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DE LA PAIX DE PASSAROWITZ A LA PAIX DE BELGRADE

§ I. — Politique malheureuse de la Turquie. — Guerre contre

la Perse.

Pierre le Grand, nous l'avons vu, ne prit point de part à la guerre que termina le traité de Passarowitz ; il continuait sourdement ses entreprises sur la Suède et la Pologne, et, non content d'avoir isolé l'empire ottoman de ces deux États, il tenta même de rompre la vieille amitié de la France pour la Turquie. Dans le voyage qu'il fit à la cour de Louis XV (1707), il proposa au régent son alliance et n'obtint de lui qu'un traité de commerce; mais il se fit des partisans parmi certains seigneurs qui, regardant l'Angleterre et l'Autriche comme nos ennemies naturelles et irréconciliables, voulaient qu'on remplaçât les alliances de la Suède, de la Pologne, de la Turquie, désormais plus onéreuses que profitables, par celle de la Russie. La cour ottomane s'inquiéta du voyage du czar; depuis qu'elle se trouvait mêlée à toutes les affaires de l'Europe, elle commençait à reconnaître la nécessité de pénétrer plus avant dans la politique des États chrétiens ; et, afin de prendre une idée exacte de la situation de l'Occident, elle envoya en France (1721) une ambassade extraordinaire, pour laquelle elle choisit un des négociateurs de Passarowitz, Mohammed-Effendi, homme de sens et d'instruction. Le prétexte de sa mission était de présenter au roi, avec les présents du sultan, des firmans qui faisaient droit aux réclamations de la France sur les

lieux saints. Cette ambassade fit beaucoup de bruit et n'amena aucun résultat. On accueillit Mohamraed-Effendi avec la plus grande bienveillance ; on lui donna toutes les instructions nécessaires pour éclairer le divan sur ses véritables intérêts; on mit même en avant le projet d'une alliance offensive et défensive entre la Porte et les États de la maison de Bourbon. Mais tout cela ne fit pas sortir la cour ottomane de son apathie, de son ignorance, de ses préjugés; et la France ayant voulu, à cette époque, la faire intervenir dans la guerre du Nord pour sauver la Suède des serres de la Russie, elle la trouva sourde à ses instances, et dut elle-même, à force de millions et par sa médiation menaçante, empêcher le dépouillement complet de cette puissance au traité de Nystadt (1721).

Le czar avait à peine terminé cette guerre, qu'il porta ses regards de l'autre côté de son empire pour y chercher des agrandissements. En 1722, le schah de Perse, dernier souverain réel de la dynastie des Sofis, abdiqua en faveur de Mir-Mahmoud; la guerre civile éclata parmi les Persans. Pierre 1er profita de ces troubles pour s'emparer des pays voisins de la mer Caspienne. Le khan des Tartares de Crimée en fut vivement alarmé ; il manda à la Porte que « les Russes, non contents de s'emparer des bords de la mer Caspienne, fortifiaient leurs conquêtes et entretenaient des intelligences avec la Géorgie; que, si les Ottomans et les Tartares demeuraient dans l'inaction, cette puissance nouvelle s'étendrait tellement, qu'elle environnerait toutes les possessions de la Porte dans l'Asie. » Le sultan fit envahir par ses troupes l'Arménie et la Géorgie persanes ; et la guerre sembla déclarée entre les Turcs et les Russes. Le czar s'en inquiéta, et sollicita V alliance ou, du moins, la médiation de la France. D'un autre côté, le grand vizir était devenu l'ami de notre ambassadeur à Constantinople ; « tenant pour certain que l'empire ottoman et le royaume de France ne devaient faire qu'un dans Tordre politique, il écoutait avec avidité tous les systèmes que le marquis de Bonac lui détaillait, et goûtait

surtout cclu\de ménager les forces de l'empire ottoman, afin d'en imposer également à tous ses voisins. » Il proposa à l'ambassadeur de faire l'office de médiateur entre la Russie et la Porte. Bonac, quoiqu'il eût averti la cour de France de ces événements, était sans instructions; car Dubois craignait de mécontenter l'Angleterre en contribuant à l'agrandissement soit des Turcs, soit des Russes ; partisan de l'alliance russe et croyant qu'il satisferait aux intérêts de la Porte par une augmentation de territoire, il accepta la charge de médiateur ; mais, pour concilier les exigences des deux États belligérants, il viola le droit des gens par un traité qui laissait à chacun d'eux les provinces persanes qu'ils venaient de conquérir (1724). Les Persans n'acceptèrent pas cet étrange arrangement. De plus, la cour de France, mécontente de la conduite de Bonac, le rappella et lui donna pour successeur le marquis d'Andrezel (1725), avec ordre de suspendre la médiation et de traverser la Russie dans ses projets. Les Turcs se rendirent facilement maîtres d'Hamadan, d'Érivan, de Tébriz, etc. Une campagne suffit pour les mettre en possession de la portion du territoire persan que la Russie leur avait abandonné.

Pierre le Grand mourut ; Catherine, héritière de ses idées et de son sceptre, chercha dans une alliance intime avec l'Autriche l'appui dont la Russie avait besoin pour ruiner, malgré la France, l'empire ottoman, et le traité de Vienne fut conclu (1725). Ce traité, qui a renouvelé, renforcé et fixé l'alliance entre les deux cours contre la Turquie, avait pour condition principale, condition tenue secrète jusqu'à nos jours, que l'Autriche et la Russie s'engageaient à perpétuité, en cas de guerre de l'une d'elles avec la Porte, à joindre leurs armées et à ne point faire de paix séparée.

Pendant ce temps, les Turcs étendaient et consolidaient leurs conquêtes en Perse ; ce malheureux pays était désolé à la fois par l'invasion étrangère et par la guerre civile. Echref fit étrangler son cousin Mir-Mahmoud et s'empara du pouvoir. Son rival,

Schah-Thamas, offrit à la Porte la souveraineté des provinces qu'elle avait occupées. Les Turcs traitèrent avec lui ; mais Echref, vainqueur , demanda la paix , accéda aux conditions proposées par son compétiteur, et fut reconnu comme légitime souverain de l'Iran. Il fut bientôt renversé par Nadir, lieutenant de Thamas, et, celui-ci étant rentré dans Ispahan, Nadir envahit les frontières ottomanes. Ibrahim-Pacha voulait la paix; il tenta de négocier, et ne partit qu'à regret pour repousser les Persans. Ses tergiversations irritèrent les Turcs. Les janissaires, soulevés par un certain Patrona-Khalil, demandèrent qu'on leur livrât, dans les vingt-quatre heures, le grand vizir, le mufti et le kapoudanpacha. Le sultan ne put soustraire son favori à la fureur des soldats et du peuple; Ibrahim fut mis à mort; mais cet odieux sacrifice ne sauva point Achmet III. Les révoltés crièrent : « Vive Mahmoud !» et le sultan Achmet, sans essayer une résistance inutile, reconnut lui-même pour padischah son neveu Mahmoud 1" (1730).

§ II. — Mahmoud — Paix avec la Perse. — Guerre de la

France en faveur de la Pologtie.

La capitale et l'empire restèrent quelque temps au pouvoir de Patrona-Khalil, qui, tout en gardant son costume de simple janissaire, dictait ses volontés dans le divan, imposait des décrets pour le soulagement du peuple, et, par la faveur de la soldatesque et delà populace, semblait le seul héritier d' Achmet III. On se délivra par la trahison de ce dominateur insupportable ; il fut massacré dans un guet-apens , sous les yeux de Mahmoud et des ministres. Ses partisans se soulevèrent; mais l'insurrection n'avait plus de chef; elle fut étouffée dans le sang de plusieurs milliers de victimes.

Une fois l'ordre rétabli , la Porte reprit la guerre contre la Perse. Schah-Thamas subit de nombreux revers et fut contraint de demander la paix ; elle fut signée le 10 janvier 1732. La Tur-

quie garda le Daghestan, le Karthli, Nakhtchivan, Érivan, Tiflis ; la Perse recouvra Tébriz, Ardclan, Hamadan et tout le Louristan ; l'Araxe devint ainsi, du côté de l'Aderbaïdjan, la limite des deux États. Mais ce traité ne devait pas être longtemps observé. Nadir, qui, sous le titre de Tharaas-Kouli-Khan (khan esclave de Thamas), régnait en souverain sur plusieurs provinces de la Perse, protesta hautement contre la conclusion de la paix; il marcha sur Ispahan, déposa Thamas, se déclara régent du royaume et somma les Turcs de restituer le territoire et les villes que le traité venait de leur concéder. Il assiégea Bagdad, mais il ne put s'en rendre maître ; Topal-Osman-Pacba vint au secours de cette place ; une rencontre terrible eut lieu sur les bords du Tigre à Douldjeïlik, et Thamas- Kouli-Khan, blessé dans le combat, fut entraîné par son armée en déroute (19 juillet 1733). Osman-Pacha remporta une nouvelle victoire près de Leïtam. Enfin, il fut défait à son tour et périt sur le champ de bataille. Sa mort fut pour les Turcs un malheur public ; ils n'éprouvèrent plus que des échecs; le U juin 1733, l'armée ottomane fut presque anéantie dans une vaste plaine entre Baghawerd et Akhikendi. Ce désastre décida la Porte à négocier, et les plénipotentiaires qu'elle envoya à Tiflis assistèrent au couronnement de Nadir-Schah. Le traité, conclu au mois de septembre 1736, fixa les limites des deux empires conformément à celui de 1639 , et enleva aux Ottomaus toutes leurs récentes acquisitions.

La signature de ce traité fut hâtée par les menaces cl les armements de la Russie. Les suites du traité de Vienne (1 725) ne s'étaient pas fait attendre. La Pologne, dévorée depuis deux siècles par une anarchie perpétuelle, semblait vouée à une ruine certaine et n'avait dans toute l'Europe qu'une seule puissance qui s'intéressât à son salut , la France. Aussi la Russie , l'Autriche et la Prusse, prévoyant qu'à la mort d'Auguste II, le protégé de Pierre le Grand , les Polonais chercheraient à régénérer leur pays en se donnant, sous la protection de la France, un roi national, con-

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clurent-eiles un pacte secret (1732) par lequel elles s'engageaient à repousser par tous les moyens l'influence française sur la Pologne, pacte qu'on peut regarder comme l'origine des projets de démembrement de ce royaume. Auguste II mourut (1733) ; les Polonais élurent Stanislas Leczinski ; mais deux armées, russe et autrichienne, firent monter sur le trône le fils d'Auguste II. La France promit des secours aux Polonais , déclara la guerre à l'Autriche et sollicita la Porte de venger l'injure que la Russie venait de lui faire, en intervenant dans un pays dont les traités de Falksen et de Constantinople plaçaient l'indépendance sous sa protection. Au marquis d'Àndrezel avait succédé le marquis de Villeneuve, ministre plein de talent et d'activité ; il eut avec le grand vizir plusieurs conférences, dans lesquelles il lui expliqua la situation de l'Europe , la nécessité pour la Porte de revenir à la politique de Charles XII, c'est-à-dire à une alliance avec la Suède et la Pologne, l'isolement où se trouverait bientôt la Turquie par l'abaissement ou le dépouillement de ces deux États. Le vizir s'émut de ces représentations ; il adressa aux deux cours impériales une protestation contre l'entrée des Russes en Pologne, et réclama avec menaces l'exécution du traité de Constantinople. Mais cette protestation, ces menaces , furent stériles , et une année se passa sans que la guerre fût déclarée, sans qu'on eût même assemblé une armée ; le divan réservait contre la Perse toutes les forces de la Turquie. Alors Villeneuve, pour faire sortir la cour ottomane de son erreur, envoya au khan des Tartares, ennemi acharné des Russes, un gentilhomme hongrois , réfugié en France, le baron de Tott, homme adroit et instruit, qui l'excita à envahir l'Ukraine pour revendiquer le tribut que les Russes lui payaient jadis. Le khan entra facilement dans les vues de l'agent de la France, et il disait hautement qu'il donnerait volontiers tontes ses richesses pour voir les Russes hors de la Pologne. Mais alors Auguste III jeta l'or à pleines mains dans le divan ; la déclaration de guerre fut encore retardée, et défense fut faite aux Tartares d'entrer dans l'Ukraine.

Les Russes se trouvèrent ainsi les maîtres en Pologne, et Stanislas en fut chassé. La France porta toutes ses forces contre l'Autriche, et elle excita de nouveau la Porte à attaquer la Russie, en lui montrant cette ennemie qui se préparait à assiéger Azof. Le divan fut encore sourd à ces instances. Alors la cour de Versailles, pour arriver à ses fins, employa le crédit d'un renégat français, qui fut pendant quatorze ans Fàme secrète de la politique ottomane dans ses rapports avec les cabinets européens , le comte de Bonneval.

Cet aventurier, après avoir déserté la France pour servir dans les armées de l'empereur, avait abandonné l'Allemagne et sa religion pour se faire musulman, et il était devenu général des bombardiers, pacha à deux queues , ami et conseiller du grand vizir. On lui avait confié un corps de troupes qu'il avait exercé à l'européenne, et il voulait réformer toute l'armée ottomane, quand les craintes du sultan et les représentations de la Russie l'arrêtèrent dans ses projets. Ce fut lui qui révéla à la Porte les secrets de la politique européenne, qui lui fit connaître, par des mémoires qu'il adressait au sultan , ses véritables intérêts , qui lui suggéra les moyens de continuer les guerres dans lesquelles elle se trouva engagée. Ennemi implacable de l'Autriche, il aurait voulu, par des services rendus à la France , obtenir son pardon de la cour de Versailles ; mais, jaloux de nos ambassadeurs, voulant attirer à lui toutes les négociations, allant , par esprit d'intrigue, au delà des ordres du cardinal Fleury , il fut, tout en restant le point d'appui des efforts dirigés par la France contre l'Autriche et la Russie, plus nuisible qu'utile à la Turquie et à la France.

Fleury, d'après sa politique modeste et craintive, prétendait, dans la guerre qu'il faisait à l'Autriche en faveur de la Pologne , profiter des diversions que tenterait la Turquie, sans être contraint de faire avec elle une alliance offensive et défensive, qui armerait, pensait-il, l'Angleterre en faveur de l'Autriche et allumerait ainsi une guerre générale. C'était suivre l'exemple de Louis XIV, sans voir que l'élévation de la Russie avait changé les nécessités de la

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politique française. 11 avait donc ordonné à Villeneuve d'exciter seulement les Turcs à entrer en Hongrie, et il voulait que Bonneval l'appuyât de tout son crédit dans cette négociation. Mais celui-ci croyait que l'occasion était venue de rendre à l'alliance francoturque le caractère qu'elle avait eu sous François 1 er ; il pensait que c'était tout le désir de la cour de Versailles, d'après les propositions qui avaient été faites à l'ambassadeur ottoman en 1724 : il travailla donc à décider la Porte à cette alliance, et il y parvint ; mais ce fut en lui révélant le secret de la politique de Louis XIV, en la détournant de faire isolément une diversion en Hongrie, en lui montrant l'alliance offensive et défensive comme l'unique moyen de la garantir d'un abandon semblable à celui qu'elle avait éprouvé à l'époque de la paix de Ryswyck. Alors il envoya à la cour de Versailles, un projet d'alliance par lequel la France se serait engagée à ne pas faire de paix séparée et à ne diriger ses opérations que de concert avec la cour ottomane. Fleury s'offensa d'une négociation qu'il n'avait pas ordonnée , où la France se voyait imposer sa marche politique et ses opérations militaires : il rejeta l'alliance, et continua néanmoins de demander une diversion des Turcs en Hongrie. Alors l'empereur Charles VI, ayant eu vent des intrigues de Bonneval, vit sa ruine assurée dans l'alliance armée de la Porte et de la France; il s'empressa de détourner le coup en faisant à Fleury des ouvertures de paix très-avantageuses. Le cardinal, avant de les écouter, essaya de faire revenir la Porte sur ses exigences ; mais celle-ci tint ferme : alors la France accéda aux propositions de Charles VI, et le traité de Vienne fut conclu (1735).

§111. — Guerre avec la Russie et l'Autriche. — Rôle de la

France. — Traité de Belgrade.

Ce traité glorieux, mais impolitique, était à peine signé, que la Russie commença les hostilités contre la Porte , qui était alors h. u

embarrassée de la guerre de Perse et affaiblie par les succès de Nadir-Schah. Les Tartares de Crimée, appelés en Asie, s'étaient dirigés vers le Caucase en traversant le territoire moscovite. Cette violation des frontières fut le prétexte mis en avant par les Russes pour rompre le traité de 1720. Le divan se tourna aussitôt vers la France et demanda son intervention. Villeneuve, voyant éclater la guerre qu'il avait fomentée, n'osa entamer sans pouvoirs une négociation pacifique ; il ignorait si, malgré le traité de Vienne, les intentions de sa cour ne seraient pas de recommencer la lutte. Il demanda des ordres à Versailles , et le grand vizir écrivit luimême àFlcury. Alors l'ambassadeur d'Autriche offrit à la Porte sa médiation , et il se fit appuyer par les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande. Bonneval avertit les ministres ottomans que « l'empereur n'avait dessein que de les amuser jusqu'à ce qu'il eût rétabli ses armées, qui revenaient délabrées d'Italie. » Fleury écrivit au grand vizir dans le même sens , lui disant que « cette guerre entraînerait infailliblement l'empereur à y entrer, pour satisfaire aux engagements de son alliance avec la czarine. » Les intrigues de quelques Grecs vendus à la Russie l'emportèrent sur ces conseils, et la médiation de l'Autriche fut acceptée. Mais, pendant que le médiateur amusait les Turcs par des conférences sans résultat , une armée autrichienne s'avança dans la Hongrie. Le divan , voyant enfin la trahison que cachait la médiation de l'Autriche , demanda quelle serait la destination de cette armée, dans le cas où les Russes refuseraient de traiter. « Si la paix ne peut se faire , lui répondit-on , l'empereur prêtera son appui à la Russie. »

Cependant Villeneuve reçut ses instructions. Fleury avait con- . sulté le ministère anglais , en lui montrant l'intérêt qu'avait la Grande-Bretagne à arrêter les usurpations des Russes. Mais le cabinet de Londres , ne consultant que sa haine contre la France et trahissant, pour la satisfaire , les intérêts de l'Europe, lui fit entendre qu'une diversion de la cour de Versailles en faveur des

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Turcs amènerait une coalition où l'Angleterre serait forcée de prendre parti pour l'Autriche. Alors le cardinal ordonna à Villeneuve d'employer tous ses soins à procurer la paix aux Turcs ; d'empêcher, autant qu'il lui serait possible, que les Russes n'obtinssent la navigation de la mer Noire ; enfin, de déclarer nettement au divan que la France ne ferait aucune diversion en sa faveur. • Vous ne pouvez trop représenter à la Porte , lui écrivait-il, quoique avec des ménagements proportionnés à sa délicatesse, le danger qu'il y aurait pour elle à continuer la guerre, et lui faire envisager que, si elle durait, il serait difficile que la plupart des princes chrétiens ne prissent la querelle de l'empereur (1 7 octobre 1737). » Aussitôt Villeneuve envoya le baron de Tott au grand vizir, dans son camp de Bender, pour lui représenter « les suites funestes que pourrait avoir la guerre , » et lui persuader « que , dans la conjoncture présente, les Turcs étant certains que la maison d'Autriche se déclarerait pour la Russie et que la France n'armerait point contre les Allemands, l'intérêt de la Porte était de faire la paix ; que les Russes, insistant pour garder Azof, dont le général de Lascy s'était emparé, il était possible de leur abandonner cette place, sans leur laisser pour cela l'entrée de la mer Noire, en fortifiant Kouban, situé sur le bord du détroit de Zabach ; qu'alors les Turcs ne craindraient ni les incursions des vaisseaux de guerre russes , ni la concurrence de leurs commerçants. » Le grand vizir se plaignit d'abord au baron de Tott de ee que la France, qui , trois ans auparavant , voulait armer les Turcs contre la maison d'Autriche, les exhortait dans le moment présent à faire une paix désavantageuse. Le négociateur répondit : « Nous vous exhortions à la guerre lorsque les Russes avaient une armée en Pologne pour soutenir l'élection du roi Auguste, lorsque l'empereur, qui vous menace aujourd'hui , était attaqué à la fois par la France , par l'Espagne et par la Sardaigne. Vous pouviez pour lors espérer des succès, et vos efforts contre la maison d'Autriche pouvaient nous être aussi utiles qua vous. Aujourd'hui, le

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roi Auguste est tranquille sur le trône de Pologne ; la paix est constante entre l'Autriche et les puissances confédérées ; le roi de France ne veut ni ne doit faire supporter à ses sujets le poids d'une guerre inutile ; il ne vous doit, à vous, que de bons offices, et il vous les rendra toujours Nous vous conseillions la guerre, il y a trois ans, pour les intérêts communs de notre empire et du vôtre. Aujourd'hui, nous vous conseillons la paix uniquement pour votre avantage. »

Ces conseils, que Villeneuve répétait au sultan à Constantinople, étaient sincères; car les Russes, déjà maîtres d'Azof, venaient de s'emparer encore d'Oczakof et de Kilburn, et Munich, qui les commandait, songeait à soulever les Grecs : « Tous les chrétiens de l'empire ottoman, écrivait-il à Saint-Pétersbourg, regardent la czarine comme leur souveraine légitime ; il faut profiter de leur enthousiasme et de leurs espérances et marcher à Constantinople. » En même temps, Charles VI, levant le masque, faisait envahir la Bosnie, la Servie et la Valachie. Mais les Impériaux furent punis de leur perfidie par de cruelles défaites. Battus à Banyalouka et à Vallievo, ils furent chassés de Nissa, de Craïowa, de Semendria, de Mahadia, d'Orsova, et se retirèrent en désordre des provinces qu'ils avaient envahies. L'empereur se trouva réduit à demander la paix, en promettant d'y faire adhérer les Russes, qui venaient de subir aussi plusieurs échecs , malgré l'habileté de Munich. Les Turcs rejetèrent cette demande, quoiqu'elle fût appuyée par l'Angleterre et par la Hollande, et ils déclarèrent qu^ils ne recevraient de propositions de paix que de la part de la France. Celle-ci offrit aussitôt sa médiation, en proposant de placer le traité sous sa garantie. La Porte accepta avec empressement, et Villeneuve, après avoir reçu les plus grands honneurs à Constantinople, s'en alla avec une escorte magnifique joindre le vizir, qui assiégeait Belgrade. Sa marche fut retardée par une foule innombrable, accourue à sa rencontre pour l'accabler de bénédictions et lui demander une paix glorieuse, « témoignages d'une reconnais-

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sance anticipée, dit un historien ottoman, qui prouvent la confiance que le peuple turc accorde à la nation française. »

Les Impériaux venaient d'éprouver une déroute complète près de Kroska, et la garnison de Belgrade était réduile aux extrémités, quand Villeneuve arriva dans le camp du grand vizir. Les négociations commencèrent sur-le-champ, et elles furent conduites avec une grande habileté par le médiateur, qui, d'après les instructions de sa cour, parvint à faire signer une paix séparée à l'Autriche et à la Russie, sous la garantie de la France (septembre 1739).

L'empereur rendit à la Porte la province de Servie , Belgrade, la forteresse de Czabacz, moins l'artillerie et les munitions de guerre, toute la Valachie autrichienne, Tîle et la forteresse d'Orsova. Le Danube et la Save devinrent la limite des deux États. La trêve devait durer vingt-sept ans.

Par le traité de paix perpétuelle conclu avec la Russie, il fut stipulé que la forteresse d'Azof serait démolie, et que son territoire désert servirait de limite entre les deux empires. Il fut permis aux Russes de bâtir une nouvelle forteresse sur les bords du Don, près d'Azof, et aux Turcs d'en construire une près de Kouban. Le commerce fut déclaré libre de part et d'autre , mais à condition que les Russes n'emploieraient sur la mer Noire que des vaisseaux turcs (1).

(1) Une des clauses du traité de Belgrade mérile d'être citée, parce qu'elle a été invoquée de nos jours par les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne contre les réfugiés hongrois. Elle est ainsi conçue dans le traité autrichien : « Art. 18. On ne donnera plus désormais asile et retraite aux méchants, aux sujets rebelles et mécontents; mais chacune des parties contractantes sera obligée de punir ces sortes de gens, ainsi que tous les voleurs et brigands, quand même ils seraient sujets de l'autre partie. On ne souffrira plus les hayduques (espèce de brigands, qui, n'étant à la solde de personne, vivaient de rapine) ; on les éloignera des confins, et on les transférera dans des lieux plus reculés. — Art. 19. Les lieux que la Porte assignera aux Hongrois qui, pendant la guerre, ont cherché asile chez elle, seront éloignés des provinces limitrophes. Usera permis à leurs femmes de les aller rejoindre et d'aller demeurer avec il. <:».

La paix de Belgrade replaça la Porte Ottomane au rang dont la paix de Carlowitz l'avait fait déchoir. Elle fut due entièrement à la politique habile et zélée de la France, qui vengea dignement, par sa glorieuse médiation, l'abandon forcé où elle avait laissé son alliée pendant la guerre, t Ce traité, dit M. de Hammer, qui établit un nouveau règlement de frontières avantageux à la Porte, et qui fut conclu sous la médiation et la garantie de la France, est, sous ce double point de vue, l'un des actes les plus saillants que mentionnent les annales diplomatiques ottomanes et françaises. L'influence de la France sur les affaires ottomanes ne fut jamais aussi décisive ni avant ni après, et la mission de M. de Villeneuve est assurément la plus mémorable que signale l'histoire des relations diplomatiques de la France avec la Turquie. Villeneuve, revêtu du titre éclatant d'ambassadeur extraordinaire, était à la fois l'âme, le conseil et le guide de toutes les négociations entamées à cette époque auprès de la Porte par les divers cabinets européens. »

eux. » Le traité russe contient un article analogue : « Ceux qui, pour quelque délit, désobéissance ou trahison, se réfugieront dans Pun des deux empires, seront rendus ou chassés, excepté ceux qui, dans l'empire de Russie, se seront faits chrétiens, ou qui, dans l'empire ottoman, se seront faits mahomélans. »

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