SOLIMAN II
Il commença par remplir les caisses du trésor, afin d'assurer l'obéissance des soldats et de pourvoir aux nécessités de la guerre. « Avant que d'entrer en action, dit Cantcmir, Kupruli crut qu'il était à propos de faire la revue des finances, ne voulant dans les coffres du sultan qu'un argent levé légitimement sur le peuple. H trouva les finances aussi embrouillées que les autres affaires ; car, en temps de paix , les vizirs et les grands prodiguaient le trésor sans discrétion ; ils donnaient ou plutôt vendaient aux uns des exemptions de tribut, et ils taxaient les autres au delà de leurs forces, afin de fournir les rôles. En temps de guerre, les defterdars faisaient la maltôte et inventaient mille systèmes onéreux pour lever de l'argent ; le peuple était foulé en tant de manières, qu'on u entendait que des murmures contre ces injustes oppressions qui criaient vengeance au ciel. Le vizir s'appliqua donc entièrement à réformer ces abus. Il fit rentrer dans le trésor toutes les sommes qui avaient été diverties par ses prédécesseurs, par les pachas, par les commis ou par les fermiers ; enfin, il fit de nouveaux règlements pour la levée des impôts, afin d'établir une sorte d'égalité entre tous les sujets. 11 ordonna que le kharadj aurait trois classes : celle des riches était taxée à dix léonins par tête ; celle des moindres conditions, à six; celle du petit peuple, à trois. Il fit rentrer au trésor les fondations ou dépôts d'argent que la dévotion avait léguées anciennement aux mosquées. Le mufti traita de sacrilège cette usurpation; il répondit que les richesses destinées à des usages religieux devaient être employées à des guerres de religion ; que c'était leur véritable application , et que l'intérêt des musulmans demandait de s'en servir pour l'entretien de ceux qui défendaient les édifices sacrés , plutôt qu'à nourrir des ennemis et des voleurs. » En même temps, Kupruli régla le cours des monnaies; il fit fondre le superflu de la vaisselle plate du sérail et donna généreusement à l'État toute sa propre argenterie , qu'il remplaça par de la vaisselle de cuivre. »
Quand il eut, par toutes ces mesures, assuré le payement des
troupes, il leur adressa un firman pour relever les courages les plus abattus. • Depuis qu'il a plu à Sa Hautesse de m'honorer de la dignité de vizir, j'ai résolu de ne confier, dit-il, le commandement de l'armée contre les Allemands qu'à moi-même. Je déclare que je ne veux recevoir aucun soldat enrôlé de force; le service doit être entrepris de bonne volonté ; c'est la bonne volonté seule que Dieu regarde, et elle est plus méritoire que les actions. Mais je dois remettre devant les yeux à tous les sectateurs de la religion mahométane l'obligation des préceptes de Dieu et de son prophète, qui commandent de ne point éviter le martyre et de ne point désespérer du succès quand on s'arme pour la défense de la loi et pour l'extirpation des infidèles. Ainsi tout musulman qui se croit engagé en conscience de suivre cette loi n'a qu'à venir s'enrôler, s'il est dans la résolution de souffrir toutes choses pour sa foi. Celui, au contraire, qui doute ou craint de s'exposer au martyre, ou même qui a des affaires indispensables qui peuvent l'excuser devant Dieu, celui-là, dis-je, peut en toute liberté rester chez lui ; là, vivant sans offense, il se rendra également agréable à Dieu et tâchera d'obtenir par ses prières le succès des armes de l'empire ; et, quand même il serait de profession militaire, non-seulement il ne sera point recherché ni puni, mais même le sultan étendra encore sur lui sa faveur, et il recevra sa paye, comme s'il était à l'armée. »
Ce firman produisit tout l'effet que le grand vizir en avait attendu : il réveilla le peuple et les soldats, surtout en Asie. Les musulmans accoururent en foule, poussés à la fois par le point d'honneur et par le sentiment religieux : personne ne voulut passer pour lâche et pour infidèle, et Kupruli eut bientôt une armée plus nombreuse que celles que ses prédécesseurs avaient ramassées à force de menaces et de rigueurs.
Tout en faisant appel aux sentiments religieux des musulmans, Kupruli traita les sujets chrétiens avec beaucoup d'humanité. Par son nisami-dschedid (nouveau règlement), il défendit expressé-