DE LA PAIX DE KAINARDJI A LA PAIX D'YASSI
§ I. — Suites de la paix de Kaïnardji. — Convention de 1779.
Les funestes conséquences du traité de Kaïnardji ne se firent pas immédiatement sentir pour la France. Ce fut même dans les quinze années qui suivirent ce traité que notre commerce dans le Levant atteignit sa plus grande prospérité. Nos importations s'élevèrent alors à 38,000,000 de francs, dont 29,000,000 en soie, laine» cotons bruts, 7,000,000 en denrées, 2,000,000 en étoffes ; nos exportations s'élevèrent à 36,000,000 de francs, dont 12,000,000 en draperies et étoffes diverses, 10,000,000 en, sucre et café d'Amérique , 6,000,000 en matières d'or et d'argent, 3,000,000 en bois de teinture, indigo, drogues, etc. Ce commerce occupait 20,000 matelots, sept cents bâtiment, et était réparti en soixante-dix-huit comptoirs. M. de Saint-Priest lui donna un grand développement en établissant, entre les ports de la mer Noire et ceux de la Méditerranée, des rapports qui n'avaient existé jusqu'alors qu'entre Constantinople et l' Archipel. Enfin, comme nos marchands étaient , à cette époque , inquiétés par les pirates qui infestaient les côtes de la Grèce et particulièrement les ports de Corinthe et de Mégare, la marine française, sur la demande de la Porte, détruisit ces brigands, et fit pendant plusieurs années la police de tout l'Archipel.
Cette prospérité commerciale, notre influuence sur les chrétiens d'Orient, la persévérance que nous mettions à éclairer la Porte sur
les causes de ses désastres, tout cela rendait plus ardente la ligue des puissances rivales de la France. Aussi le gouvernement de Louis XVI , héritier des embarras créés par le partage de la Pologne et par la paix de Kaïnardji, eut-il une rude tâche à remplir. Sa diplomatie, dirigée d'abord par M. de Vergennes, fut aussi intelligente que généreuse ; mais elle trouvait les conditions de l'équilibre curopéôn changées ; elle avait à lutter contre un système d'alliances et d'intrigues qui s'attaquait à la prépondérance même que la France avait si longtemps exercée ; enfin, elle était complètement paralysée dans ses efforts par les affaires intérieures : elle mit donc beaucoup d'indécision et eut peu de succès dans les tentatives qu'elle fit pour conserver sa position en Orient.
La cour de Versailles n'avait conseillé aux Turcs de conclure la paix de Kaïnardji que pour les arracher à une ruine certaine, leur faire gagner du temps et leur donner le loisir de se prémunir contre leurs ennemis; mais le divan était retombé dans son apathie, et il n'avait rien fait ni pour mettre les frontières en état de défense, ni pour reformer une armée.
Cependant le kapoudan-pachaGazi-Hassan, qui s'était distingué pendant la dernière guerre à Tchesmé, àLemnos et dans plusieurs autres rencontres , entreprit de restaurer la marine ottomane. Il recruta des matelots dans les États barbaresques et sur le littoral du golfe Adriatique ; puis il fit réparer un grand nombre de vaisseaux. Mais, pour arriver à mettre la flotte sur un pied respectable, il dut déployer une impitoyable sévérité. « Il fit recalfater tous les navires, avec ordre aux capitaines, sous peine de mort, d'assister à cette opération jusqu'à ce qu'elle fût terminée. Un jour, l'un d'eux se permit d'aller jusqu'à sa maison , qui était à peu près à la distance d'un quart de mille. Le kapoudan-pacha vint dans l'intervalle examiner les travaux , et, ayant quelques observations à faire sur le radoub du vaisseau du capitaine absent, il le demanda ; on fut obligé de lui dire qu'il était allé chez lui. Le pacha s'assit sur un tapis, envoya un homme de sa suite chercher son mous-