‹ Histoire de la TurquieChapitre 29 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

de ce commerce était pour nous, car nous ne prenions aux Turcs que des matières brutes, matières que nos ouvriers de la Provence, du Languedoc, du Lyonnais, de la Normandie et de la Picardie travaillaient, et que nous leur renvoyions ensuite tout ouvrées. Toulon tirait presque tous ses bois de construction de l' Albanie ; les bûcherons souliotes et zagoriotes de Larta s'enrichissaient au service de nos constructeurs , ne juraient que par la France et n'obéissaient qu'à ses agents. Le plus célèbre des consuls de Janina, Boulle, qui avait conçu des plans gigantesques pour étendre l'influence de la France dans ces contrées, soulagea Paris, tourmenté par la disette en 1741, en lui envoyant plusieurs vaisseaux chargés des blés de l'Épire.

Pendant que nous jouissions, chez les peuples du Levant, d'une influence et d'une prospérité qui faisaient le désespoir de l'Angleterre, toutes les représentations et les sollicitations de notre diplomatie échouaient devant l'opiniâtre indolence et la folle sécurité du sultan et de ses ministres. Desalleurs leur exposa vainement le dessein qu'avait la Russie d'incorporer la Suède à son empire, les invitant à offrir leur médiation ; il obséda vainement le divan pour qu'il conclût, de concert avec la France, un traité d'alliance avec la Prusse ; il appuya vainement les efforts d'un agent du roi de Danemark, qui demandait un traité de commerce ; il proposa vainement une alliance directe contre la Russie, pour sauver la Pologne , déjà deux fois menacée d'un démembrement. Louis XV écrivit lui-même (1752) secrètement au sultan trois lettres pressantes, où il déclarait qu'il était prêt à défendre la Suède contre la Russie, si la Porte voulait joindre ses efforts aux siens , où il lui dévoilait les desseins des cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg sur la Pologne, où il lui renouvelait la demande d'une alliance offensive et défensive entre la Porte, la France et la Prusse. Le sultan et ses ministres ne firent que des réponses évasives aux propositions du roi, comme à celles de son ambassadeur; ils se regardèrent même comme offensés des observations de Desal-

MAHMOUD ici'

leurs sur l'état de décadence où était tombée l'armée ottomane, et ils refusèrent son concours pour rétablir leur artillerie, fortifier leurs places et apprendre à leurs soldats les premières notions de la guerre moderne.

* Cependant la Russie se permettait les violations les plus manifestes de ses traités avec la Porte ; elle fondait et fortifiait une nouvelle province sous le nom de Nouvelle-Servie , dans l'étendue du pays qui est entre le Bug et les frontières de l'Ukraine, et qui, aux termes du traité de Belgrade, devait demeurer inculte et inhabitée, et ne présenter qu'un immense désert, servant de barrière entre les deux empires. Par ce nouvel établissement, non-seulement elle coupait, en temps de guerre, la communication entre les Tartares et les Turcs, et se procurait la facilité de former des magasins pour ses armées, mais encore elle usurpait une étendue de terrain considérable sur le domaine de l'empire ottoman. Elle ne bornait pas à toutes ces infractions l'irrégularité de sa conduite envers les Turcs : après s'être engagée solennellement à ne plus se mêler des affaires de Pologne, elle y entretenait un parti puissant et négociait un traité d'alliance avec le roi et la république ; elle protégeait les Kabardiens et les Gircassiens , envoyait chez eux des émissaires et des troupes , y établissait des magasins et des casernes , et travaillait à soustraire ces peuples à l'obéissance du khan des Tartares. Ce khan , Arslan-Ghéraï , prince bouillant et guerrier , dévoué à la France et à la Suède , portant aux Russes une haine implacable , souffrait impatiemment leurs attentats et ne cessait d'exciter la Porte à les repousser ; il lui donnait l'éveil sur toutes leurs manœuvres, l'exhortait sans cesse à la fermeté et ne négligeait rien pour lui forcer la main ; il travaillait, de concert avec l'ambassadeur français , à la mettre en relation avec le roi de Prusse, qui n'avait pas encore de ministre à Constantinople ; il obtint d'elle la permission de faire expédier à ce prince un émissaire sans caractère pour jeter le premier germe d'une intelligence entre les deux cours ; il se fit également autoriser à en-

voyer à la diète de Pologne, tenue en 1753, un ministre pour assurer les patriotes polonais de toute la protection de la Porte et de la sienne, et les décider à rejeter l'alliance de la Russie , dans laquelle leur roi voulait les engager; il prit, sans l'agrément ni même la participation de la Porte , le prétexte de vouloir châtier les Circassiens d'un refus d'esclaves qu'ils lui avaient fait , pour avoir occasion de faire passer dans la Circassie et le Kouban un grand nombre de troupes, chercher ensuite querelle aux Russes et fondre sur celles qu'ils avaient introduites dans la Circassie et dans la Kabardie, en pleine paix et contre la foi des traités. Mais les efforts constants de ce prince, pour amener la Porte à une rupture, n'obtinrent d'elle que quelques légères démonstrations ; le ministère ottoman persista à préférer une tolérance qui prolongeait les douceurs de la paix à une animad version qui aurait rallumé le feu delà guerre (1). j»

§ IV. — Nouvelle administration de la Valachie et de la Moldavie. — Les Fanariotes.

Pendant que la Porte, croyant l'empire à jamais sauvé par le traité de Belgrade, refusait de prêter l'oreille aux avertissements de sa fidèle alliée, la France, de son fidèle vassal, le khan de Crimée, elle prenait, à l'égard des principautés de Valachie et de Moldavie, des mesures qui ont favorisé l'ambition de la Russie, amené des embarras interminables et porté un coup désastreux à la puissance ottomane.

Les voïvodes Brancovano en Valachie , Canlemir en Moldavie, avaient donné l'exemple funeste de l'alliance avec le czar , et leur trahison avait favorisé l'invasion russe et autrichienne. Pour assurer la fidélité des deux provinces, la Porte en ôta l'administration aux boyards indigènes ; mais, au lieu d'en faire tout simple-

(I) Peyssonncl, Situation politique de la France, 1. 1, p. 23.

MAHMOUD I«' r

ment deux pachaliks, voulant respecter la religion et les mœurs des habitants, ainsi que les anciens traités qui les unissaient à l'empire, elle résolut de les faire gouverner par des raïas chrétiens, sujets et créatures du sultan. Les Grecs du Fanar , depuis longtemps les plus bas, les plus corrompus des serviteurs de la Porte, sollicitèrent ces dignités, et Maurocordato fut le premier Fanariote qui partit des rives du Bosphore pour aller gouverner la Valacbie (1).

Le nouveau prince paya son élévation en augmentant de 500,000 piastres le tribut payé à la Porte ; il voulut réformer l'administration du pays, mais il mécontenta tout le monde : les boyards, par la suppression de leurs droits féodaux ; les paysans, par l'augmentation des taxes; il fut déposé en 1741. Recovizza, qui lui succéda, augmenta encore le tribut ; il ne garda le pouvoir que trois ans ; « le sultan n'accordait pas un bail plus long aux Fanariotes qui affermaient les principautés; encore devaient-ils, chaque année, acheter à grands frais la confirmation de leur titre. Les voïvodes furent mis ainsi presque sur le même pied que les pachas dans les autres provinces turques. » Maurocordato, rétabli en Valachie (1744), augmenta encore la capitation pour payer son rétablissement. Au bout de trois ans , il alla régner en Moldavie ; Grégoire Ghika le remplaça (1748). « Ce prince, dit un historien roumain, comme tous ses prédécesseurs et ses successeurs de la même souche, se montra fidèle au système fanariote, et ne regarda la principauté que comme un pays conquis où Ton avait la liberté de s'enrichir et de piller, sans songer aux pauvres habitants et aux droits de l'humanité. » Ces exactions ruinèrent et dépeuplèrent les principautés ; plusieurs milliers de familles émigrèrent, et toute la nation conçut contre les Turcs une haine trop bien justifiée par le mauvais choix des hospodars et par l'augmentation du tribut. La Russie avait demandé, en 1737, que la Valachie et la

(1) Ballony, Essai sur les Fanariotes, p. 20.

Page 1