‹ Histoire de la TurquieChapitre 18 sur 69 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

qui était encore dans les illusions . de la trêve de Ratisbonne, voulant amener Léopold à changer cette trêve en paix perpétuelle, n'osa manifester ses sentiments pour les Turcs, et il se contenta d'exciter les Polonais à abandonner la Sainte-Alliance, et les Hongrois à persister dans leur révolte. Le résultat de ces fautes fut d'abord que les Ottomans, attaqués sur toutes leurs frontières, n'éprouvèrent que des défaites; ensuite que Louis XIV commença la guerre lorsque ses alliés d'Orient étaient malheureux et qu'ils demandaient déjà la paix à l'Autriche.

Cependant le duc de Lorraine envahissait la Hongrie, les Vénitiens tentaient la conquête de la Morée, Sobieski menaçait la Moldavie; pour résister à cette triple attaque, le divan mit sur pied trois armées.

Le duc de Lorraine s'empara de Wissegrad, et, quelques jours après, de Waitzen, à la suite d'une brillante victoire ; Pesth capitula. Les Turcs, battus une seconde fois près de Saint-André, se retirèrent à Bude, Cette ville, héroïquement défendue par Ibrahim-Pacha, arrêta la marche des Impériaux. Les assiégés attribuèrent leur délivrance à un miracle : deux fois ils crurent voirie prophète planer, à l'heure de la prière, au-dessus de leurs remparts. Pendant la durée du siège, le duc de Lorraine battit le séraskier Suleiman-Pacha ; et, dans le même temps, les généraux Trauttmansdorf et Leslie, vainqueurs des pachas de Bosnie et de Gradiska, prirent, en Croatie, Veroviz et quelques autres forteresses (1683).

L'année suivante, les Turcs reprirent Waitzen; mais ils échouèrent devant Raab et Wissegrad; Ismaïl-Pacha, beylerbey de Roumélie, se retira devant le général Hausler. Dans la campagne de 1685, le duc de Lorraine assiégea Neuhaeusel et l'emporta d'assaut, après avoir débloqué la forteresse de Gran, tandis que le comte de Herbe rs te in dévastait le territoire deLicca, la Corbavie, la vallée d'Udwina, et que Leslie incendiait Essek ; enfin, les Turcs abandonnèrent les places de Waitzen et de Novigrad, et Tekeli

recula devant le général Schultz : il fut, par l'ordre du grand vizir, enfermé aux Sept-Tours.

Pendant ce temps, les Vénitiens faisaient des progrès. Le provéditeur Pietro Valiero fut forcé de lever le siège de Sign ; mais les chrétiens des montagnes de Dalmatie, d'Albanie et de Morée se soulevèrent, unirent leurs armes à celles de la république, battirent leurs beys et envoyèrent leurs têtes à Venise. Les fies de Sainte-Maure et de Prevesa tombèrent au pouvoir des chrétiens. En 1685, Morosini investit Coron et s'en empara, après avoir battu les troupes venues au secours de cette place. Il envoya au sénat un étendard et deux queues de cheval, qui furent suspendus comme un trophée dans une église de Venise. Avec l'aide des Malnotes, il prit Zernata, Calamata et autres forteresses ; puis, quittant la Morée, il fit une descente en Albanie. Kœnigsmark se joignit à lui, l'année suivante, pour conquérir une grande partie de la Grèce. Tous deux prirent Navarin, Modon, Napoli de Romanie, Arkadia, Patras, Lépante, Corinthe, Misitra, Athènes, etc. Les lions de marbre qui semblaient défendre l'entrée du Pirée, furent envoyés à Venise et placés devant la porte de l'arsenal. La république reconnaissante fit mettre, dans la grande salle du palais des doges, le buste de Morosini, avec cette inscription : Le sénat à Morosini le Pélvponésiaque, de son vivant (1686).

La guerre fut poussée avec peu de vigueur du côté de la Pologne. Sobieski essaya vainement d'entraîner dans son alliance Constantin Cantemir, voîvode de Moldavie ; il fut vaincu par ce prince près de Bojan. Le séraskier Suleiman-Pacha ayant obtenu quelques autres succès, Mahomet IV lui confia le sceau de l'empire.

Élevé au grand vizirat, Suleiman ne réalisa point les espérances des Ottomans. Il montra beaucoup d'activité, mais il n'avait pas les talents nécessaires pour lutter contre le duc de Lorraine. Cet illustre général commandait une armée de 90,000 hommes Toute l'Europe était représentée dans son camp par des officiers qui

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voulaient se former à son école, et qui se faisaient un honneur de combattre sous les ordres d'un tel maître contre les barbares ; on voyait autour de lui des seigneurs allemands, français, anglais, espagnols etitaliens. 11 commença le siège de Bude le18 juin 1686; le gouverneur Abdi-Pacha refusa de capituler et soutint courageusement deux assauts formidables; mais, dans une troisième attaque, il périt sur la brèche avec plus de 4,000 hommes, et les Impériaux, péuétrant dans la ville, la mirent à feu et à sang (2 septembre). Bude, capitale de la Hongrie, appartenait aux Turcs depuis quarante-cinq ans : c'était le rempart de l'islamisme, le pivot de la guerre sainte, la clef de l'empire ottoman. La prise de cette ville entraîna la reddition d'un grand nombre d'autres places. Suleiman-Pacha établit ses quartiers d'hiver à Belgrade et essaya de négocier une trêve ; il reconnut bientôt que la paix n'était possible qu'à des conditions déshonorantes, et redoubla d'énergie pour recommencer la campagne. Le sultan imposa des contributions forcées à tout l'empire, et, pour montrer l'exemple, donna 500 bourses de son trésor particulier. Le vizir, ayant rassemblé 60,000 hommes et soixante et dix pièces de canon, rencontra l'armée chrétienne près de Mohacs ; une grande bataille s'engagea dans ce lieu célèbre par le désastre des Hongrois; mais, cette fois, ce furent les Ottomans qui succombèrent; ils perdirent 20,000 hommes avec l'artillerie et les bagages (i août 1687). La réduction de la Transylvanie mit le comble à la gloire du duc de Lorraine et au découragement des Turcs; alors, ils abandonnèrent Essek, Valpo et quatorze châteaux forts de l'Esclavonie, Palola dans la Hongrie inférieure, et plusieurs places de la Croatie.

Dans le même temps, les Russes attaquèrent les Tartares , et le roi de Pologne envahit la Moldavie : il la mit au pillage et n'en fut chassé que par la famine. L'année suivante (1687), il assiégea Kaminiec ; mais, les Turcs et les Tartares arrivant avec des forces supérieures, il fut contraint de se retirer.

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Cependant F ambassadeur français Guilleragues était mort eu 1G85, et avait eu pour successeur Girardin, qui mourut en 1686. A Girardin succéda Chàteauneuf, qui eut pour instructions d'exciter la Porte à continuer la guerre contre l'Autriche et à faire la paix avec la Pologne. Les Polonais ralentirent, en elfet, les hostilités; mais l'appui moral donné par Louis XIV à Mahomet IV ne suffisait point pour arrêter les envahissements des Impériaux : contre le duc de Lorraine , les Ottomans avaient besoin de secours effectifs et réels; Louis, que menaçait déjà la ligue d'Augshourg, ne sut pas commencer à propos une guerre inévitable et donna aux Autrichiens le temps de consommer la défaite des Turcs. S'il avait attiré sur le Rhin les forces de la maison d'Autriche , l'empire ottoman, sauvé par cette diversion, aurait pu soutenir la lutte avec avantage ; réduit à ses propres ressources, le sultan n'éprouva que des revers ; et les revers, se joignant à la famine, amenèrent à leur suite la sédition. La Turquie, relevée un moment de sa décadence par les Kupruli, vit se renouveler, au dedans, les déplorables excès de l'anarchie militaire, lorsqu'elle eut perdu au dehors le prestige de ses armes, et que, n'étant pas assez forte pour résister seule à ses ennemis, elle attendit vainement l'appui de la France.

Après la malheureuse expédition de Hongrie, les janissaires et les sipahis se mutinèrent contre le grand vizir Suleiman-Pacha, qui tenta de les apaiser en leur offrant de l'argent et des vivres ; mais sa faiblesse encouragea la révolte ; on le somma de remettre l'étendard et le sceau. Pour se soustraire à ces violences, il gagna secrètement Peterwardein, et, de là, se rendit à Belgrade. Après sa fuite, les soldats élurent un grand vizir et adressèrent au sultan une requête solennelle contre Suleiman ; Mahomet , effrayé, fit droit à leurs réclamations et leur envoya la tête de son ancien ministre. Mais la soldatesque, une fois en mouvement, ne s'arrêta plus; elle marcha vers Constantinople pour déposer le sultan luimême. On pouvait tout craindre de sa fureur. Le kaïmakan Kupruli-

Mouslapha sacrifia l'empereur afin de sauver l'empire. 11 fit signifier h. a.

au sultan, par les ulémas , la volonté de la nation et de Y armée, • Que Tordre d'Allah s'accomplisse ! » dit le monarque détrôné, et, satisfait de conserver la vie, il se laissa enfermer dans le sérail, d'où Ton tira son frère Soliman pour lui succéder (8 novembre 1687).

§ VI. — Soliman IL — - Continuation de la guerre. — Vizirat

de Kupruli-Moustapha.

Soliman II vivait depuis quarante-six ans dans la retraite la plus absolue, tout entier livré à l'étude des lois et de la religion. Il reçut avec terreur la nouvelle de son élévation au trône. « Au nom de Dieu immortel, s'écria-t-il , pourquoi venir ainsi troubler mon repos? Laissez-moi, je vous conjure, passer en paix, dans ma retraite, les jours qui me restent à vivre; que mon frère continue à gouverner l'empire; je ne suis né que pour méditer les choses de la vie éternelle. » On lui représenta que la résolution des vizirs, des ulémas, de l'armée et du peuple ne pouvait être révoquée ; que remettre le pouvoir entre les mains de Mahomet, ce serait exposer l'État aux plus grands périls. < Je voudrais bien me rendre, mais je crains mon frère, » répondit-il. On le traîna presque de force hors de sa chambre jusque dans la salle du trône. Il regardait en tremblant de tous côtés, disant que la seule vue de son frère était capable de le faire mourir. Enfin, après s'être purifié, il consentit à recevoir l'hommage des ulémas et des grands.

La révolte des troupes n'était pas encore apaisée. Soliman leur fit distribuer le présent d'avénement, et nomma deux chefs des rebelles aux gouvernements de Roumélie et de Djedda. Ce n'était pas le moyen de rétablir l'ordre. Les sipahis et les janissaires massacrèrent leurs agas, et assiégèrent dans son palais le grand vizir Siawouch-Pacha, qui se défendit avec beaucoup d'énergie, mais qui succomba sous le nombre ; son corps fut déchiré en lambeaux. Les meurtriers pénétrèrent dans le harem du vizir ; ils saisirent sa

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