OSMAN III
l'Angleterre dans une guerre maritime où il ne s'agissait pas moins pour elle que d'être ou de ne pas être une puissance coloniale, voulait éviter d'avoir ses forces occupées sur le continent par l'Autriche , ainsi qu'il lui était arrivé dans toutes ses luttes avec l'Angleterre. Ce fut donc, sous ce rapport, un coup de maître que l'alliance de Louis XV avec Marie-Thérèse, et d'abord la cour de Londres en fut consternée ; mais il y manquait une condition importante, c'était que l'Autriche entrerait dans la politique de la France pour la conservation de l'empire ottoman, politique à laquelle il ne semblait pas difficile de la convertir ; car la puissance de la Russie commençait à inquiéter Marie-Thérèse, et le traité de Versailles de 1756 annulait implicitement le traité de Vienne de 1725. En un mot, « l'alliance de l'Autriche ôtait à la France la confiance et l'amitié de la Porte : il suffisait , pour en anéantir le mauvais effet, de garantir l'intégrité du territoire ottoman en Europe (1). » On n'en fit rien, et le traité de 1756 n'eut que des résultats funestes, non-seulement parce que la folle vanité de la maîtresse de Louis XV fit dégénérer cette alliance de précaution contre l'Angleterre en une guerre de destruction contre la Prusse, mais encore parce que la base de l'union de la France avec la Porte, qui était l'abaissement de la maison d'Autriche, après deux cent trente ans d'existence, se trouva ébranlée.
La cour de Londres se servit avec empressement de ce traité pour remontrer à la Porte que la France répudiait son alliance et devenait son ennemie; elle s'efforça de substituer, dans le divan, son influence à l'influence française; elle lui fit siguer un traité d'amitié et de commerce avec la Prusse ; elle chercha même à l'entraîner dans la guerre contre l'Autriche. La Porte avait résisté précédemment aux sollicitations et aux avertissements de la France, non par défiance, mais par paresse ; elle résista de même aux insinuations malveillantes et aux calomnies de l'Angleterre ; elle fut
(1) Politique des cabinets de l'Europe, t. III, p. 160.
mécontente et inquiète du traité de Versailles ; mais elle était trop habituée à regarder la France comme sa véritable amie pour croire à la rupture de Y alliance. Cependant notre influence en Orient se ressentit du mécontentement causé à la Turquie par le traité de Versailles : la Russie profita des dispositions du divan pour exciter sourdement de scandaleuses querelles relativement à la garde des lieux saints, querelles par lesquelles elle s'efforça de dépouiller la France de son protectorat sur les chrétiens d'Orient. Cette affaire des lieux saints ayant eu de longues et graves conséquences jusqu'à nos jours, puisqu'elle a été l'origine de la guerre de 1854, nous allons résumer en peu de mots l'histoire des droits de la France sur les lieux saints.
La possession des lieux saints, disputée entre les Latins , les Grecs et les Arméniens, n'implique pas le droit de propriété, mais seulement celui d'usufruit. La loi musulmane s'oppose à ce que les infidèles possèdent dans le pays des fidèles ; elle ne leur permet pas de construire de nouvelles églises, alors même qu'il serait convenu que ces églises doivent être considérées comme des propriétés publiques, et appartenir, par conséquent, au souverain territorial; mais elle leur accorde l'autorisation d'entretenir les anciennes églises, c'est-à-dire de les réparer et de relever les parties tombées, sans pouvoir toutefois y ajouter de nouvelles constructions. Dans les usages de l'Orient et surtout de la terre sainte, la possession exclusive d'une église, d'un sanctuaire, d'un autel, quel qu'il soit, par une communion chrétienne, n'exclut pas les autres communions de la faculté d'y célébrer ; mais les possesseurs ont seuls le droit d'en garder les clefs, de réparer ces édifices et de les entretenir à leurs frais, d'y allumer des lampes, d'y étendre des tapis, enfin de les balayer, car c'est là, aux yeux des musulmans, le signe principal du droit de possession. Il ne faut pas s'en étonner ; l'enceinte sacrée dans laquelle se trouve placé le tombeau de Mahomet, à Médine, est balayée tous les jours par quarante ferrasch (balayeurs) ; c'est une charge très-considérée chez les