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qu'ils préfèrent une petite commodité présente à la prévoyance d'un bien ou mal trop plus important à leur Estât ; tant ils sont aveuglés d'ignorance conjoincte avec l'extrême avarice, perfidie et iniquité, qui les possède avec telle désordonnée confusion, qu'ils semblent être arrivés à leur dernier période. »
La mauvaise humeur de Germigny était justifiée par plusieurs actes. 11 y avait à peine deux ans que les capitulations avec la France avaient été renouvelées, quand la reine d'Angleterre, Elisabeth, dont les vaisseaux n'avaient navigué jusqu'alors dans les mers ottomanes que sous la baunière de la France, demanda au sultan liberté de navigation et de commerce pour ses sujets sous leur propre pavillon, t lui figurant, dit M. de Brèves, un grand avantage de leur trafic et une grande gloire de leur soumission. ■ L'ambassadeur, chargé de cette négociation , était Harebone. Le sultan accéda à sa demande, malgré la vive opposition des ambassadeurs de France et de Venise, en donnant pour raison que « la Sublime Porte était ouverte à tous ceux qui venaient y chercher protection. »
§ X . — Vénalité de la Porte. — Disgrâce et mort de Sokolli.
Cette maxime reçut, à cette époque, des applications très-nombreuses. Les démarches des agents chrétiens de toutes nations étaient encouragées par les vizirs, les grands officiers du sérail et de l'armée, les favoris et les favorites, pour qui c'était une source de revenu. La vénalité des grands ne fut jamais plus scandaleuse : tout se vendait au dehors et au dedans, et le sultan était le premier à donner l'exemple. L'historien Ali raconte que Schemsi, un des principaux favoris, mit tout son art à faire entrer son maître dans cette voie; c'était un descendant de la race souveraine des Isfcndiars ; il vengeait ses ancêtres en précipitant chez leurs vainqueurs les progrès de la corruption ; la première fois qu'il fil accepter au sultan un présent de 40,000 ducats pour la conclusion
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d'une affaire, il s'en félicita comme d'un triomphe. Cette vénalité générale appela à Gonstanlinople les agents de tous les États commerçants d'Europe. Les Suisses mêmes entrèrent en négociation par l'entremise d'un juif italien ; enfin, l'Espagne, dès 1578, fit des propositions de paix et envoya un ambassadeur. 11 fallut cinq ans de négociations épineuses pour réconcilier avec la Porte cette hautaine ennemie; encore la paix fut-elle bien imparfaite et souvent violée.
Pendant que ces négociations et ces traités enrichissaient le sultan et ses ministres, le trésor recueillait d'un autre côté le fruit de la piraterie, que nuls traités n'arrêtaient. Les corsaires d'Alger, de Tunis et de Tripoli pillaient à peu près indistinctement amis et ennemis, et la Porte leur faisait rendre gorge ; transformées en régences ou pachaliks, ces trois villes payaient un tribut annuel. En 1578, le pacha de Tripoli fut chargé de porter secours au chérif de Fez , qui avait imploré l'aide de la Porte contre un compétiteur; celui-ci, de son côté, appela les Portugais, qui débarquèrent avec une armée de 80,000 hommes. Une grande bataille fut livrée près d'Alcazar-Kebir ; 20,000 Portugais restèrent sur le terrain avec leur roi Sébastien et le prétendant more : désastre immense d'où date la décadence du Portugal. Cette brillante victoire valut aux Ottomans de riches présents de la part du chérif et une influence dominante dans le Moghreb.
Ces succès furent tristement compensés par la chute du grand vizir Mohammed-Sokolli. Forts de la faiblesse du sultan, les favoris travaillaient à le perdre, et poussaient le prince à prendre la direction des affaires. La disgrâce atteignit d'abord les amis de Sokolli : le secrétaire d'État, Feridoun, qui lui devait sa fortune, fut destitué. Un autre de ses protégés était le Grec Cantacuzène, à qui il avait donné la ferme du sel à Anchiolos, sur la mer Noire. Cet homme avait, du reste, indignement abusé de son crédit; ses exactions l'avaient rendu la terreur des Grecs; les Turcs euxmêmes l'appelaient Sheitanoyli, fils de Satan. Tant que dura la
puissance de Sokolli, Cantacuzène acheta l'impunité en faisant partager au vizir le fruit de ses rapines ; il était aussi soutenu par les vizirs Afemid et Pialè; mais, après la mort de ce dernier, il fut, sur F accusation d'un des ennemis de Sokolli, destitué d'abord, puis arrêté et pendu à la porte du palais qu'il s'était fait construire à Anchiolos. Un coup encore plus direct frappa le grand vizir : son neveu, Mustapha-Pacha, qui depuis la mort de Soliman était gouverneur d'Ofen, fut exécuté. Un an après, Sokolli fut assassiné dans sa maison. Le meurtrier, mis à la torture, ne fit aucun aveu; le crime fut mis sur le compte d'une vengeance particulière (1579).
§ XI. — Guerre avec la Perse.
Deux ans auparavant, la guerre avait éclaté contre la Perse. Le vieux schah Thamasp était mort en 1576, empoisonné par sa femme; les parlis tcherkessc et géorgien, déjà en lutte de son vivant, se disputèrent l'influence. Haider, cinquième fils de Thamasp, fut porté sur le trône par les khans géorgiens, mais il ne régna que quelques heures, et fut assassiné par le parti tcherkessc. Son frère Schah-Ismaïl lui succéda; c'était un fou furieux : après dix-huit mois de tyrannie, il mourut étranglé par ordre de sa sœur. Les vizirs en faveur, Sinan et Mustapha, persuadèrent au sultan de mettre à profit ces troubles intérieurs de la Perse pour subjuguer cette contrée. Mustapha reçut le commandement de l'expédition ; et, sans déclaration de guerre, les hostilités commencèrent de part et d'autre. Mustapha remporta (8 août 1578), près du château de Tchildir en Géorgie, une brillante victoire sur l'armée persane ; plusieurs chefs géorgiens firent leur soumission et reçurent, à titre de sandjaks, des diplômes d'investiture au nom du sultan ; Tiflis fut occupée par les Ottomans, et ses églises converties en mosquées. Le 8 septembre, une seconde bataille fut livrée sur les bords de la Kansak ; les Persans perdirent 3,000 hom-
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mes ; le pont sur la Kansak se rompit, et un grand nombre de fuyards périrent dans les flots. La ville de Scheki ouvrit ses portes aux vainqueurs; la Géorgie, presque entièrement conquise, fut divisée en quatre gouvernements, confiés à autant de bcylcrbcys ; puis l'armée revint prendre ses quartiers d'hiver à Erzeroum. Les hostilités recommencèrent au milieu de l'hiver : quatre armées persanes se mirent en campagne; deux se dirigèrent vers la Géorgie, les deux autres menacèrent les provinces ottomanes de Bagdad et d'Erzeroum : Osman-Pacha, beylcrbey de Chirvan, remporta d'abord une victoire signalée sur le gouverneur persan de Chamakie ; mais bientôt, assailli par la grande armée persane e! assiégé dans Chirvan, il fut contraint de se retirer vers Dcrbend. Tiflis fut assiégée par son ancien prince, Simon Louarseb, uni aux Persans ; la vaillante résistance de la garnison donna aux renforts le temps d'arriver, et la ville fut délivrée. Les Ottomans reprirent alors l'offensive et portèrent le ravage dans les cantons insoumis ; sur l'ordre exprès du sultan, on éleva à Kars des fortifications redoutables ; cette ville est demeurée jusqu'à nos jours le plus fort boulevard de l'empire ottoman sur cette frontière (1 579).
Les troubles intérieurs qui se réveillèrent en Perse et les changements de chefs du côté des Turcs ralentirent alors la marche des événements militaires. A la mort de Sokolli, Mustapha et Sinan-Pacha, rivaux d'influence, espéraient l'un et l'autre lui succéder ; ils furent tous deux trompés : le sultan donna la dignité de grand vizir à Ahmed-Pacha. Mais Sinan, par son influence sur le nouveau vizir, parvint à faire rappeler Mustapha et à obtenir le commandement de l'expédition de Géorgie. Quelques mois après (août 1580), le faible Ahmed fut destitué, et le sceau fut envoyé à Sinan-Pacha; Mustapha en conçut tant de dépit, qu'il mourut peu de jours après, soit de chagrin, soit même par un suicide, fait presque sans exemple chez les Ottomans. Sinan ne poussa pas la guerre avec vigueur. Il éprouva plusieurs échecs et encourut le soupçon de s'être laissé gagner par le schah de Perse : il fut rem-
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placé et envoyé en exil. Le Hongrois Siawous-Pacha fut nommé grand vizir, et le beylerbey de Roumélie, Ferhad, séraskier pour la guerre de Perse. La campagne de 1582 et celle de 1583 furent sans résultats: Ferhad eut, d'ailleurs, à lutter contre l'indiscipline et la mauvaise volonté des troupes; les rébellions étaient fréquentes, le pillage continuel ; les janissaires faisaient cause commune avec les brigands géorgiens pour partager le butin.
L'honneur des armes ottomanes fut mieux soutenu dans le Daghestan par Osman-Pacha, qui s'y défendait vaillamment depuis le commencement de la guerre. Il fut aidé d'abord par le khan de Crimée, Mohammed-Ghéraï ; mais, en 1580, celui-ci se retira malgré ses instances, et Osman n'obtint plus que quelques renforts envoyés, à travers miDe dangers, par la mer Noire et le Caucase. Le 9 mai 1583, il livra aux Persans une grande bataille sur les bords du Ssamour. On combattit sans discontinuer pendant un jour et une nuit; le carnage continua à la lueur des torches; la victoire resta indécise. Deux jours après, les Turcs se trouvèrent cernés; ils attaquèrent résolument l'ennemi, se firent jour et remportèrent une victoire décisive : l'armée persane fut anéantie et la soumission du pays assurée. Après avoir élevé de nouvelles fortifications à Chamakie, distribué des garnisons dans les forteresses, établi un gouverneur ottoman, Osman-Pacha quitta le Daghestan et traversa le Caucase ; il fit une marche pénible et souvent inquiétée, et parvint à KafTa, où l'envoyait un ordre du sultan. Mohammed-Ghéraï, par sa désertion, s'était attiré le mé- 9 contentement de la Porte; il fut déposé et essaya de résister les - armes à la main, mais il fut pris et mis à mort ; son frère, Islam- Ghéraïje remplaça (1584). Osman revint alors à Constantinople, où il fut accueilli avec des honneurs extraordinaires : Amurat le reçut en audience particulière, voulut entendre de sa bouche le récit de ses victoires, et le renvoya avec des présents magnifiques. Quelques jours après, il fui nommé vizir et séraskier de l'armée destinée à envahir l'Aderbaïdjan.
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§ XII. — Relations avec la France, ï Angleterre, Venise, etc. —
Paix avec la Perse.
Ni les vizirs ni les généraux n'étaient les véritables dépositaires de l'autorité ; elle était tout entière concentrée dans le harem : la mère, les sœurs du sultan, la sultane Baffa et deux esclaves chrétiennes qui lui disputaient rattachement du maître, telles étaient les vraies souveraines de l'empire : après elles venaient le chef des eunuques, la gouvernante du harem, le précepteur (kodja) du sultan, elle mufti, qui luttaient d'intrigues pour s'emparer de l'esprit du faible souverain. Ces dernières influences provoquèrent c^z lui des accès de zèle religieux qui se traduisirent par des persécutions contre les chrétiens : il fut question de transformer en mosquées toutes les églises de Constantinople ; les efforts des ambassadeurs et surtout les sacrifices d'argent que firent les Grecs empêchèrent l'exécution de ce projet. Cependant trois églises de Galata furent fermées, et les réclamations de l'ambassadeur de France furent fort mal accueillies. Germigny s'était brouillé avec Sinan-Pacha, qui était alors vizir; il commençait à entrer en mésintelligence avec le divan. Une guerre était imminente, à cette époque, entre la France et l'Espagne : Philippe II venait de faire alliance avec la Ligue, et Henri III accueillait les députés des Provinces-Unies, qui lui offraient la souveraineté de leur pays. C'était l'occasion de mettre à l'épreuve les offres faites avec tant d'effusion quelques années auparavant; Henri fit demander par son ambassadeur l'appui d'une flotte ottomane contre Philippe H. Catherine de Médicis écrivit à ce sujet à la sultane favorite ; mais celle-ci montra la lettre au bayle de Venise, qui fit échouer la demande du roi de France. Quelque temps après, Germigny demanda le rétablissement d'un voïvode de Valachie, protégé de la France ; il fut refusé. Il présenta secrètement au sultan un mémoire où il exposait les griefs de sa nation ; et celui-ci le renvoya avec ces
mots écrits de sa main : • Toutes les faveurs que nous vous avons accordées peuvent être révoquées si le roi de France manque envers nous de générosité. « La fermeture des églises mit le comble à F irritation de l'ambassadeur. Le dimanche suivant, il se rendit, accompagné de quatre-vingts Français, devant la principale église, heurta au portail en chantant des psaumes, et se retira au milieu des injures et des menaces de la population ameutée. On acheta par des présents la réouverture de deux églises. A Germigny succéda, en 1585, Savary de Lancosme, qui était tout dévoué à la Ligue, et qui la représenta à Constantinople. Sa conduite ne contribua pas à rétablir la bonne harmonie : un dimanche, dans Téglise Saint-Georges de Galata, il enleva à main armée la place d'honneur qu'occupait l'ambassadeur impérial ; l'église 4*1 fermée, et le grand vizir déclara « qu'on ne la rouvrirait que quand M. de Lancosme ne serait plus fou. »
L'Angleterre gagna ce que la France perdait en crédit. Nous avons vu que Harebone , premier ambassadeur envoyé par Elisabeth, se fit accorder des capitulations analogues à celles de la France, mais bornées au commerce, et où il n'était pas question des chrétiens et des églises d'Orient. Il demanda ensuite des secours au sultan contre l'Espagne ; et , s'il éprouva un refus , ce fut à cause des sacrifices qu'exigeait la guerre de Perse. Quand Harebone retourna en Angleterre, il partit avec une lettre pour la reine, par laquelle le sultan offrait de mettre en liberté les Anglais qui seraient pris par les corsaires , à condition que ce bon office serait réciproque. Le successeur d'Harebone , Edouard Burton, demanda que des croisières fussent établies pour inquiéter le commerce des Espagnols dans la mer des Indes , et que des secours fussent donnés au prétendant de Portugal ; on éluda encore ses demandes, mais sans les rejeter positivement, afin d'encourager le gouvernement anglais à continuer la guerre contre les Espagnols. En 1589, Burton fut chargé de notifier à la Porte l'avènement de Henri IV : Lancosme avait alors absolument cessé d'être le repré-