‹ Histoire de la TurquieChapitre 28 sur 69 · SI · texte numérisé non relu

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Turquie, la Pologne, la Suède et la Prusse, sous la médiation de la France, contre l'Autriche et la Russie. » Mais, depuis que ses armes avaient repris quelque éclat, depuis qu'elle s'était lavée de ses plus grandes humiliations par le traité de Belgrade, depuis surtout qu'elle voyait tous les États chrétiens solliciter son amitié, faire estime de sa puissance , s'intéresser à sa grandeur, la Porte avait repris tout son orgueil ignorant et apathique. Elle ne voyait pas qu'on se passionnait autour d'elle, non parce qu'elle était à craindre, mais parce qu'elle était devenue un contre-poids trop faible pour l'équilibre du continent, depuis que l'apparition des Russes sur la scène européenne avait changé les conditions de cet équilibre ; et, sourde à la voix de son alliée, se défiant de ses conseils , rejetant de plus en plus son influence, elle s'endormit dans une insouciance superbe en se croyant encore l'arbitre de l'Europe.

§ III. — Guerre de la succession d'Autriche. — Neutralité de la Turquie. — Ambassades françaises de Castellane et de Desalleurs.

Le traité de Belgrade était à peine signé, qu'il se présenta une occasion décisive pour la Porte de reprendre son ancienne position : les États de la maison d'Autriche étant tombés aux mains d'une femme, Marie-Thérèse , la France, d'accord avec la plupart des princes d'Allemagne, résolut de faire la guerre pour ruiner ou démembrer cette maison , et elle sollicita la Turquie d'envahir la Hongrie, en lui promettant ce royaume pour sa part de dépouilles (1741). Le sultan Mahmoud répondit à cette demande par un refus formel ; il publia même un manifeste pour exciter à la paix les puissances belligérantes ; et, se souvenant qu'une médiation avait abaissé la Turquie à Carlowitz, qu'une médiation l'avait relevée à Belgrade, il offrit à son tour sa médiation. La diplomatie européenne sourit de cette proposition si étrange dans la bouche du successeur de Mahomet II, et elle n'y répondit que par de vagues

remercîments. Le sultan s'en trouva très-offensé et en garda un vif ressentiment coutre la France.

Villeneuve avait quitté l'ambassade de Constantinople , et le marquis de Castellane lui avait succédé ; « mais les talents du nouvel ambassadeur, dit une correspondance du temps , n'étaient pas tournés du côté de l'intrigue et des affaires ; » et le ministère français dut mettre à profit ceux du pacha Bonneval, à qui l'on donna une pension, avec la promesse de sa rentrée en France. Le renégat déploya toute son activité, usa de toute son influence pour décider la Porte à la guerre ; mais il échoua ; le sultan était encore irrité du refus de sa médiation , et les ministres gardaient souvenir des révélations que Bonneval leur avait faites sur la politique française à l'époque de la guerre de la succession de Pologne. « Je savais , écrivit Castellane au ministre d' Argenson , que le reis-effendi avait puisé de M. de Bonneval le préjugé qui a toujours été un obstacle à nos vues : je veux dire cette prévention que la France ne veut engager les Turcs dans la guerre que pour s'en débarrasser elle-même et les sacrifier en pleine paix. C'est en 1734, temps auquel le reis-effendi et le comte de Bonneval entrèrent dans nos affaires de Pologne, que les plus malignes inductions du procédé de la France, au traité de Ryswyck, furent mises dans tout leur jour , et qu'on fit échouer les négociations du marquis de Villeneuve en exigeant que la France prît des engagements par écrit avec la Porte, pour la continuation de la guerre. C'est à cette école que les Turcs ont appris à se méfier de nous, et que le reis-effendi lui-même a puisé ces principes, dont il s'est très-ouvertement expliqué, même en cette occasion. »

Cependant l'Angleterre étant venue en aide à Marie-Thérèse, et la France , abandonnée de ses alliés d'Allemagne , ayant seule à supporter le faix de la guerre , de nouvelles sollicitations furent .faites au divan par le cabinet de Versailles : « Il nous faut une diversion en Hongrie, écrivait d' Argenson à Bonneval; faites tout pour l'obtenir... Si nous sommes forcés de souscrire une paix qui

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laisse à l'Autriche ses anciens États avec beaucoup de troupes aguerries, ce sera pour la ruine des Turcs. Leur intérêt exige donc qu'ils arment dans l'occurrence présente, pour concourir par euxmêmes à la diminution de cette puissance ; ce danger de l'avenir est une raison qui ne leur permet pas de balancer. » Mais Donneval trouva le sultan et ses ministres inébranlables. « Ils sont tout à fait fixés, répondit-il à d'Argenson, à ne point donner d'inquiétude à la reine de Hongrie, et à ne s'écarter en rien des derniers traités, et ce d'autant mieux, disent-ils, que les affaires ont pris, en chrétienté, un train avantageux pour l'empire ottoman. »

La France éprouva des revers et les Autrichiens pénétrèrent en Provence. Alors la Porte s'émut des dangers et "des représentations de son alliée : elle déclara qu'elle verrait avec chagrin la couronne impériale entrer dans une nouvelle maison d'Autriche ; elle excita la cour de Versailles à persister dans son système politique; elle écouta même les propositions de Bonneval pour une alliance offensive et défensive entre la France, la Prusse et la Turquie. Aussitôt Castellane demanda des instructions à Versailles, et il présenta au divan un projet qui portait pour stipulations principales (1747) : \° les puissances alliées s'engageront à ne pas poser les armes jusqu'à ce que l'époux de Marie-Thérèse ait renoncé à la couronne impériale; 2° la Porte conservera ses conquêtes en Hongrie; 3° les ministres de la Porte assisteront au congrès qui aura lieu pour le rétablissement de la paix générale, etc. Trois grandes conférences furent consacrées par les ministres ottomans à la discussion de ce projet ; l'ambassadeur leur montra la perte de la maison d'Autriche comme certaine, quand ses États seraient enveloppés par les armées des trois puissances ; il leur rappela que , dans la première année de la guerre, lorsque les Français étaient à quelques lieues de Vienne et les Prussiens maîtres de la Silésie, si les Turcs étaient entrés dans la Hongrie , Marie-Thérèse aurait été forcée de signer sa propre ruine. Le divan parut s'ébranler, quoique ses membres les plus influents fussent persuadés que la France ne

voulait que se débarrasser de cette guerre pour en rejeter l'effort sur les Turcs. Mais alors arrivèrent, de la part de Marie-Thérèse, les protestations d'amitié les plus formelles, lesquelles furent appuyées par les menaces de la Russie et For de l'Angleterre ; en même temps, Ton apprit que le roi de Prusse venait de faire sa paix particulière avec la reine de Hongrie. La négociation avec la France fut rompue, et tous les efforts de Castellane, toutes les intrigues de Bonneval, pour la renouer, furent infructueux. Le divan se trouva si complètement circonvenu par les ennemis de la France, que , sur les instances de l'Angleterre et dans l'espérance de se délivrer ainsi de toute guerre, de tout danger, il signa un traité de paix perpétuelle avec l'Autriche et la Russie (1748). Bonneval, irrité du mauvais succès de ses démarches, mourut le jour même où il recevait une lettre de Versailles qui l'autorisait à rentrer en France.

L'Autriche et l'Angleterre , heureuses de l'aveuglement de la Porte, sollicitèrent l'aide de la Russie pour mettre fin à la guerre : en effet, 30,000 Russes se dirigèrent sur le Rhin. Le comte Desalleurs avait succédé à Castellane. « C'était, dit un rapport du temps, un homme de grand sens, pensif, parlant peu, allant au fait ; un air simple et naturel, mais fin et délié. » 11 fit des représentations très-vives au sultan pour le déterminer à protester contre la marche de l'armée russe , et il lui présenta jusqu'à sept mémoires pour lui montrer tout le danger de l'intervention des hommes du Nord dans les affaires de l'Europe méridionale. Mais la Porte, satisfaite de voir les Russes diriger leurs armes et leur ambition loin de ses frontières, garda le silence et ne songea qu'à donner de nouveaux témoignages d'amitié aux deux puissances qui étaient secrètement liées pour sa ruine. Desalleurs , pour la tirer de son repos et lui faire voir que ses dangers inquiétaient plus la France que les vicissitudes de sa propre guerre contre l'Autriche, renouvela la proposition d'une quadruple alliance entre la Porte , la France, la Prusse et la Suède, alliance par laquelle les quatre États

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s'engageaient à réprimer l'ambition de la Russie et à ne faire jamais de paix séparée avec les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg. Tout cela fut rejeté, et la cour de Versailles n'eut plus qu'à s'occuper de ses propres intérêts, en désarmant ses ennemis par la paix d'Aix-la-Chapelle (1748).

§ III. — Efforts de la France pour éclairer la Turquie. —

Empiétements de la Russie.

La France, loin de témoigner le moindre ressentiment à la Porte, s'efforça de nouveau de la remettre dans sa voie naturelle, et elle le fit avec une persévérance , une sollicitude , un désintéressement qui font le plus grand honneur à sa diplomatie. « Reprendre à Gonstantinople le principal crédit , écrivait le ministère à Desalleurs, protéger la Suède, ne pas abandonner la Pologne, arrêter le cours des vastes projets de la Russie, sont les quatre desseins que le roi vous ordonne de ne jamais perdre de vue. » Mais Desalleurs connaissait les obstacles qu'il avait à vaincre. « Les choses ont bien changé, écrivait-il, depuis la paix de Belgrade ; le prétendu refus de la médiation de la Porte par la France, le traité de paix perpétuelle conclu avec les cours de Vienne et de Russie, l'épuisement amené par la guerre de Perse, enfin l'intérêt particulier du Grand Seigneur, ont fait adopter le système pacifique comme l'unique moyen de soutenir le Grand Seigneur sur le trône et de prévenir une révolution générale. »

Cependant, malgré le peu d'attention que le divan prêtait à nos conseils , notre influence en Orient n'avait subi aucune diminution ; on donnait à notre ambassadeur tous les commandements qu'il demandait pour nos marchands et nos missionnaires; les Fanariotes, qui ambitionnaient les trônes de Valachie et de Moldavie, n'y parvenaient que par le crédit de la France ; nos exportations pour la Turquie, qui, en 1702, n'étaient que de 12,000,000, étaient de 22,000,000 en 1750 ; et tout l'avantage

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