‹ Histoire de la TurquieChapitre 34 sur 69 · II. «a · texte numérisé non relu

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Enfin, les conseils de la France remportèrent auprès de Moustapha; le grand \izir fut changé , et le parti de la guerre prit possession du pouvoir.

§ IX. — Guerre contre la Russie (1768). — Soulèvement de la Morée. — Victoire navale des Russes. — Opérations dans la Valachie.

Les Russes ayant redoublé leurs violences en Pologne, une ruse du khan des Tartares amena la violation du territoire ottoman ; des Cosaques, entraînés à la poursuite de quelques confédérés de Bar, entrèrent dans Balta et y massacrèrent sans distinction Polonais et Turcs. Aussitôt tout le peuple poussa des cris de vengeance ; le divan craignit une révolte; il fallut se préparer à la guerre.

Le grand vizir Hamsa-Pacha manda devant lui l'ambassadeur russe ObreskofT, qui voulut justifier son gouvernement du massacre de Balta. « Traître! parjure! lui dit-il, ne rougis-tu pas devant • Dieu et devant les hommes des horreurs commises par vos troupes dans un pays qui ne vous appartient pas? » Et il le somma de signer une déclaration portant que la Russie s'engageait, sous la garantie de ses quatre alliés , le Danemark , la Prusse , l'Angleterre et la Suède, à ne plus s'immiscer dans l'élection du roi de Pologne, ni dans les débats entre les sectes qui divisaient ce pays; à retirer ses troupes du territoire de la république; à s'abstenir de toute tentative contre les libertés polonaises. ObreskofT refusa designer; on le conduisit aux Sept-Tours, et la guerre fut déclarée (octobre 1768).

Le cabinet de Versailles s'était fait, sur la puissance qu'avaient encore les Turcs, des illusions qui furent promptement dissipées. L'armée ottomane, en entrant en campagne, se livra à des pillages et à des massacres capables de dégoûter à jamais de l'alliance de ces barbares ; ses premiers revers apprirent qu'elle n'était que l'ombre des armées de Soliman, qu'elle n'avait gardé, des excita-

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tions qui la rendaient jadis victorieuse, qu'un fanatisme aussi lâche que sanguinaire. Artillerie, fortifications, discipline, manœuvres, tout était à créer ; les premières notions de la géographie étaient ignorées même des ministres ottomans. La France s'efforça d'éclairer le divan : Tott adressa à ce sujet plusieurs mémoires au sultan, et, pour se faire entendre de ce prince, il fut réduit à composer des cartes du théâtre des hostilités. Moustapha parut stupéfait de ces révélations, et, après beaucoup d'hésitations, car il craignait le mécontentement du peuple, il résolut de soumettre publiquement à l'inspection de Tott tous les travaux de l'artillerie ottomane. « Quel fut l'étonnement de celui-ci, dit Rulhières, en entrant dans l'arsenal de Constantinople ! Tout semblait y annoncer, à des yeux attentifs, la prochaine ruine de cet empire, et, pour ainsi dire, on y lisait d'avance, sur le bronze et l'airain, ses véritables destinées, les déroutes de ses armées , la prise de ses villes et la destruction totale dont il était menacé. »

Le khan de Crimée, Krim-Gheraï, commença la campagne par une incursion dans la Nouvelle-Servie, et revint à Bender avec 35,000 prisonniers. Il mourut peu de temps après et fut remplacé par Dewlet-Gheraï. Le grand vizir Mohammed-Emin remporta, près de Choczim, un léger avantage sur les troupes de Galitzin, qui se retira en Pologne ; mais il fut vaincu à son tour ; les Russes assiégèrent Choczim , défendue par Potocki , l'un des chefs de la confédération de Bar. Le grand vizir vint au secours de cette place; mais Galitzin lui ferma le passage du Dniester, et son artillerie décima de loin l'armée turque. Les troupes murmurèrent ; Mohammed-Emin, fut mis à mort. Son successeur, Moldovandji- Àlî, fit jeter un pont sur le fleuve ; une multitude de Tartares et d'Ottomans assaillirent le camp retranché des Russes ; mais une crue subite du Dniester ébranla le pont ; les Turcs, craignant que la retraite ne leur fût coupée, se hâtèrent de repasser le fleuve; alors le pont, fatigué par la violence des flots, s'écroula sous le poids des bataillons qui le traversaient en désordre. Cavaliers, fan-

tassins, tout fut précipité, tout s'engouffra, tout disparut dans un effroyable pêle-mêle. 6,000 hommes, placés à la tête du pont pour protéger la retraite, restèrent isolés sur la rive gauche ; les Russes sortirent de leurs retranchements pour fondre sur cette arrièregarde abandonnée ; ils la culbutèrent dans le fleuve et l'anéantirent. Pendant que le grand vizir ramenait jusqu'au Danube les débris de son armée, la garnison de Choczim évacua la place ; Galitzin trouva les portes ouvertes; de là, il poursuivit sa marche à travers la Moldavie et la Valachie, sans rencontrer de résistance (1769).

Cependant Catherine, non contente d'attaquer les Ottomans sur le Dniester, fit partir de la Baltique une flotte qui alla se recruter en Angleterre de matelots, d'officiers, même d'un amiral, et qui, de là, pénétra dans la Méditerranée, où elle vint faire révolter la Morée. Le divan montra devant ce danger une ignorance et une incurie fabuleuses. L'ambassadeur de France ayant reçu, des projets des Russes sur la Grèce, des notions précises, mais par une voie douteuse, en avertit les ministres turcs , avec circonspection, de peur d'exposer les Grecs à une persécution. Cet avis fut accueilli par l'incrédulité la plus grotesque : « Enseignez-nous, disaient-ils en riant, comment des vaisseaux peuvent aller de Saint-Pétersbourg à Consjantinople. » Cependant la révolte de la Morée échoua. La flotte russe, après une vaine tentative sur ce pays, alla chercher la flotte ottomane et la détruisit presque entièrement dans la baie de Tchesmé (7 juillet 1769). « La bravoure héroïque de Huceïn- Pacha , resserré dans une position mal choisie, ne put empêcher l'incendie des vaisseaux turcs. Cet avantage était dû à l'audace de trois officiers anglais ; tout l'honneur en fut pour Alexis Orloff, dont l'ignorance grossière avait plus d'une fois exposé la 'flotte russe, et fit ensuite manquer le but final de l'expédition (1). » Cependant il en reçut le surnom de Tchesmenski; on lui fit con-

(t) Tooke's Life of Catherine //, t. Il, p. 44, 43.

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struire un palais; on lui éleva, dans les jardins de l'impératrice, une colonne rostrale. Vain trophée d'une victoire stérile! Si les Russes avaient su profiter de ce succès immérité, ils pouvaient passer les Dardanelles , qui n'étaient pas défendues , et arriver devant Constantinople ; mais, malgré les conseils de l'amiral anglais, ils perdirent quinze jours à croiser devant le détroit. Pendant ce temps, Tott ayant offert au divan de se rendre aux Dardanelles, ses services furent agréés. Tout ce que le commerce français avait amené à Constantinople d'ouvriers de vaisseaux fut employé à former sur les côtes de nouvelles défenses. Quelques-uns de ses navires furent changés en brûlots ; on employa les matelots aux batteries, les charpentiers à la construction des affûts. Tott fit transporter aux batteries nouvelles la poudre qu'il enleva sur plus de deux cents bâtiments européens. En peu de semaines, le passage fut rendu inexpugnable, et la flotte russe, après un long et inutile séjour à Lemnos, mit à la voile pour quitter la Méditerranée. Elle n'osa se montrer sur les côtes de la Morée, et les enfants de Sparte et de Messène, trompés par tant d'indignes manœuvres, se trouvèrent livrés à la vengeance des Ottomans : Patras, Tripolitza, Mégalopolis, la Laconie, la Messénie, dévastées par des bandes furieuses , gardèrent longtemps la trace des représailles exercées par les musulmans sur les chrétiens , laissés par les Russes sans défense.

Les Moldaves et les Valaques n'eurent pas moins que les Grecs

à se repentir de leur dévouement à la Russie. Ils avaient offert à la

czarine de nourrir une partie de ses troupes et de lui fournir

12,000 soldats, à la condition qu'on leur laisserait Bender, « la

clef de notre pays, disaient-ils , notre défense contre les Tartarcs. »

Le sultan, irrité de cette défection, lança contre les habitants des

principautés un décret plein de colère et les menaça de les réduire

à l'esclavage. Le kaïmakan de Craïova, qui était resté fidèle aux

Turcs, reçut le titre de prince de Valachie; il marcha sur

Bukharest et rejeta en Bessarabie le général Zamotin (mai 1770). ii. i».

Ses succès eurent peu de durée ; les Russes reprirent l'offensive, s'emparèrent de Tournoul, de Giurgevo, de Braïla, de Craîova, et le forcèrent à se retirer sur le Danube. Le comte Romanzoff composa, avec quelques boyards de Bukharcst et de Yassi, un conseil suprême chargé, sous ses ordres, de l'administration des principautés. La honte de cette occupation militaire ne fut compensée que par la diminution des impôts : pendant quatre ans, les Roumains furent délivrés de la capitation qu'ils devaient payer au gouvernement turc.

Cependant le séraskier Khalil-Pacha gardait la rive droite du Danube ; il passa le fleuve et s'avança au secours de Bender, menacé par une armée de soixante mille Russes et Kalmouks, que conduisait le comte Panin. LesTartares de Crimée repoussèrent un fort détachement de cette armée, traversèrent le Dniester et firent leur jonction avec Khalil-Pacha. Romanzoff accourut; presque enveloppé par cinquante mille Tartarcs et cent mille Ottomans , il hasarda la bataille près de Cahoul, et remporta une victoire meurtrière. Les Turcs reprirent le chemin de Constantinople. Les Russes prirent Bender, Akerman, Ismaïl; toutes les forteresses de la rive gauche du Danube tombèrent en leur pouvoir (1770).

Dans le même temps, Azof ouvrit ses portes aux Moscovites ; la Géorgie s'insurgea ; Daher, pacha d'Acre, et Ali-Bey, chef des mameluks, se liguèrent avec les Russes et attaquèrent de concert le pacha de Damas ; l'empire semblait près de se démembrer.

§ X. — Efforts de la France en faveur de la Turquie.

Le cabinet de Versailles suivait les événements avec une vive anxiété ; mais il reculait à y prendre part, à cause de la position hostile de l'Angleterre, de la conduite pleine de duplicité de l'Autriche, les deux seuls États qui eussent avec lui quelque intérêt à la conservation de l'empire ottoman. L'Angleterre sollicitait alors de la Russie un traité de commerce ; mais les secours indirects

qu'elle lui donnait, les acclamations dont elle accueillait ses victoires, faisaient croire que ce traité cachait une alliance politique, et que, si la France venait à se déclarer pour la Porte, sa marine serait aussitôt attaquée par celle de l'Angleterre. Quant à l'Autriche , elle prenait le plus grand soin de cacher ses projets à la cour de Versailles, pendant que celle-ci, confiante en l'alliance de i 756, ne formait pour les Polonais et pour les Turcs aucuu dessein dont elle ne lui rendît compte, et même, dès l'origine de la guerre, lui avait proposé de prendre les armes avec elle en faveur de ces deux peuples. Comment la cour de Vienne aurait-elle pu avouer qu'elle projetait le partage de la Pologne, qu'elle voulait faire un traité particulier avec la Porte, qu'elle cherchait même à écarter la France delà médiation entre les Turcs et la czarine?

Cependant, malgré la position critique où se trouvait le cabinet de Versailles en face des menaces de l'Angleterre et des duplicités de l'Autriche, il n'hésita pas, quand la flotte russe entra dans la Méditerranée, à proposer au divan une alliance maritime : il lui offrait de mettre à sa disposition quinze vaisseaux de ligne, sous la condition que ce secours serait demandé directement par la Porte, et que celle-ci fournirait trois à quatre millions de subside annuel pour son entretien ; il lui promettait de plus l'assistance de l'Espagne, en échange d'un traité de commerce avec cette puissance. Le divan était mécontent de la cour de Versailles, qui l'avait poussé à la guerre, et son ressentiment était nourri parles calomnies de l'Angleterre; il consulta l'ambassadeur autrichien, M. de Thugut, sur les offres de la France, et, d'après son avis, il les rejeta, en lui demandant seulement de lui vendre quelques vaisseaux, de la poudre et des canons.

Après le désastre de Tchesmé , le sultan sollicita les cours de Vienne et de Versailles de s'allier entre elles pour arrêter les progrès des Russes, et, en même temps, il chercha à faire avec l'une et l'autre un traité séparé. L'Autriche lui répondit sur-lechamp « qu'elle ne pouvait prendre aucune part à la guerre sans

risquer d'étendre sur l'Europe entière un feu qu'elle désirait assoupir; » elle proposait, au contraire, sa médiation pour la paix; et elle offrait pour conditions le rétablissement des deux parties belligérantes dans l'état où elles étaient avant les hostilités, et la sortie des Russes de la Pologne. Moustapha convoqua aussitôt le divan et lui soumit la question de la guerre ou de la paix, en lui communiquant la réponse de l'Autriche. « Quant à la France, qui n'avait pas encore répondu, elle semblait, dit-il, disposée à soutenir la fortune de l'empire ottoman; déjà on traitait avec elle pour l'acquisition d'un grand nombre de vaisseaux; et, sans avoir une réponse positive de cette cour , il était aisé d'entrevoir, aux soins que prenait son ambassadeur, la prochaine conclusion d'une alliance. » Le divan délibéra, mais le sultan fut seul d'avis de continuer la guerre et de recourir entièrement à la France ; tous les ministres votèrent pour la paix, et on demanda secrètement la médiation de l'Autriche.

L'Angleterre, ayant appris les démarches de la cour ottomane, offrit à son tour sa médiation ; mais sa partialité pour la Russie était si manifeste, qu'elle éprouva un refus. « Il est si extraordinaire, dit le grand vizir à l'ambassadeur anglais, que la cour de Londres offre sa médiation à la Porte, tandis qu'elle a des vaisseaux dans la flotte russe, qu'il y a tout lieu de craindre que cette sollicitude ne soit un masque déguisant des projets ennemis. »

Cependant le divan cachait soigneusement à l'ambassadeur français les démarches qu'il faisait pour obtenir la paix, et il redoubla d'empressement pour une négociation tout opposée, celle de l'alliance. De son côté, M. de Saint-Priest, soupçonnant la faiblesse des ministres turcs, ne négligeait rien pour ranimer leur courage, pour éloigner une paix humiliante dont le contrecoup devait embarrasser la France, et, en attendant la réponse précise de Choisenl, il s'efforçait de les éclairer sur les véritables causes de leurs défaites, e II leur rappela, dit Rulhières, tous les anciens règlements tombés en désuétude, qui avaient fait du corps

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des janissaires la première infanterie du monde ; il proposa l'usage des armes aujourd'hui admises par toutes les nations de l'Europe; il obtint, en secondant de tout son crédit les nouveaux efforts que fit le baron de Tott, l'établissement à Constantinople d'une fonderie d'artillerie légère et d'une école de canonniers sous la direction de ce jeune étranger. Les Dardanelles, mises récemment en état de défense, et les nouveaux périls qui menaçaient l'empire, avaient alors tourné vers ce jeune chrétien tous les regards du peuple consterné, et justifiaient la confiance secrète que le sultan lui avait depuis longtemps accordée. « La terreur était telle, raconte-t-il lui-même, qu'on fit des prières publiques pour le succès de mes soins. »

La réponse de la cour de Versailles arriva : Choiseul ordonnait à M. de Saint-Pricst « de passer de l'activité hostile contre les Russes à l'inertie, sans néanmoins décourager les Turcs des efforts qu'ils voudraient encore faire en faveur des confédérés polonais (1). » L'alliance était refusée, et l'on faisait simplement à la Porte l'offre d'une médiation. Ce changement de politique fut amené par la position hostile de l'Angleterre, qui venait de retirer ses marins de la flotte russe, et faisait des armements considérables dirigés manifestement contre la France. Choiseul, qu'un parti puissant menaçait de renverser du ministère, résolut d'attendre les événements, disposé à intervenir activement dans la guerre du Nord, s'il pouvait occuper notre ennemie en Amérique; mais, au lieu de se déclarer ouvertement contre la Russie, qui ne manquerait pas de s'allier avec l'Angleterre, il encouragea seulement les Turcs à continuer la guerre ; il envoya aux insurgés polonais un secours de quinze cents hommes, des ingénieurs, des officiers, des subsides; enfin, il prépara en Suède la révolution qui devait enlever ce pays à l'influence russe.

Dès le commencement de la guerre, le divan, comme nous

(i) Dépêches inédites de septembre et novembre 1769. (Archives des affaires étrangères.)

l'avons dit, avait appliqué tous ses soins à détourner l'Autriche d'une ligue avec la Russie; en 1768, il lui offrit son assistance pour reconquérir la Silésie et pour faire occuper le trône de Pologne par le roi de Saxe; en 1770, le reis-effendi Ismaïl proposa de nouveau une alliance étroite de l'Autriche et de la Turquie contre Catherine ; mais, cette fois, la ligue devait être conclue, non plus aux dépens de la Prusse, mais aux dépens de la Pologne. « Si les Russes sont chassés de ce pays, dit le ministre turc, il dépendra entièrement du bon plaisir de la cour de Vienne, ou de placer un roi de son choix sur le trône, ou de partager la Pologne avec la Porte (1). » La cour de Vienne rejeta ces propositions ; mais elle conclut, Tannée suivante, un traité de subsides par lequel la Porte s'engageait à fournir vingt mille bourses (H, 250,000 florins), à céder la Petite Valachie, à affranchir le commerce autrichien de toutes taxes onéreuses, à le garantir contre les attaques des barbaresques ; de son côté, l'Autriche promettait de faire signer la paix, avec la restitution de toutes les conquêtes russes et le maintien des libertés polonaises. Mais ce n'étaient là que des promesses hypocrites. Vers le mois de septembre 1771, Frédéric H fit savoir à la cour impériale qu'il voulait réunir à la Prusse une partie de la Pologne, notamment la Pomérélie, et qu'il appuierait l'Autriche si elle se décidait à prendre sa part. Catherine II lui envoya à son tour un projet de partage de l'empire turc ; elle se réservait la Valachie et la Moldavie, et attribuait à l'Autriche la Bosnie et la Dalmatie. La cour de Vienne ne repoussa aucun de ces plans. Cependant les Turcs subissaient de nouveaux revers, et l'on parlait déjà, à la cour de Catherine, d'aller à Constantinople. Les cabinets de Vienne et de Berlin s'alarmèrent, offrirent leur médiation, et, comme la Russie dictait des conditions qui semblaient la ruine de l'empire ottoman, ils proposèrent à la czarine d'en finir avec la Pologne,

(!) Rapport de l'ambassadeur autrichien Thugul, du 24 mars 1770.

MOUSTAIMIA III

par un démembrement, moyennant qu'elle se contenterait d'une partie de ses conquêtes sur la Turquie. Le démembrement de la Pologne fut résolu.

Au moment où commençaient ces monstrueuses négociations, le seul homme qui pût en empêcher le succès, Choiseul, tomba

du ministère.

§ XI. — Menaces de ï Angleterre à l'égard de la France. — Suite de la guerre. — Mort de Moustapha.

Le duc d'Aiguillon voulut, il est vrai, persister dans les projets de son prédécesseur pour la délivrance de la Pologne et l'assistance de la Turquie, et il prépara des armements. Mais le ministère anglais lui déclara que la moindre tentative en faveur des deux États menacés serait regardée par lui comme un cas de guerre. La France continua plus lentement ses préparatifs ; elle tenta même par divers moyens d'éloigner les soupçons ou de tromper la vigilance de l'Angleterre ; mais ce fut en vain : la cour de Londres lui notifia qu'elle ne souffrirait pas qu'aucune nation étrangère intervînt dans la querelle. Grâce à ces menaces, la Pologne subit son premier démembrement, et l'Angleterre eut la honte d'avoir couvert les trois spoliateurs de ce royaume sans profit pour elle-même. Elle n'en continua pas moins ce rôle aussi odieux qu'absurde. La cour de Versailles, indignée du partage de la Pologne, voulut s'en venger sur l'Autriche en se jetant sur les Pays-Bas. L'Angleterre fit grand bruit de cette velléité de conquête ; elle menaça de s'unir à la ligue des trois souverains du Nord, et elle força ainsi son ennemie à abandonner son projet. Alors d'Aiguillon voulut au moins protéger la Suède, qui était également menacée par la Russie; il arma une flotte à Brest. Aussitôt le cabinet anglais lui demanda des explications, auxquelles il répondit par la nécessité d'arrêter l'ambition russe qui menaçait toute TEurope. Lord North répliqua que, « malgré le

désir du roi d'Angleterre d'éviter tout ce qui pourrait troubler la bonne intelligence entre les deux cours, si une flotte française paraissait dans la Baltique, elle serait suivie d'une flotte anglaise.)) D'Aiguillon se plaignit de ce que l'Angleterre accompagnait toujours de menaces ses protestations amicales, et il déclara que la France ne pouvait abandonner la Suède. La même réponse lui fut faite ; alors il fit suspendre, l'armement de Brest; mais, en même temps, il en prépara un autre à Toulon. Aussitôt Je cabinet anglais lui déclara que « l'interdiction faite à la France d'envoyer une flotte dans la Baltique existait également pour la Méditerranée; que, si la flotte française mettait à la voile, la flotte anglaise suivrait immédiatement son exemple, et qu'enfin l'Angleterre ne pouvait consentir à ce que la France eût une flotte dans l'une ou l'autre de ces mers. » La flotte de Toulon fut désarmée. « Ainsi, dit un historien anglais, grâce à la manifestation heureuse d'une résolution énergique, l'Angleterre non-seulement évita les malheurs d'une guerre, mais encore servit la cause de son allié de Russie. »

Cependant, en 1 771 , les Russes échouèrent dans leurs tentatives sur Trébizonde et sur la Géorgie ; leur flottille, mal dirigée, ne put sortir de la mer d'Azof. Sur les bords du Danube, les succès furent partagés; mais, en Crimée, la domination ottomane fut complètement renversée. Le prince Dolgorouki entra en vainqueur à Pérécop, à Taman, à Kaffa, à Kertsch et à Iénikalé; il proclama l'indépendance de la presqu'île sous la suzeraineté russe, et installa Schirin-Bey en qualité de khan de Crimée.

A l'instigation de la Prusse et de l'Autriche, on conclut un armistice à Giurgewo, et un congrès s'ouvrit à Foczani. Les plénipotentaires de la czarine exigèrent que la porte reconnût l'indépendance des Tartares et la liberté de la navigation et du commerce dans le Pont-Euxin.Les Turcs repoussèrent ces conditions, qui, relativement à la Crimée, étaient contraires aux principes mêmes de l'Islam. « Au sultan, disaient-ils, appartenait

la souveraineté religieuse de tous les sunnites ; s'il ne l'exerçait pas sur l'Inde, sur Bokhara, sur le Maroc, c'était à cause du trop grand éloignement de ces contrées ; mais il violerait ses devoirs comme khalife en abdiquant sou autorité sur les Tartares. * Les conférences de Foczani n'eurent point de résultat. Un nouveau congrès se tint à I&kharest, et la czarine y envoya son ultimatum (15 février 1773), qui exigeait : 1° pour garantie de l'indépendance des Tartares, la cession de Kertch et d'iénikalé à la Russie ; 2° la liberté de la navigation dans la mcr-Ncrfre et dans l'Archipel pour les vaisseaux de guerre et les bâtiments mar- * chands ; 3° la remise des places fortes de Grimée aux Tartares ; 4° l'installation de Grégoire Ghika, voïvode de Valachie, alors prisonnier chez les Russes, dans la principauté héréditaire, à la condition d'un tribut à payer tous les trois ans ; 5<> l'abandon de Kilburn à la Russie et la destruction des ouvrages d'Oczakof ; 6° le titre d# padischah pour le souverain russe; 7° le droit de protéger les sectateurs de la religion grecque dans l'empire ottoman. Les Turcs furent indignés. « Quand votre czar Pierre, dit l'un des plénipotentiaires, était réduit à manger des écorces dans la forêt de Husch, la Sublime Porte s'abstint de le mettre à mort ou de le prendre vivant; elle se contenta delà restitution d'Azof.» Mais la czarine n'était pas tentée d'imiter la faute commise par les Turcs au traité du Pruth : l'ultimatum fut maintenu. Le divan le rejeta, sur les instances et presque sur l'ordre des oulémas.

Le sultan Moustapha désirait vivement la paix; mais il voulait l'obtenir à des conditions honorables ; irrité par les prétentions insolentes de Catherine , il résolut de reprendre avec vigueur les hostilités. Ses ministres rivalisèrent de zèle pour équiper des troupes à leurs frais. Ce fut du côté du Danube que se porta tout l'effort de la guerre. Les Russes subirent un premier échec à Routschuk ; ils échouèrent également au siège de Silistrie (30 mai 1773). Ils se vengèrent lâchement de leur défaite en massacrant à Basa-

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