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DE LA PRISE DE CANDIE A LA PALX DE CARLOWITZ

§ 1. — État de r empire ottoman après la prise de Candie. — Soumission des Cosaques. — Guerre de Pologne. — Traité de 4676.

L'empire ottoman, sous r administrai ion d'Ahmed-Kupruli, était revenu au faîte de sa puissance. « Si vous considérez , dit un historien du temps, son origine, s«s progrès et ses succès non interrompus , rien n'est plus admirable ni plus étonnant ; si vous envisagez sa grandeur et son éclat, rien de plus magnifique et de plus glorieux; si vous faites attention à sa puissance et à sa force, rien de plus terrible et de plus dangereux. Enivré de la liqueur délicieuse d'un bonheur constant, l'Ottoman ne voit qu'avec mépris les autres nations de la terre (1). » En effet, l'empire ottoman, qui comprenait à cette époque quarante gouvernements et quatre pays tributaires, enveloppait alors en Europe toute la Grèce, l'IUyrie, la Mœsie, la Macédoine, la Pannonie, la Thracc, la Dacie ; les royaumes de Pyrrhus, de Persée, de Rhescuporis et de Decebalus; les Etats desTriballes et des Bulgares ; en Afrique, le royaume des Ptolémées avec le territoire de Carthage et la Numidie ; en Asie, les royaumes de Mithridate , d'Antiochus , d'Attale , de Prusias , d'Hérode , de Tigranes; ceux des souverains obscurs de Cappadoce, de Cilicic, de Gomagènc; les territoires des Ibères et des Scythes ; une portion

(I) Knollr, Pref. ta ihc Histury ofthe Turks.

de l'empire des Parthes. Sans compter les républiques grecques et la colonie tyrienne, il y avait vingt royaumes dans ces quarante gouvernements, depuis les Syrtes jusqu'au Caucase et aux contrées arrosées par l'Hydaspe. »

La soumission volontaire des Cosaques vint encore agrandir pour un temps les limites déjà trop vastes de la domination ottomane.

« Les Cosaques habitent l'Ukraine, située entre la Petite Tartarie, la Pologne et la Moscovie. Ce pays a environ cent de nos lieues du midi au septentrion , et presque autant de l'orient à l'occident. Il est partagé en deux parties presque égales par le Borysthène, qui le traverse du nord-ouest au sud-est. La partie la plus septentrionale de l'Ukraine est cultivée et riche; la plus méridionale, qui est située par le 48 e degré de latitude, est un des pays les plus fertiles du monde et les plus déserts ; le mauvais gouvernement y étouffe le bien que la nature veut faire aux hommes. Les habitants de ces cantons, voisins de la Petite Tartarie, ne sèment ni ne plantent, parce que les Tartares de Budziac, ceux de Précop, les Moldaves , tous peuples brigands , viendraient ravager leurs moissons. Les Cosaques ont toujours aspiré à être libres; mais, étant entourés de la Moscovie, des États du Grand-Seigneur et de la Pologne , il leur a fallu chercher un protecteur et , par conséquent, un maître dans l'un de ces trois États (1). » — « Du sein de ce peuple belliqueux, nomade et pasteur, sortit la tribu des Zaporogues t colonie errante de guerriers qui ne souffraient pas de femmes entre eux , qui vivaient du butin qu'ils faisaient sur les Turcs, les Tartares et même sur leurs compatriotes; association de naturels et de transfuges de tous les pays, dont la constitution était un mélange singulier de police et d'anarchie , de sagesse et de brigandage; c'était comme la garde avancée des Cosaques de l'Ukraine. Tant que les Tartares et les Turcs menacèrent la liberté

(!) Voltaire, Hi*l. de ChurUs A7/, I. IV.

i *0 HISTOIRE DE LA TURQUIE

de l'Europe, l'institution militaire des Cosaques fut utile et politique; ils étaient sur le Borysthènc ce qu'avaient été les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem dans l'île de Rhodes ; mais, lorsque la Porte Ottomane eut pris rang parmi les puissances européennes, quand on fut engagé par des alliances régulières avec elle, il fallut faire cesser les hostilités des Cosaques ; leurs courses n'étaient plus que des brigandages. Les rois de Pologne voulurent donc les réprimer. Les troubles de la Russie occupèrent encore quelque temps leur avidité vagabonde; mais, quand il fallut être en paix avec tous les voisins, alors leur race turbulente se trouva mal de la domination de la Pologne ; elle essaya de la protection des Turcs (1). »

Les Ottomans étaient encore occupés au siège de Candie, lorsque Doroszensko, hetman des Cosaques, vint offrir à Mahomet IV la suzeraineté de l'Ukraine. Le sultan lui donna l'investiture avec le titre de sandjak-bey. « A cette nouvelle, les peuples voisins conçurent de grandes inquiétudes, car ils appréhendèrent d'être exposés par cette alliance à tous les inconvénients qui en sont les suites

naturelles. Les Cosaques habitent un pays marécageux et tout entrecoupé de défilés. Les Polonais et les Moscovites, ayant jusqu'alors vécu en bonne intelligence avec eux, en avaient tiré de grands services, non -seulement à cause de leur situation, qui rendait leur province une barrière impénétrable, mais encore parce que, aimant le brigandage, ils couraient les frontières des Ottomans. Leur changement allait faire retomber tous ces avantages sur les Turcs. Le roi de Pologne ne le sentait que trop. Il était de la dernière importance de conserver ces anciens amis ou sujets, et d'empêcher qu'ils ne prissent goût au gouvernement delà Porte. Aussi, avant que les Turcs eussent eu le temps de se faire obéir des Cosaques , une armée de Polonais fut envoyée dans leur pays ; comme ils y avaient encore bien des partisans, ils pénétrèrent où ils voulurent,

(I) Des progrès de h puissance russe, p. ! 13.

MAHOMET IV iH\

et y vécurent à discrétion. Mahomet aurait pu regarder cette démarche comme une infraction aux traités et en prendre prétexte pour déclarer sur-le-champ la guerre au roi de Pologne; mais il crut qu'il était de sa justice d'employer d'abord la voie des remontrances. 11 lui envoya une lettre conçue en ces termes : « Nous apprenons que tu as fait une irruption dans le pays des Cosaques, quoique tu saches qu'ils se sont réfugiés à l'ombre de nos ailes : par là, tu as rompu le premier la paix qui subsistait entre ton royaume et noire empire , et qui a été jusqu'ici religieusement observée. Nous sommes autorisé par notre sainte loi à te traiter d'ennemi , et nous pourrions te faire sentir ce que c'est que de provoquer un lion qui a déposé sa colère ; mais nous voulons bien avoir égard à ta faiblesse; et, par un sentiment de pitié, nous t'avertissons de retirer au plus tôt ton bras de dessus les Cosaques, de rappeler tes troupes, et au surplus de nous demander pardon de cette offense. Que si tu refuses de te soumettre à notre mandement, et que tu veuilles soutenir ton injustice par les armes, notre loi le dénonce par notre bouche la mort de ta personne, la désolation de ton royaume, l'esclavage de ton peuple, et tout l'univers imputera ces calamités à ta seule méchanceté et obstination (1). »

Le roi de Pologne ayant refusé d'obéir à cette sommation , la guerre fut déclarée, et le sultan se mit à la tête de son armée. Parti d'Andrinople le 5 juin 1G72 , il passa le Danube, traversa la Moldavie et vint camper près de Choczim, sur les bords du Dniester. Les Tartares de la Crimée, sous la conduite du khan Sélim-Gheraï, opérèrent leur jonction avec les Turcs. Le volvode de Moldavie , Alexandre Duca , accusé de trahison , fut déposé et remplacé par Éticnne Petreitschak : « les hospodars commençaient à n'être plus que des fermiers sans bail (2). » Au mois d'août, les musulmans franchirent le Dniester et arrivèrent devant Kaminiec ; cette place, qui semblait imprenable, capitula au bout de dix jours ; Mahomet

(1) ~Canlcmir, t. III, p. 136.

(2) Vaillant, La Iiomanie, t. Il, p. 76.

y laissa une forte garnison. La ville de Lembcrg fut prise bientôt après. Le roi de Pologne, consterné, demanda la paix; il l'obtint à des conditions honteuses. Par le traité deBucsacs (18 septembre 1672), « il livra la Podolie aux Ottomans, laissa l'Ukraine aux Cosaques, s'engagea à payer un tribut annuel de 22,000 ducats et promit 80,000 écus pour le rachat de Lcmberg. Par compensation, les Tartares s'engageaient à ne plus faire d'irruptions en Pologne (1). »

Les Polonais, excités par le pape et par l'empereur, refusèrent de ratifier le traité de Bucsacs. Le grand chancelier écrivit à Ahmed-Kupruli « que le roi de Pologne s'étant soumis aux conditions de paix sans le consentement de la république, elle les déclarait nulles et ne voulait rien payer, résolue de souffrir mille morts plutôt que l'infamie attachée au nom de tributaire. » Mahomet IV se mit de nouveau à la tête de ses troupes, et reprit le chemin de la Pologne. Il fut prévenu par Jean Sobieski, général de la république, qui passa le Dniester, et, secondé par les Valaques et les Moldaves, battit les Ottomans à Choczim et les poursuivit jusqu'aux portes de Kaminiec. La nouvelle de la mort de Michel, roi de Pologne, le rappela à Varsovie ; il reçut alors la récompense des services qu'il venait de rendre à la république et à la chrétienté ; la diète le proclama roi (1673).

La Porte n'apprit pas sans trouble l'élection de Sobieski. Vaincue par lui lorsqu'il était seulement un des généraux de la république, que n'avait-eîle pas à redouter de sou ambition , maintenant que le titre de roi lui donnait le pouvoir et la confiance de tout entreprendre? Mais bientôt la noblesse polonaise, plus jalouse de ses libertés que de la gloire nationale, prit ombrage des projets de Sobieski, et craignit de se donner un maître si elle laissait longtemps réunies dans ses mains toutes les forces de l'État. Vainement le roi proposa de mettre sur pied une année égale à celle des

(!) Ilummcr,!. III, j> U9.

Turcs. Sous prétexte de ménager l'argent du trésor public, la dièle refusa de lever de nouvelles troupes, tandis que le sultan rassemblait ses soldats de toutes parts et demandait des renforts aux Tartares de Crimée.

A rapproche des Turcs, les Polonais abandonnèrent le siège de Kaminiec (1674). Pour s'assurer la soumission de cette ville, le sultan en fit partir tous les chrétiens qui l'habitaient ; il les transplanta au delà du Danube et du mont Balkan, et leur assigna des terres dans la province de Kirk-Kilissia ; ils furent remplacés par deux mille sipahis.

La France voyait avec peine la guerre engagée entre la- Pologne et la Turquie, guerre qui n'était profitable qu'à la maisou d'Autriche : l'évôque de Marseille , ambassadeur de Louis XIV à Varsovie, essaya vainement de négocier la paix ; ses propositions ne furent pas écoutées. Le khan des Tartares eut plus de succès ; il servit de médiateur entre Sobieski et Mahomet IV. Le traité fut signé à Daoud-Pacha , près de Constantinople (27 octobre 1676). Kaminiec et la Podolie restèrent à la Porte, ainsi que l'Ukraine, à l'exception de quelques villes.

§ III. — Mort d'Âhmed-Kupruli (1676); Kara-Moustapha lui succède. — Guerre avec la Russie. — Paix de Radzin (1681).

Quelques jours après la conclusion de ce traité, Ahmed-Kupruli mourut, âgé à peine de quarante et un ans (30 octobre 1676) : il avait exercé pendant quinze ans la première charge de l'empire. « C'était un homme de haute taille ; il avait les yeux grands et ouverts , le teint blanc , le maintien modeste, gracieux , plein de dignité ; il ne se montra pas altéré de sang comme son père, combattit toujours l'oppression et l'injustice, et s'éleva si fort au-dessus ' de la corruption, de la cupidité et de toutes vues personnelles, que les présents, au lieu de le disposer en faveur d'une demande, l'engageaient à la repousser. Son esprit étendu, pénétrant, sa mémoire

heureuse et facile , son jugement sûr et ferme, son intelligence saine et son sens droit le conduisaient à la vérité par la ligne la plus courte. Il parlait peu et avec réserve, à la suite de mûres réflexions et toujours avec une connaissance parfaite des choses. La science à laquelle il s'était consacré d'abord, et qui le lança dans la carrière des légistes, le suivit toujours en compagne fidèle dans les rangs de l'armée et jusque sur les rives du Raab et du Dniester, comme au milieu des ruines de Candie. La gloire d'Ahmcd-Kupruli est assurée par les guerres de Hongrie, de Crète et de Pologne, par la conquête de Neuhaïuscl, Candie et Kaminiec, par la paix de Vasvar , celle de Candie , et les traités de Bucsacs et de Daoud-Pacha. Pendant trois lustres, il sut agrandir et pacifier l'empire. Après Sokolli, sans aucun doute, Ahmed-Kupruli est le premier des ministres qui ont dirigé l'empire ottoman (1). »

Il eut pour successeur son beau-frère, le kaïmacan Kara- Moustapha, qui conserva le pouvoir pendant sept ans (1676-1683). L'avénement de cet indigne héritier des Kupruli marqua le commencement de la période de décadence. Plein d'orgueil, il déploya le faste le plus scandaleux ; son harem contenait plus de 1 ,500 concubines , et au moins autant de femmes esclaves pour les servir, avec 700 eunuques noirs ; on comptait par milliers ses chevaux, ses chiens , ses oiseaux de chasse. Constantinople , Andrinople, Belgrade, durent, il est vrai, à sa vanité quelques monuments utiles, des mosquées, des fontaines, des bains , des écoles ; mais, pour subvenir à toutes ces dépenses, Kara-Moustapha avait besoin de sommes énormes; il se les procura par les moyens les plus honteux et les extorsions les plus cruelles. Il vendit aux ambassadeurs européens le renouvellement des capitulations et même la audiences du sultan; il vendit les gouvernements, les dignités, les justice ; enfin, nous verrons quels rêves ambitieux il espérait réaliser à l'aide de ses trésors.

(!) Hammer, t. III, p. «62.

AJA1I0MKÏ IV

Rara-Moustapha ne montra pas plus de talent comme général que de probité comme administrateur. Pendant la dernière guerre contre la Pologne, Doroszensko, hetman des Cosaques, avait offert ses secours à la Porte ; mais , par défiance ou par dédain , les Turcs avaient rejeté sa proposition. L'hetraan, pour se venger, se soumit, avec son peuple, au protectorat de la Russie. A cette nouvelle, Mahomet IV tira de la prison des Sept-Tours Georges Kiemielniski , fils d'un ancien hetman , et le nomma à la place de Doroszensko. Les Cosaques refusèrent de reconnaître l'autorité de Kiemielniski. La Porte dut alors recourir aux armes. 40,000 hommes traversèrent la Moldavie et la Podolie, et s'avancèrent vers Cehryn, qu'ils avaient ordre d'assiéger. En même temps, les Tartares accouraient de la Crimée. Les Cosaques et les Russes, au nombre de 60,000 , s'étaient retranchés près de Cehryn ; pour empêcher la jonction des deux armées ennemies, ils se mirent en mouvement, tombèrent sur les Tartares et les taillèrent en pièces. Les Turcs, effrayés, repassèrent le Bug (1677).

Le divan était prêt à entamer des négociations ; mais Kara- Moustapha s'y opposa énergiqueraent ; et, comme les Russes réclamaient la cession de l'Ukraine jusqu'au Dniester, le sultan écouta les conseils belliqueux du grand vizir. Kara-Moustapha prit luimême le commandement de l'expédition. 30,000 Tartares envoyés par le khan de Crimée , et 4,000 Cosaques que Kiemielniski put réunir, se joignirent aux Ottomans pour attaquer la place de Cehryn. Us ne s'en emparèrent qu'après un siège long et meurtrier (1678). Là se bornèrent les succès de cette campagne. La retraite des Turcs ressembla presque à une déroute : continuellement harcelés par les Russes , qui les attendaient à tous les pas* sages difficiles, ils perdirent une grande partie de leur artillerie et de leurs bagages. L'année suivante, les Tartares construisirent une forteresse à l'embouchure du Dniéper, pour arrêter les incursions des Cosaques'; mais ils furent surpris et mis en fuite par l'hetman des Zaporogues; Georges Kiemielniski périt dans cette ii. h

affaire (1079). La guerre traîna en longueur jusqu'en 1681 . Enfin, la paix fut conclue à Radzin , par la médiation du khan de Crimée. D'après ce traité, aucune des deux parties belligérantes n'eut la faculté d'élever des fortifications entre le Dniéper et le Bug ; toute irruption sur le territoire russe fut interdite aux Tarlares ; les esclaves durent être restitués de part et d'autre.

§ III. — Guerre de Hongrie. — Politique de Louis XIV. — Siège et délivrance de Vienne.

La Porte n'aurait peut-être pas consenti à traiter, si son attention n'avait été appelée d'un autre côté par les affaires de Hongrie.

La domination autrichienne s'était rendue odieuse aux Hongrois. Pour empêcher les progrès du protestantisme , l'empereur Léopold , dans l'emportement de son zèle catholique , envoya aux galères un grand nombre de prédicateurs et de ministres ; à tous les maux de la persécution religieuse se joignirent les violences et les dilapidations des généraux et des administrateurs allemand;:, qui traitaient la Hongrie comme une province conquise. Les Hongrois invoquèrent vainement les chartes qui consacraient leurs libertés nationales. Léopold répondit par des supplices à leurs plaintes les plus légitimes ; il n'épargna pas même les familles les plus illustres ; plusieurs magnats périrent par la main du bourreau. Une telle oppression devait amener la révolte. Émeric , comte de Tekeli , s'échappa de sa prison et donna le signal de l'insurrection (1677) ; les Hongrois adoptèrent sa devise : Pro Deo et patrid ; pendant quatre années, ils remportèrent de grands avantages sur les Autrichiens. L'empereur, éclairé par ces revers, comprit alors la nécessité des réformes, et, vers la fin de 1681, à la diète d'Oldenbourg, il fit droit aux réclamations de la Hongrie. Ces concessions contentèrent une partie des magnats et affaiblirent le parti de l'indépendance; de plus, le traité de Nimègue, récemment conclu avec la France, permit à la maison d'Autriche d'employer

toutes ses forces contre les rebelles. Dans ces conjonctures, Tekeli se tourna du côté des Turcs : il demanda des secours à Mahomet IV, et offrit , en échange, de reconnaître la suzeraineté de la Porte. Il se tourna aussi vers la France. Louis XIV lui donna des subsides, sollicita le sultan d'envoyer une armée en Hongrie et fit conclure entre les Hongrois , les Transylvaniens et les Valaques une alliance contre l'Autriche (1682).

La trêve conclue, en 1665, entre l'Autriche et la Turquie n'était pas encore expirée ; la Porte ne pouvait donc soutenir Tekeli sans violer la foi des traités ; mais des considérations de cette nature n avaient guère d'influence sur l'esprit du grand vizir et du sultan ; le parti de la guerre l'emporta. Le gouverneur de Bude reçut Tordre de soutenir Tekeli , qui prit le titre de roi. Le comte Albert de Caprara , envoyé extraordinaire de l'empereur , arriva bientôt à Constantinople pour réclamer le maintien de la trêve. Kara- Moustapha fixa ainsi les conditions de la paix : l'Autriche payerait à la Porte un tribut annuel de 500,000 florins ; Leopoldstadt et Gutta seraient démolies; on remettrait entre les mains de Tekeli l'île de jkhutt, la forteresse de Muran et plusieurs autres places ; tous les Hongrois rentreraient en possession de leurs biens et privilèges ; une amnistie générale couvrirait tout le passé. L'ambassadeur repartit pour Vienne (août 1682). Quelques jours après, le sultan, en signe de guerre, fit dresser devant le sérail les queues de cheval , et l'on commença de grands préparatifs qui jetèrent la terreur en Allemagne. Kara-Moustapha parlait de renouveler les conquêtes de Soliman : il rassemblait, disait-on, 700,000 hommes, 100,000 chevaux, 1,200 canons. Tout cela se réduisit à 150,000 barbares pleins de désordre, dernière armée conquérante que produisit la race dégénérée des Osmanlis et qui envahit la Hongrie.

Les hostilités commencèrent au mois de mars 1683. De prompts et faciles succès exaltèrent l'ambition de Kara-Moustapha ; malgré l'avis contraire de Tekeli, d' Ibrahim-Pacha, gouverneur de Bude,

et de plusieurs autres personnages, il résolut d'assiéger Vienne. 11 vint camper sous ses murs le 14 juillet. C'était le moment où Louis XIV prenait Strasbourg et où son armée semblait prête à passer le Rhin : toute l'Europe était alarmée et croyait à l'accord de la France et de la Porte pour la conquête et le démembrement de l'Allemagne. Mais il n'en était rien; les Turcs avaient fait d'eux-mêmes, et sans en prévenir la France, leur invasion en Hongrie; Louis XIV voyait avec joie leurs succès; mais il était disposé, s'ils allaient trop loin, à les contenir, pour jouer le rôle de sauveur de la chrétienté.

La garnison de Vienne ne s'élevait pas à plus de 10,000 soldats réguliers, sous le commandement du comte de Stahremberg. Pour compléter la défense, on forma plusieurs corps de bourgeois; au signal d'alarme donné par la grosse cloche de Saint-Étienne, les soldats devaient courir sur les remparts, les bourgeois se réunir près du Hofburg, les étudiants dans la place de Freyung, les marchands et les employés sur le marché Neuf. Le camp turc enserrait la ville et les faubourgs dans un immense demi-cercle dont leDanube formait la corde. Pendant soixante jours, quarante mines et dix contre-mines firent explosion ; les Turcs livrèrent dix-huit assauts, les assiégés firent vingt-quatre sorties. La plupart des ouvrages extérieurs étaient au pouvoir de l'ennemi , de larges brèches lui ouvraient passage, le comte de Stahremberg écrivait au duc de Lorraine : « Il n'y a pas un moment à perdre, monseigneur, pas un moment; » et Vienne, épuisée, ne voyait pas encore arriver ses libérateurs.

Léopold sollicitait des secours de toutes parts, et le pape faisait appel à la piété du roi de France. Louis XIV, au contraire, intriguait par toute l'Europe pour que les princes chrétiens ne sortissent point de leur repos, et il n'offrit à la diète de Ratisbonue l'assistance de ses armes que sous la condition qu'elle reconnaîtrait les récentes usurpations décrétées parles fameuses chambres de réunion et qu'elle élirait son fils roi des Romains. Il comp-

tait, si Von eût accepté ses offres, déterminer les Turcs à la retraite et arriver à une paix qui, en mettant la couronne impériale dans sa maison , aurait été le coup de mort pour l'Autriche. Toutes ces combinaisons échouèrent par le dévouement des Polonais.

Lorsque Léopold supplia Sobieski de venir à son aide, Louis XIV essaya de l'en détourner : il le rassura sur les projets des Turcs par une lettre du sultan, il lui fît voir ses vrais ennemis dans l'Autriche, le Brandebourg et cette puissance du Nord que les gazettes hollandaises commençaient à appeler Sa Majesté russique ; il lui rappela enfin que la maison d'Autriche, sauvée par les Français à la journée de Saint-Gothard, leur en avait témoigné sa reconnaissance en laissant mourir de faim les vainqueurs et en envenimant leurs différends avec la Porte. Mais tout cela fut inutile : la haine contre les infidèles l'emporta, et les escadrons polonais accoururent à la délivrance de Vienne.

L'armée de Sobieski arriva à Klosterneubourg, par Kœnigstctteu, Saint-André, la vallée de Hagen et de Kirling, où elle opéra sa jonction avec les Autrichiens et les Saxons qui y étaient arrivés en passant par Hœflin. Le dimanche 12 septembre 1683, aux premiers rayons d'un beau jour d'automne, le saint prêtre Marco d'Aviano célébra la messe dans la chapelle du Kahlenberg, et le roi de Pologne servit l'officiant pendant le sacrifice. Sobieski fit ensuite agenouiller son fils, et l'arma chevalier en souvenir de la grande journée à laquelle il allait assister; puis, se tournant vers ses officiers, il leur rappela en quelques mots la victoire de Choczim , en ajoutant que le triomphe qu'ils allaient remporter sous les murs de Vienne ne sauverait pas seulement une ville, mais la chrétienté (1). Cinq coups de canon donnèrent le signal de la bataille. Sobieski commandait l'aile droite ; le duc de Lorraine dirigeait l'aile gauche ; sous ses ordres servait Eugène de Savoie,

(I) Ha m mer, i. XII, |>. 113.

il. h.

alors âgé de dix-neuf ans ; au eenlre était rélecteur de Bavière. L'aile droile décida la victoire ; à sept heures du soir, la délivrance de Vienne était achevée. Le butin fut immense : trois cents pièces de grosse artillerie, cinq mille tentes , celle du grand vizir avec toutes les caisses militaires et la chancellerie, six cents bourses pleines de piastres, les armes enrichies de pierreries, les équipements de Kara-Moustapha, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Dans leur fuite, les musulmans jetèrent armes, bagages, bannières, à l'exception du saint étendard du prophète , dont les Impériaux prétendirent néanmoins s'être saisis. Plus de dix mille Turcs couvraient le champ de bataille (1).

(1) Après le coucher du soleil, Sohieski écrivit dans la tente du grand vizir à la reine, la seule joie de son Ame, sa chère et bien -aimée Mariette : « Je n'ai pas encore vu tout le butin, mois il n'y a pas de comparaison à établir avec ce qui fut gagné ù Choczim. Quatre ou cinq carquois ornés de rubis valent à eux seuls quelques milliers de ducats. Tu ue me diras pas, mon cher cœur, ee que le? femmes tartarcs disent à leurs maris quand ils reviennent les mains vides : « Tu n'es pas un * guerrier, puisque lu ne m*as rien apporté; celui-là seul qui se lance » en avant peut saisir quelque chose. • Le vizir avait enlevé une belle nu (ruche d'un château impérial ; il lui a fait abattre la téle, afin qu'elle ne retombât pas en la possession des chrétiens. Il est impossible de décrire le raflinement de luxe qui régnait dans les tentes du vizir; on y voyait des bains, des espèces de petits jard lus, des jets d'eau, des réserves de gibier; nous y avons trouvé même un perroquet. Quand le vizir reconnut qu'il ne pouvait plus tenir, il manda ses fils, pleura comme un eufant, et dit au khan des Turlarcs : « Sauve-moi, si tu peux. » Le khan répondit : « Nous connaissons bien le roi de Pologne, il est impossible de » lui résister; avisons plutôt an moyeu de fuir. » Je ne pourrais énumérer tout ce qui compose mon butin; les principales pièces sont : une ceinture de diamants, deux montres enrichies de brillants, quatre ou cinq riches couteaux, cinq carquois garnis de rubis, des saphirs, des perles, des couvertures, des tapis, et mille petits objets, avec les plus belles fourrures du monde. Les soldats ont quantité de ceintures de diamants ; je ne sais ce qu'eu font les Turcs, car ils n'en portent pas ordinairement ; peut-être les destinaient-ils à parer les belles Viennoises qui seraient tombées cuire leurs mains. Je me trouve possesseur d'une cassette d'or pur, contenant trois feuilles d'or, de l'épaisseur d'un parchemin, où sont tracées des figures cabalistiques. Quant au grand trésor, il est imposa sihle de savoir ce qu'il est devenu ; je suis entré le premier dans la lente du graud vizir, et n'ai vu personne qui ait pu s'en saisir ; il aura été

l.'il

Le lendemain, Sobieski, accompagné de l'électeur de Bavière, parcourut la ville à cheval, précédé d'une grande bannière d'étoffe d'or et de deux longs bâtons dorés portant la queue de cheval qui avait été mise devant la tente du grand vizir, comme symbole du commandement suprême. Dans la chapelle de Lorettc, au couvent des Augustins, le héros se jeta la face contre terre devant l'autel, et entonna le Te Deum. « Vienne était délivrée; le flot des Otto* mans qui avait battu ses murailles, cent cinquante-quatre ans auparavant, était reveuu plus furieux, plus menaçant encore, contre cette digue protectrice de la civilisation européenne ; mais, cette fois, il en avait été repoussé pour n'y revenir jamais (1). »

Ainsi s'évanouirent les folles espérances du grand vizir. Si l'on en croit Demétrius Cantemir, Kara-Moustapha avait voulu prendre Vienne pour se l'approprier , et fonder dans l'Occident un empire dont il aurait été le souverain. ■ Ce sujet, dit l'historien, qui ne tenait sa puissance que du sultan, méprise en son cœur le sultan lui-même ; et, comme il se trouve à la tête de toutes les troupes disciplinées de l'empire, il envisage son maître comme une ombre dénuée de force et de substance, qui, lui étant fort inférieure en courage, ne pourra jamais lui opposer une armée semblable à celle qui est sous ses ordres. Pour ce qui est de l'empereur d'Allemagne, il lui paraît encore moins à craindre : c'est un prince nu et dépouillé dès qu'il aura perdu Vienne. C'est ainsi que raisonnait en lui-même Kara-Moustapha. Déjà il jette les yeux sur les trésors qu'il a en sa possession ; avec l'argent du sultan , il a aussi apporté le sien ; tout celui des princes d'Allemagne va être à lui ; car il le croit ramassé dans la ville qu'il assiège. S'il a besoin d'appui, il compte les différents gouverneurs de Hongrie comme dévoués à ses intérêts ; ce sont ses créatures, qu'il a mises dans leurs postes pendant sept ans de vizirat ; aucun de ces fonctionnaires n'osera mettre

distribué parmi les troupes, ou n'avait pas encore été apporté, ou pculéireaura-t-il été renvoyé sur tes derrières avunt la bataille. » (1) Hammer, t. XII, p. 120.

Di

obstacle à l'élévation de son bienfaiteur. Ibrahim-Pacha, beylerbey de Bude, le tient en suspens à cause de l'influence que son crédit lui donne sur l'armée et sur la Hongrie ; il faut le gagner avant toutes choses, aussi bien que les principaux officiers des janissaires et des sipahis. Ibrahim sera fait roi de Hongrie. Les différentes provinces qui composent ce royaume seront divisées en timars pour l'apanage des sipahis, et tout le reste des soldats aura des établissements dans les villes, comme autant de nouvelles colonies ; on leur assignera les terres des anciens habitants, qui seront ou chassés ou réduits en servitude. Il se réserve pour lui-même le titre de sultan ; son partage sera toute l'Allemagne jusqu'aux frontières de France, avec la Transylvanie et la Pologne, qu'il prétend assujettir ou au moins se rendre tributaire l'année suivante. » Tels sont les projets que Cantemîr attribue à Kara-Moustapha ; l'intervention de Sobieski fit évanouir ce plan chimérique.

Réveillé de ses rêves orgueilleux, le grand vizir reprit le chemin de la Turquie, et se dirigea sur Raab, où il rallia les débris de son armée. De là, il se mit en route vers Bude, et attaqua en passant la ville styrienne de Lilienfeld; il fut repoussé par le prélat Mathias Kalweis , et se vengea de ce nouvel échec en dévastant la basse Styrie. Il traversa le Danube sur un pont de bateaux à Parkany; mais les Polonais lui disputèrent vivement le passage, et il perdit encore plus de 8,000 hommes pris ou tués par les chrétiens. Bientôt après, la forteresse de Gran ouvrit ses portes à Sobieski. Le grand vizir fit mettre à mort les officiers qui avaient signé la capitulation ; il rejetait sur ses généraux la responsabilité de ses revers et croyait étouffer dans le sang les murmures de ses accusateurs. L'armée marchait en désordre, comme frappée d'une terreur panique. Kara-Moustapha voulait faire accompagner par une troupe de cavaliers un juif qu'il envoyait à Belgrade. « Je n'ai pas besoin d'escorte, répondit le juif : je n'ai qu'à mettre mon bonnet à l'allemande, pas un Turc ne me touchera. »

Cependant les ennemis du grand vizir conspiraient sa ruine à

Constantiuople : les résultats de la campagne donnaient raison aux prédictions du parti de la paix. Mahomet IV envoya son grand chambellan à Belgrade avec ordre de rapporter la téte du vizir (1683) : elle fut, en effet, apportée au sultan daus un plat d'argent.

A Kara-Moustapha succéda le kaïmakan Ibrahim-Pacha. Celuici n'accepta point sans hésitation le soin de gouverner l'empire au milieu des périls qui le menaçaient de toutes parts. En effet, une grande ligue, dite Sainte- Alliance, venait, grâce à la terreur qu'avait inspirée le siège de Vienne, de se former contre les Ottomans : elle se composait, outre l'Autriche, des Vénitiens, des Polonais et des Russes. L'empereur Léopold avait trouvé les Vénitiens tout disposés à la guerre; il gagna Sobieski, qui fut encore sourd aux instances de la France ; enfin, il arma les Russes en les sollicitant « de s'ouvrir la mer Noire et de marcher sur Byzance : la Grèce et l'Asie, disait-il, les attendaient. » La Porte dut alors se repentir des procédés injurieux qui lui avaient fait perdre les sympathies de la France, et qui venaient de se renouveler sur un nouvel ambassadeur.

§ IV. — Puissance de la France dans la Méditerranée. — Ambassade de M. de Guilleragues.

Depuis les victoires de Stromboli, d'Agousta et de Palerme, où Duquesne détruisit les flottes de Hollande et d'Espagne, depuis la bataille du cap Saint- Vincent, où Tourville ruina la flotte anglohollandaise qui revenait du Levant, depuis nos alliances avec l'ordre de Malte et les États d'Italie, enfin depuis le renouvellement des capitulations avec la Porte, le pavillon français domiuait dans la Méditerranée. Mais il y avait un obstacle à cette domination : c'était la piraterie. Les Barbaresques avaient profité de la guerre de 4672 pour violer les traités ; le sultan leur fit vainement des recommandations de respecter les vaisseaux de son allié ; le roi de France les menaça vainement d'une destruction totale : nos

bâtiments furent insultés, pillés, enlevés jusque sur les côtes de Provence. Alors on recommença contre les corsaires africains une guerre d'extermination , et nos escadres ne furent plus occupées qu'à les poursuivre en tous lieux. Une de ces expéditions fut sur le point de ramener la mésintelligence entre la Porte et la France.

Duquesne, poursuivant huit vaisseaux de Tripoli, apprit qu'ils s'étaient réfugiés à Chio et vint les attaquer dans le port de cette ville (1681). Le commandant turc lui ordonna de respecter les terres du sultan, et, sur son refus de s'éloigner, tira sur ses vaisseaux. Alors Duquesne tira sur le château, qu'il mit en ruine ; ses boulets allèrent porter le ravage jusque dans la ville, où ils détruisirent deux mosquées ; il ne cessa le feu que sur les prières des habitants, et à condition qu'il en serait référé au Grand- Seigneur. Le kapoudan - pacha accourut avec quarante- deux galères. Duquesne lui déclara que, s'il n'obligeait les Tripolitains à faire des soumissions à la France, à exécuter les capitulations conclues avec la Porte, à rendre leurs esclaves français, il brûlerait les huit vaisseaux de Tripoli, la ville de Chio et la flotte ottomane. Le kapoudan-pacha voulut négocier; mais, pendant ce temps, la cour de Constantinople était dans la plus grande agitation : le sultan disait qu'il tirerait vengeance de l'insulte faite aux mosquées de Chio, quand il devrait la demander à toute la terre. Notre ambassadeur était le marquis de Guilleragues, qui avait succédé à No in tel en 1678, et qui, depuis trois ans, était en querelle avec le vizir pour une question d'étiquette (1). Il fut mandé

(t) Cette dispute, dite du sofa, était relative à la manière dont les sièges du vizir et de l'ambassadeur devaient être placés dans les audiences solennelles. Elle pensa devenir grave. « Mais, dit un contemporain, la bonté paternelle de Sa Majesté pour toute l'Europe l'empêcha alors d'en venir à une rupture entière. Plusieurs nations avaient recours a sa bannière pour continuer leur commerce. Les lieux saints avaient besoin qu'il les protégeai, ainsi que beaucoup de monastères, et tous les chrétiens qui sont eu Turquie avaient tout à craindre si un prince chrétien ne fût demeuré allié a la Porte pour Uur donner sa protection. » l.a querelle était, d'ailleurs, euvcuiinée par les puissances étrangères, qui, jalouses de

MAHOMET IV |3fi

chez le vizir Kara-Moustapha, qui lui déclara qu'il n'avait qu'un moyen de sauver sa vie et celle de tous les Francs : c'était d'offrir une grosse somme d'argent pour réparation des dommages causés par les canons français. L'ambassadeur répondit que le sultan était juste et le roi de France puissant ; qu'il se regardait donc, lui et les siens, comme étant en parfaite sûreté ; et il refusa de signer un écrit par lequel il se serait engagé, au nom de son maître, à faire des excuses au sultan et à lui donner une réparation pécuniaire. On le menaça de l'enfermer au château des Sepl- Tours. Il répondit : t Si j'y entre, je n'en sortirai pas que le roi mon maître ne vienne lui-même m'en ouvrir les portes. » On le tint prisonnier dans un des appartements du vizir.

Cependant Duquesne arriva devant les Dardanelles avec dix vaisseaux, et envoya dire au divan que, si l'on faisait violence à notre ambassadeur et si les disputes d'étiquette qui existaient entre lui et le vizir n'étaient pas réglées à l'entière satisfaction de la France, il irait chercher M. de Guilleragues jusque dans Constantinople. Alors le vizir proposa à l'ambassadeur d'arranger l'affaire en faisant, en son nom personnel, un présent au sultan ; Guilleragues y consentit, Duquesne étant contraint par les ordres de la cour de France, qui ignorait ces événements, de quitter subitement l'Archipel. Après plusieurs mois de négociations, où les ministres ottomans dévoilèrent leur basse cupidité par les discussions les plus misérables sur la valeur du présent, l'ambassadeur fut reçu en audience solennelle par Mahomet IV; il lui offrit, en son privé nom et sans qu'il fût question de l'affaire de Chio, un présent de bijoux et de meubles d'une valeur de 15,000 livres, et obtint en compensation le règlement des disputes d'étiquette à son entière satisfaction, avec tous les firmans qu'il demanda, soit pour nos marchands, soit pour nos missionnaires.

la distinction réclamée par ln France, conseillaient aux Turcs «le ne pas céder, « le roi de France étant assez empêché de résister a sus ennemis île delà. »

La Porte fit grand bruit de cette réparation insignifiante. « C'est une action éclatante, dit le récit qu'elle ordonna d'en faire, dont les grands et le peuple ne parlent qu'avec joie ; la nouvelle en a passé en Perse, en Arménie, aux Indes ; on en a instruit nos amis, les tributaires et les nations de la loi du Messie. » Ces nations avaient tenté d'empêcher une réconciliation. «Jamais, dit le môme récit, il n'a paru tant d'empressement de la part des ministres chrétiens^ contre celui de France. Les Vénitiens, les Hollandais et tous les autres ont excité, autant qu'il a été possible, la haine de Sa Hautesse contre les Français, faisant tous leurs efforts pour nous engager à une rupture avec eux; mais le trèséclairé vizir s'est contenté de la réparation de l'ambassadeur. »

Duquesne avait été rappelé en France pour préparer la vengeance que le roi voulait tirer des Algériens. Il se dirigea contre leur ville avec une flotte composée de seize vaisseaux, quinze galères et cinq galiotes à bombes, la bombarda pendant plusieurs jours, et fut obligé de se retirer devant la mauvaise saison. Il revint l'année suivante, bombarda de nouveau Alger pendant deux mois et la détruisit presque entièrement. Les habitants, épouvantés, demandèrent la paix. Duquesne rejeta toutes leurs propositions jusqu'à ce qu'ils eussent délivré tous les esclaves chrétiens, rendu les canons français laissés à Gigeri, payé 1,200,000 piastres pour les frais de la guerre. Alors une ambassade, composée des principaux Algériens, alla à Versailles implorer la miséricorde de Louis XIV, et jura de respecter dorénavant « les capitulations du Grand-Seigneur et les traités faits avec la France à l'avantage des marchands français (25 avril 1684). »

Cette expédition eut partout un immense retentissement. Elle remplit de terreur la cour de Constantinople et lui rendit plus précieuse l'alliance française ; elle fut regardée par nos ennemis, non comme une vengeance de, la civilisation sur la barbarie, mais comme une satisfaction donnée à l'orgueil de Louis XIV ; elle fut célébrée en France comme la plus éclatante victoire, et Bossuet

exprima la joie de l'opinion catholique par ces pompeuses paroles : • Tu céderas ou tu tomberas sous le vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté ! Tu disais en ton cœur avare : « .le » tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. » La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée datfs tes murailles, comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher dans ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves ; Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. »

Tripoli eut le sort d'Alger; Duquesne y jeta cinq mille bombes (1685). Tunis se bâta de demander la paix, et elle y fut fidèle. L'escadre de Château-Renaud bloqua tous les ports du Maroc et causa de telles pertes à sa marine, que le sultan envoya une ambassade à Louis XIV pour solliciter de lui un traité d'amitié et de commerce. Enfin, on poursuivit la piraterie jusque dans ses auxiliaires indirects, à Gênes : cette république, vendue aux ennemis de la France, fournissait des vaisseaux aux Algériens et aux Espagnols ; elle avait répudié dans le Levant la protection de la bannière française ; c'était une insulte vivante aux ports de Marseille et de Toulon : Gênes fut bombardée impitoyablement. Alors la France domina entièrement la Méditerranée.

§ V. — Guerre contre la Sainte-Alliance. — Déposition de

Mahomet IV (1687).

Dans cette situation, la Porte, menacée par la Sain te- Alliance, se rapprocha du cabinet français, accabla notre ambassadeur d'honneurs et de prévenances, satisfit à toutes ses demandes sur le commerce, les lieux saints, les missions; mais son orgueil l' empêcha de solliciter directement l'alliance du monarque qui venait de bombarder Alger et Tripoli ; elle se contenta de demander sa médiation pour obtenir la paix. D'un autre côté, Louis XIV,

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