlis ne leur inspira qu'une politique passionnée, aveugle, brutale, où ils s'obstinèrent à marcher seuls, sans tenir compte de l'état de l'Europe , en se défiant des conseils et des exhortations de leurs alliés , pleins de mépris pour les intérêts et la politique des chrétiens ; de l'autre côté, la pensée catholique de Louis XIV , qui lui fit commettre tant de fautes dans sa politique à l'égard de l'Occident, ne l'égara pas moins dans sa politique à l'égard de l'Orient ; haïssant les Turcs au point de désirer leur destruction, il ne voulait pas d'alliance directe avec eux ; il les regardait comme des instruments ; il ne cherchait qu'à profiter des diversions opérées par les forces ottomanes du côté de l'Allemagne. On vit dès lors presque constamment les deux alliés agir isolément contre leur ennemi commun; la France poser les armes quand la Turquie commençait la guerre , et la Turquie conclure la paix quand la France entrait en campagne. Cette grande faute a eu la plus funeste influence sur les destinées des deux États; elle a nonseulement empêché la ruine de la maisoiLd'Autrichc, mais préparé la grandeur de la Russie, mais amené la décadence des Ottomans, mais jeté la France dans la politique pleine de difficultés et de périls où elle lutte encore aujourd'hui.

Page 1