ABDUL-HAMID VA
elle engagea donc avec la cour de Vienne la correspondance la plus active , pour la détourner de ses projets contre la Turquie. Mais Joseph était déjà irrévocablement lié à la czarine ; néanmoins il feignit d'écouter les conseils de la France, i Je vous assure, disait-il à notre ambassadeur , que je ne m'épargne pas à répéter à Catherine tout ce qui doit l'éloigner d'une guerre avec la Turquie ; mais cette femme a une tête peu commune et que rien n'arrête. * Enfin, Louis XVI lui fit demander quelle conduite il tiendrait si la guerre éclatait. « Si la Russie fait la guerre à la Porte , répondit-il, je la ferai aussi , l'intérêt de l'Autriche étant de s'étendre en raison de ce que la Russie peut acquérir. » M. de Vergennes , ministre des affaires étrangères , répondit : • Cette considération serait un exemple dont cent ans de guerre n'expieraient peut-être pas la fatale erreur. Si la crainte que la puissance russe ne gravite un jour sur la puissance autrichienne est un titre suffisant pour se compenser aux dépens d'un tiers innocent , ne doit-on pas prévoir que d'autres, craignant avec autant de raison que la puissance autrichienne ne gravite à son tour sur la leur, s'autorisent de l'exemple des deux cours impériales, pour se procurer des accroissements et des compensations aux dépens de qui il appartiendra? Où en serait l'Europe, si, ce qu'à Dieu ne plaise ! ce monstrueux système venait à s'accréditer ? »
Vergennes chercha alors à amener le roi de Prusse dans l'alliance de la France, en lui montrant les dangers de la politique de Joseph II, « le système le plus monstrueux, disait-il, que l'ambition ait jamais enfanté, et le plus dangereux pour la sûreté de toutes les nations, et de la France en particulier. Il est démontré, ajoutait-il, que l'empereur est résolu de concourir au démembrement de l'empire ottoman et de prendre part à ses dépouilles. Le roi a fait inutilement tout ce qui était en son pouvoir pour éclairer le prince sur les dangers de cette entreprise. Le seul moyen de l'empêcher est un concert avec le roi de Prusse pour imposer à Sa Majesté impériale. » Cette proposition détruisait l'alliance
de 1756; mais Vergeoncs s'en excusait en disant avec raison : « L'alliance avec l'empereur, malgré les atteintes qu'elle a portées à la considération de la France , avait en elle-même un avantage réel, celui d'assurer la tranquillité du continent ; mais, dès que ce résultat est détruit, l'alliance se trouve rompue. »
Frédéric, avec sa duplicité ordinaire, écouta les propositions de la France , bien décidé à ne pas les accepter. Néanmoins la czarine s'en inquiéta : profitant du moment où la cour de Versailles, qui sortait de sa lutte avec l'Angleterre , avait encore ses forces dispersées sur tous les points du globe , elle résolut d'envahir la Crimée.
« Shahim-Gheraï n'avait été élevé à la dignité de khan que pour être l'instrument et bientôt la victime de l'ambition de Catherine. A peine était-il sur le trône, qu'elle lui avait envoyé, sous le titre d'ambassadeur, un espion chargé de le rendre odieux à son peuple, d'acheter les mécontents et d'allumer la guerre civile. Les Tartares avaient en horreur les Russes, leurs usages, leur gouvernement. On avait d'abord persuadé au malheureux Sbahim de solliciter les faveurs de la cour ; il avait obtenu le cordon de Sainte- Anne et le grade de colonel dans les gardes impériales , honneur subalterne qui le dégradait aux yeux des Tartares. Les agents russes lui avaient inspiré le goût de leurs mœurs, de leurs frivolités, de leurs débauches, de leur barbarie, de leurs folles prodigalités et de leur discipline militaire. On lui faisait concevoir, à lui qui chancelait sur son trône , l'idée d'avoir une marine et de dominer sur la mer Noire, et, tandis que l'accroissement prodigieux de ses dépenses excitait des murmures, l'ambassadeur russe, actif dans sa double intrigue, ne cessait d'encourager à la fois les folies du khan et les complots des mourzas (nobles), jusqu'à ce qu'une révolte générale, venant à éclater, réduisît enfin le khan épouvanté à fuir à Taman et à implorer les secours des Russes ; c'est où la perfidie l'attendait (1783). Alors pénétrèrent de toutes parts, jusqu'au cœur de la Crimée, les troupes dès longtemps rassemblées pour