‹ Histoire de la TurquieChapitre 33 sur 69 · II · texte numérisé non relu

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liberté ; » en quelques semaines, les Turcs et les Fanariotes furent pillés dans leurs métairies, et n'échappèrent au massacre que par la fuite ; mais ce mouvement des Moldo-Valaques n'eut pas de meilleur résultat que la révolte des Serbes et des Monténégrins. Les troupes turques rétablirent Tordre, et la Porte, pour s'assurer de la fidélité des provinces tributaires, ordonna aux boyards et aux marchands d'envoyer toutes leurs richesses à Constantinople.

Ainsi les iutrigues moscovites n'aboutirent qu'à compromettre les chrétiens ; abusés par ses promesses menteuses, les raïas purent connaître à l'épreuve ce que vaut la protection de la Russie; pourtant , ils continuèrent d'invoquer tout bas, avec une foi opiniâtre, le nom de cette grande Catherine, qui avait juré de réaliser les prophéties et de relever l'empire byzantin.

§ VII. — Etat des provinces asiatiques. — L'Egypte sous Ali-Bey. — La Syrie sous Daher.

Ce n'étaient pas seulement les provinces d'Europe qui se trouvaient disposées à se détacher de l'empire ; en Asie, l'autorité de la Porte était déplus en plus restreinte et affaiblie. « Le grand pachalik de Bagdad, dit l'Anglais Eton, a toujours été, excepté pendant des intervalles fort courts, réellement indépendant, depuis Ahmed-Pacha, qui le défendit contre Nadir-Schah. Le sultan ne fait que confirmer le pacha , que le peuple et principalement la soldatesque de Bagdad ont nommé pour les gouverner despotiquement. Quoi qu'il en soit, le firman que l'on envoie dans ces circonstances porte toujours que ce pacha a été nommé par la Sublime Porte à ce haut et important emploi , en considération de ses vertus et de quelque service signalé qu'il a rendu à l'empire. Cette comédie est continuée par un nouveau firman qui, chaque année, le confirme dans ses fonctions, comme si réellement la Porte avait le pouvoir de le destituer. Le Grand Seigneur ne tire aucun revenu de cette province, dont l'étendue est immense. Le

pacha, qui a toujours à sa solde une armée considérable et qui lui est entièrement dévouée, envoie régulièrement, tous les ans , un compte des recettes de son gouvernement. Il ne manque jamais de prouver qu'elles ont été entièrement absorbées par les dépenses de l'armée , que Ton ne peut se dispenser d'entretenir sur un pied respectable , pour préserver l'empire des attaques des Persans et des Arabes , par la réparation des forteresses (qui existaient anciennement, mais dont il ne reste plus aucun vestige), et par d'autres objets de même nature. Si la Porte est en guerre avec une puissance européenne et réclame du pacha de Bagdad son con tingent de troupes, celui-ci prétend qu'il ne peut en détacher la moindre partie; que toutes sont nécessaires dans l'intérieur pour se défendre contre les Arabes ; et , afin de donner à ce prétexte quelque apparence de vérité, il attaque quelque tribu. En un mot, le sultan est, de nom, souverain; mais le pacha est, en réalité, le despote de cette province. Dans l'Arménie majeure et dans toutes les contrées voisines, il y a des nations entières ou tribus de peuples indépendants, qui ne reconnaissent ni la Porte ni aucun de ses pachas. Les trois Arabies ne reconnaissent pas non plus la souveraineté du sultan , qui n'y possède que quelques villes de peu d'importance. Le pacha d'Ahiska porte très-peu de respect à la Sublime Porte, et le fameux Haggi-Ali-Yenikli , pacha de Trébizonde, a été maître de tout ce pays. Il pouvait mettre en campagne une armée considérable, et il a souvent donné des inquiétudes au Grand Seigneur. Dans le pays qui avoisine Smyrne, il y a de grands agas : ce sont des seigneurs indépendants qui entretiennent des armées et qui mettent souvent cette ville à contribution. La Porte n'a jamais sur eux qu'une influence momentanée en fomentant de temps en temps parmi eux quelques querelles. Tous les habitants des montagnes, depuis Smyrne jusqu'à la Palestine, sont parfaitement indépendants et considérés par les Turcs comme des ennemis, qu'ils combattent toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion. Ils fonnent différentes nations, qui ont leurs souverains ou

seigneurs particuliers, et qui sont même de religions différentes. Celles qui sont près de Smyrne sont mahométanes; plus loin viennent les Kurdes, les Maronites, les Druses, etc. Daher, pacha d'Acre, dominait sur un territoire très-étendu qui ne payait aucun revenu à la Porte et pouvait être considéré comme un État indépendant. Entre le pays des Druses et, celui d'Acre se trouve une nation qui habite les montagnes, derrière Tyr; ce sont les Metualis de la secte d'Ali, ennemis si déclarés des Turcs, qu'ils massacrent tous ceux dont ils peuvent s'emparer. Le sultan ne possède réellement sur la côte de Syrie que Latakié, Alexandrette , Tripoli, Sidon , Jaffa et quelques autres places de très-peu d'importance. Les caravanes qui vont d' Alexandrette à Alep sont obligées de passer par le chemin d'Antioche , vu que tout le pays qui traverse la route directe appartient aux Kurdes , qui ne permettraient pas aux Turcs d'y passer. Toute l'Egypte est indépendante. Le pacha envoyé au Caire est réellement prisonnier pendant tout le temps qu'il y réside, et n'est pacha que de nom. La Porte n'en tire que peu ou point de revenu , et même point de troupes , si ce n'est quelques fanatiques , quand elle est en guerre avec les chrétiens. Le tribut que l'Egypte doit envoyer à la Porte est souvent retenu dans les coffres des beys , ou du moins il est considérablement diminué parles réparations faites aux canaux, aux forteresses, etc., suivant qu'il plaît aux beys d'en ordonner. Les janissaires et les soldats arabes sont hors d'état de faire respecter dans ce pays l'autorité de la Porte. Ils y sont en trop petit nombre et sont presque tous des artisans peu familiarisés avec l'usage des armes. Le pouvoir réside dans les mameluks ; le bey qui possède à sa suite le plus grand nombre de ces soldats, achetés en Géorgie, en Circassie, en Mingrélie, est, par conséquent, le plus puissant (1). »

Le dominateur de l'Egypte était alors le mameluk Aly-Bey. Par le meurtre ou l'exil de ses ennemis, il s'était rendu maître du

(I) W. Elon, Tableau historique, politique cl moderne de rempire ottoman, t. 11, p. 7 et &uiv.

Caire. « Devenu dépositaire de toute l'autorité (1766) , il résolut de l'employer à s'agrandir encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de commandement ni de kaïmakan. La suzeraineté de Constantinople offensa son orgueil , et il n'aspira pas moins qu'au titre de sultan d'Egypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but ; il chassa le pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation ; il refusa le tribut accoutumé ; enfin , en 1768, il battit monnaie à son propre coin. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son autorité ; mais , pour les réprimer, il eût fallu une guerre ouverte, et les circonstances n'étaient pas favorables. Le divan de Constantinople, occupé des affaires de la Pologne et des prétentions des Russes, n'avait d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils portaient. Ali-Bey , profitant des circonstances , poussa de plus en plus ses entreprises et ses succès (1). »

L'alliance de l'Arabe Daher doubla ses forces et lui permit de braver la puissance des Turcs. Daher avait d'abord pour domaine la petite ville de Safad ; il y ajouta Tabarié vers 1735. Le commerce qu'il faisait, selon la coutume de tous les gouverneurs et princes d'Asie, lui avait fait sentir l'avantage qu'il y aurait à communiquer immédiatement avec la mer. Il s'empara d'Acre par surprise, en 1749, fortifia cette ville et se fit pardonner son usurpation par des présents distribués dans le divan et des protestations de fidélité. « Le Porte n'en fut pas dupe, dit Volney ; elle est trop accoutumée à ce manège pour s'y méprendre ; mais la politique des Turcs n'est point de tenir leurs vassaux dans une stricte obéissance ; ils ont dès longtemps calculé que, s'ils faisaient la guerre à tous les rebelles, ce serait un travail sans relâche , une grande consommation d'hommes et d'argent, sans compter les risques d'échouer souvent , et par là de les enhardir. Ils ont donc pris le

(i) Volney, Voyage en Syrie et en Egypte, pendant le* années 1783, 1784 c/ 1783, t. I, p. 109.

parti de la patience ; ils temporisent ; ils suscitent des voisins, des parents, des enfants; et, plus tôt ou plus tard, les rebelles, qui suivent tous la même marche, subissent le même sort et finissent par enrichir le sultan de leurs dépouilles. »

Daher obtint, en 1768, de la Porte, pour lui et pour ses successeurs, une investiture durable de son gouvernement, et se fit proclamer cheik d'Acre , prince des princes, commandant de Nazareth, de Tabarié, de Safad et de toute la Galilée.

§ VIII. — Efforts de la France pour décider la Porte à la guerre contre lu Russie, — Lettres du roi Louis XV.

L'hostilité mal contenue des Grecs, des Roumains et des Slaves, la désorganisation du gouvernement impérial en Asie Mineure, les prétentions des pachas de Bagdad, d'Acre et du Caire à une indépendance complète , l'appauvrissement du trésor , la diminution de l'armée, la décadence des institutions militaires, la corruption des généraux, l'indiscipline des soldats et l'amollissement des courages, tout cela ne présageait point à la Turquie des succès et des victoires, si elle engageait la lutte contre Catherine. Vergcnnes, qui connaissait parfaitement la situation de l'empire, mit beaucoup de circonspection dans ses démarches auprès du divan, et il fit des représentations à la cour de Versailles sur le danger d'une guerre à laquelle les Ottomans n'étaient nullement préparés. Mais Choiseul, ayant appris que Catherine soufflait la rtvolte dans les provinces grecques et qu'elle projetait de réunir tous les États du Nord sous son protectorat, ordonna à Vergennes « d'employer tous les moyens nécessaires pour déterminer ou du moins pour éclairer les ministres turcs. » Il lui envoya les rapports les plus circonstanciés sur toutes les entreprises des Russes, soit en Pologne, soit en Suède , rapports qui furent placés directement sous les yeux du sultan. Il mit à sa disposition jusqu'à quatre millions pour corrompre le divan. Il envoya au khan des Tartares, pour le décider à

MOL'STAI'IIA III

faire quelque démarche qui engageât la guerre, un émissaire adroit, le baron de Tott, qui possédait toutes les langues de ces contrées et dont le père avait déjà exécuté une commission semblable. Enfin, il rédigea pour le sultan un long mémoire « sur toutes les violences que la Russie exerçait dans la diète de Pologne, sur les projets dont elle y consommaitrexécution, sur cette incorporation réelle de la république à l'empire russe. » 11 reprochait dans ce mémoire aux ministres ottomans « de ne mettre aucune différence entre deux cours , dont Tune, alliée ancienne et fidèle, se faisait une occupation suivie de transmettre au divan des vérités importantes, et l'autre, au contraire, rivale secrète -et irréconciliable , ne s'attachait qu'à le tromper par les plus grossières supercheries. Il ajoutait que le moment était décisif et il disait au sultan, sur le discrédit dans lequel son empire devait nécessairement tomber, des vérités toutes nouvelles pour l'oreille d'un prince accoutumé aux flatteries les plus outrées; enfin, il prenait, au nom de l'Autriche, l'engagement le plus positif qu'elle resterait neutre dans la guerre qu'il pressait la Turquie de déclarer, et il offrit la garantie de la France pour cette neutralité. »

Le sultan Moustapha 111 fut affecté de ce mémoire trop important et trop authentique pour que ses ministres osassent le soustraire à sa connaissance, et il se décida à favoriser le soulèvement des Polonais et à exiger de la czarine l'évacuation de la Pologne. Cependant ses ministres étaient résolus à ne pas céder aux insinuations de la France ; ils aidèrent les confédérés polonais , mais en leur refusant une protection ouverte ; ils demandèrent la sortie des Russes de la Pologne, mais' en s'accommodant de leurs délais et de leurs excuses. Cependant Vergennes, pressé par les ordres de Choiseul et plus encore par la correspondance secrète de Louis XV, redoubla ses sollicitations auprès du divan, mais sans employer la corruption, et, avec l'aide de Tott, il arma quelques partis tartares, qui devaient faire une diversion utile à la cause des Polonais.

Sur ces entrefaites, M. de Vergennes fut rappelé et M. de Saint- Priest nommé à sa place. Voici un extrait des instructions données à celui-ci, par Choiseul, en juillet 1768 (1) :

« Les entreprises des Russes, leurs violences , l'abus insultant qu'ils ont fait de la confiance des Turcs dans leurs promesses, rien n'a pu émouvoir la nonchalance du divan. Les ministres turcs ont été ingénieux à colorer les traits les plus odieux de la conduite de Catherine II ; mais leur sécurité était secrètement fondée sur les promesses que cette princesse leur avait faites, tantôt de maintenir la liberté de l'élection, tantôt de ne démembrer aucun des domaines de la république , et tantôt de faire évacuer la Pologne dès que l'affaire des dissidents serait terminée. Les faits ayant successivement démenti ces assurances, le ministère turc se trouve actuellement dans une crise violente, dont l'issue sera probablement un changement de ministère ou de système. Les Turcs ont cherché à justifier leur inaction en disant que le traité du Pruth, qui défendait aux Russes de s'immiscer dans les affaires de la Pologne, était abrogé. Le plénipotentiaire russe eut, en effet, l'adresse d'empêcher que ce traité ne fût rappelé dans celui de Belgrade; mais beaucoup de gens, même en Turquie, n'en sont pas moins d'avis que cette stipulation continue à obliger la Russie, et un grand vizir accrédité, qui serait déterminé à faire la guerre, saurait bien faire revivre le traité du Pruth, dont on ne cherche probablement à atténuer la valeur que parce qu'il condamne le système qu'on a adopté. La conjoncture même est aussi pressante qu'elle est favorable : le désespoir, l'enthousiasme de la liberté et le fanatisme de la religion ont armé les confédérés polonais ; toute la nation n'attend qu'un mot de la Porte pour se joindre à eux. Si la Porte manque ce moment, tout est perdu pour elle ; la Russie aggrave le joug de la Pologne et commence le grand ouvrage de son ambition. La considération de l'empire turc, la seule montre de ses forces, la

(I) La plupart des instructions diplomatiques que je cite ici sont inédiles et Urées des archives des affaires étranger s.

seule déclaration de ses sentiments , peuvent encore remettre la Pologne sous la protection de la Porte , ainsi qu'elle doit y être, empêcher le démembrement de ce royaume, calmer les troubles de la Suède ; enfin , la Porte , glorieuse , rétablira par quelques démarches vigoureuses sa considération , veillera à la sûreté de ses frontières , sera utile à ses amis de plusieurs siècles et abaissera l'orgueil de ses ennemis naturels , qui feignent de la mépriser depuis plusieurs années, en faisant connaître qu'ils enchaînent sa vigilance par leurs séductions.

» La Russie, par ses artifices , ses hauteurs et ses infidélités, semble travailler elle-même à déchirer le bandeau de Y illusion volontaire que les Turcs se sont faite jusqu'à présent, c'est à nous à hâter le réveil du divan par nos représentations ; le khan des Tartares les seconde ; les officiers des frontières provoquent le ressentiment de la Porte; déjà elle a donné des marques éclatantes d'intérêt aux confédérés. L'ambassadeur du roi ne doit rien négliger pour faire germer et éclore d'aussi heureuses dispositions; les sollicitations du khan des Tartares aideront à échauffer les Turcs. »

Ces instructions furent complétées par la correspondance secrète de Louis XV, du 20 avril 1769 , correspondance pleine de sens, de dignité, d'esprit national, où le roi l'emportait sur son ministre, autant par sa loyauté que par son intelligence profonde de la situation de l'Europe ; car Ghoiseul ne voyait dans la Pologne qu'un instrument contre les Russes, tandis que Louis XV voulait la sauver pour elle-même, pour le salut de la Turquie, pour l'avenir de la France. Aussi, quand on songe à la triste fin de cette guerre, on ne peut lire dans la correspondance secrète les lignes magnifiques dictées par le roi, écrites par le comte de Broglie, où Yhumiliation de la Russie est proclamée comme la politique de la France, sans déplorer ce terrible résultat d'une politique où l'intelligence n'était pas soutenue par la volonté, où la volonté était abrutie par les débauches du Parc-aux-Cerfs.

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