‹ Histoire de la TurquieChapitre 35 sur 69 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

radschik, ville sans défense , les femmes, les vieillards et les enfants, qu'ils écrasèrent contre les murailles (1). Bientôt, à rapproche des troupes ottomanes , ils se retirèrent « avec une telle précipitation, dit Hammer, que les Turcs troûvèrent les marmites au feu avec la viande à moitié cuite. » Enfin, le général Unger ayant assiégé Varna, il fut repoussé.

La fortune ne fut pas moins favorable aux Turcs en Syrie et en Égypte. Ali-Bey était entré en relations avec le commandant de l'escadre russe de la Méditerranée et avait reçu de lui des troupes et des munitions de guerre. Malgré ces renforts, il fut vaincu sous les murs du Caire par Ebn-Schel et contraint de se réfugier auprès de son allié le pacha d'Acre, Daher, à qui la flotte* russe fournissait aussi des armes et des provisions. Osman-Pacha, gouverneur de Damas , soutenu par les Druses , présenta la bataille à Daher; l'action s'engagea sur la côte, et une frégate russe put appuyer les opérations du pacha d'Acre ; les Druses prirent la fuite ; les Russes bombardèrent Beyrout et brûlèrent trois cenls maisons. L'armée victorieuse marcha sur Jaffa , qui se défendit courageusement et ne se rendit qu'en février 1773. » Ali songea alors à repasser au Caire. Dans les premiers jours d'avril, on lui remit des lettres signées de ses amis , par lesquelles ils lui marquaient qu'on était las d'Ebn-Schel et que, pour le chasser, on n'attendait plus que la présence d' Ali-Bey. Sur-le-champ, celui-ci arrêta son départ ; et, sans donner aux Russes le temps d'arriver, il partit avec ses mameluks et 1,500 Safadiens, commajidés par Osman, fils de Daher ; mais il ignorait que les lettres du Caire étaient une ruse de son ennemi. En effet, s'étant engagé dans le désert qui sépare Gaza de l'Egypte, il rencontra près de Salahié un corps de 1 ,000 mameluks d'élite. Ce corps était conduit par le jeune bey Mourad, qui, épris delà femme d' Ali-Bey, l'avaitobtenu d'Ebn-Schel, au cas qu'il livrât la tête de cet illustre infortuné. A peine Mourad

(1) Journal militaire autrichien, I. III, p. 98.

eut-il aperçu la poussière qui annonçait au loin les ennemis, que, fondant sur eux avec sa troupe, il les mit en désordre ; pour comble de bonheur, il rencontra Ali-Bey dans la mêlée, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre , le prit et le conduisit à Ebn-Schel. Celui-ci, campé deux lieues en arrière, reçut son ancien maître avec ce respect exagéré si familier aux Turcs et cette sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente magnifique, recommanda qu'on prît le plus grand soin de lui, se dit mille fois son esclave, baisant la poussière de ses pieds ; mais, le troisième jour, ce spectacle se termina par la mort d' Ali-Bey, due, selons les uns, aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison (1). » Cet événement délivra les Turcs d'un redoutable ennemi. Quatre officiers russes pris par Mourad et la tête d' Ali-Bey furent envoyés par Ebn- Schel à Constantinople en témoignage de sa fidélité.

C'est au milieu de ces succès inespérés que la mort surprit le sultan , au moment où il allait se mettre à la tête de l'armée du Danube (janvier 1774). Il mérita les regrets de son peuple par son activité, par sa constance et par un sage esprit de réforme. Si son règne ne fut pas heureux, il eut du moins l'honneur de s'opposer aux envahissements de la Russie et de protester par les armes contre l'asservissement de la Pologne. On ne saurait lui reprocher les tergiversations inévitables que lui imposaient, en face de l'ambition moscovite, les conseils perfides de l'Autriche, de la Prusse et de l'Angleterre, l'affaiblissement de la France, son alliée fidèle mais impuissante , et par-dessus tout la désorganisation de l'empire ottoman. Il eut la bonne volonté, il n'eut point la force et le génie nécessaires pour réparer les fautes de ses prédécesseurs, régénérer son peuple et résister à l'ascendant de la Russie. Aussi, malgré ses efforts courageux et persévérants, malgré les avantages remportés par ses armes dans la campagne de 1773, Iaissa-t-il à son frère, Abdul-Hamid, un lourd héritage.

(1) Volney,t. I,p. 125.

Les Russes dominaient dans la Crimée, dans la Moldavie, dans la Valachie ; Héraclius , prince de Géorgie , était vendu à Catherine ; Ahmed , pacha de Bagdad , ne reconnaissait que de nom la suzeraineté du sultan ; Daher, soutenu parles tribus arabes, conservait son indépendance; l'Ëgypte, sous l'autorité des mameluks, ne gardait qu'une fidélité apparente; en Albanie, Mahmoud, pacha de Scutari , était en pleine révolte ; et Ali , pacha de Janina, jetait les fondements de sa puissance : tel était l'état de Fempire, lorsque le sceptre d'Osman tomba aux mains d'un prince qui, depuis cinquante ans, vivait au fond du sérail, et qui avait passé ses jours à copier le Koran ou à fabriquer des arcs et des flèches.

§ XII. — Avènement d'Abdul-Hamid. — Traité de Kaïnardji.

Abdul-Hamid, dernier fils d'Achmet III , ne put , selon la coutume, payer aux janissaires le denier d' avènement : l'argent manquait même pour les besoins les plus urgents de l'Éta*. On parvint cependant à rassembler une armée de 40,000 hommes sur la rive droite du Danube. Mais le sultan ne se mit pas à la tête : il se contenta d'assister aux manœuvres d'artillerie et aux exercices à l'européenne que dirigeait le baron de Tott. La Russie, de son côté, avait fait des préparatifs formidables; après ses échecs à Routschuk, à Silistrie et à Varna, elle voulait frapper un grand coup et terminer la guerre par une campagne décisive. Romanzoff, secondé par Souwarof et Kramenski , força le passage du Danube , réussit à tourner l'armée ottomane et la sépara de Varna, où se trouvaient tous les magasins. Une division russe emporta d'assaut le camp de Korlidsche, défendu par 25r, 000 Turcs (16 juin 4774). Dès lors la panique se mit dans l'armée ottomane. Lerei6-effendi rencontra les janissaires qui fuyaient en masse ; il voulut les faire retourner au combat ; un coup de fusil , qui l'étcndit mort , répondit à ses exhortations.

Avec de tels soldats , la lutte était impossible à soutenir. La

AUDUL-HAYID

France conseilla à la Porte de discontinuer une guerre désastreuse, où elle ne pouvait lui porter le moindre secours sans se mettre sur les bras toute l'Europe, et elle proposa sa médiation. Catherine la refusa d'abord, par ressentiment contre la France, regardant, disait-elle, comme le comble de l'humiliation, après ses victoires, de devoir la paix à une cour qui avait été si contraire à tous les desseins de son gouvernement; elle prétendit même faire donner la médiation à l'Angleterre, qui lui avait été si favorable. Mais les Turcs refusèrent obstinément d'accepter toute autre médiation que celle de la France ; la czarine céda , et la paix fut conclue à Kutchuk-Kaïnardji, en Bulgarie, le 10 juillet 1774.

Par ce fatal traité , la Crimée fut déclarée indépendante de la Porte , la navigation de la mer. Noire fut accordée aux Russes ; on leur céda les places de Kilburn, d'Iénikalé, de Kertch , d'Azof, c'est-à-dire les clefs de la mer Noire , de la Crimée , du Palus- Méotîdè, et, en outre, la grande et la petite Kabardie dans le Caucase. La Pologne, pour qui la Turquie avait fait cette guerre, n'eut pas même son nom prononcé dans le traité, et tous les traités antérieurs , qui stipulaient le droit de protection de la Porte sur ce royaume, furent abolis. La Moldavie et la Valachie furent plus heureuses : en les restituant à Abdul-Hamid, Catherine exigea la promesse solennelle d'une amnistie générale et d'une diminution de tribut. Mais, par une clause qui lui a été funeste, la Porte consentit : « que, suivant les circonstances où se trouveront les principautés et leurs souverains , les ministres et la cour de Russie puissent parler en leur faveur, et elle promet d'avoir égard à ces représentations, conformément à la considération amicale et aux égards que les puissances ont les unes envers les autres. » C'est l'origine du protectorat que la Russie a longtemps exercé en Moldo- Valachie. L'article 7 a, comme le précédent, ouvert une large porte aux usurpations des Russes. « La Sublime Porte promet de protéger constamment la religion chrétienne et ses églises ; et aussi elle permet aux ministres de la cour impériale de Russie de faire,

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