‹ Histoire de la TurquieChapitre 42 sur 69 · ABDUL-HAMID · texte numérisé non relu

ABDUL-HAMID

cour de Versailles un long mémoire pour lui démontrer que l'alliance avec la Porte, alliance d'intérêts et de position, qui avait pour base rabaissement de la maison d'Autriche, avait cessé d'être importante et nécessaire, depuis que la maison d'Autriche n'était plus redoutable à l'Europe, depuis que la France s'était alliée avec cette maison ; qu'il fallait donc chercher un autre moyen de conserver notre influence en Orient; que ce moyen était de recouvrer les pays que la France avait possédés dans le moyen âge ; que la ruine de l'empire des Osmanlis était un événement auquel il fallait prochainement s'attendre; que nous ne pouvions , sans obtenir quelque dédommagement, laisser la Russie et l'Autriche, peut-être même l'Angleterre, acquérir de nouveaux territoires ; que la part de dépouilles qui nous semblait assignée, et par la religion, et par la gloire de nos pères, et par les sympathies des habitants, et par nos relations de commerce, était la Syrie et TÉgypte.

Le successeur de Saint-Priest parla le même langage : selon lui , c'étaient les chrétiens d'Orient, non les Turcs, que la France avait pris sous sa protection ; elle avait accepté jadis l'établissement des Ottomans et s'en était servie pour maintenir son influence dans le Levant ; elle devait maintenant, pour conserver cette influence, accepter la ruine des Turcs, ruine qu'elle n'avait pas faite, qu'elle avait voulu empêcher ; ruine dont la cause réelle et constante était la haine de l'Angleterre contre la France. La France devait songer à elle-même et ne pas absurdement se sacrifier pour un État barbare, avec lequel elle n'avait nulle sympathie, qui ne lui avait jamais témoigné que de l'ingratitude, qui refusait enfin tout moyen de salut.

Le gouvernement de Louis XVI fut ému de ces représentations, et, sans croire à la ruine prochaine de l'empire ottoman, il voulut se tenir prêt pour cette grande catastrophe, et il envoya dans le Levant (1784) des émissaires chargés de rechercher les points dont la France devrait s'emparer dans le cas

d'une guerre générale. Il avait jeté surtout les yeux sur Candie et rÉgypte (1).

En se préparant à l'éventualité d'un partage, la cour de Versailles n'en fit pas moins tousses efforts pour éclairer les Ottomans et arrêter l'ambition des Russes. Choiseul-Gouflier, qui succéda àSaint-Priest en 1784, avait pour instruction première d'employer tous ses soins à la conservation de l'empire turc; on mit à sa disposition officiers, ingénieurs, constructeurs de tout genre ; on lui donna un petit corps de soldats français pour façonner les Turcs à la tactique européenne ; enfin, il parvint à faire signer entre la Porte et la Russie une nouvelle convention qui mit fin à leurs plus graves différends. Mais Catherine s'inquiéta faiblement de ces efforts; elle savaii la France embarrassée dans ses finances, travaillée par les approches d'une révolution, indécise dans sa politique à l'égard de la Turquie ; elle venait même de donner plus de force à l'opinion

(t) L'un de ces envoyés était Matthieu Dumas, qui, a ce sujet, s'exprime ainsi dans ses Mémoires : a L'invasion de la Crimée et les vues ambitieuses de Catherine 11 faisaient pressentir que la guerre éclaterait dans l'Orient, que la France pouvait être entraînée à y prendre part, et, dans celte supposition, le gouvernement voulait faire recueillir des notions précises sur les ports, les places et les divers points fortifiés des Iles et des côtes de l'Archipel du Levant, en y comprenant la position de Constanlinople sur les deux mers. Nos anciennes relations avec l'empire ottoman et l'élat florissant de notre commerce dans ces contrées semblaient exiger que nous nous opposassions aux envahissements de la Russie. D'un autre côté, on s'exagérait la décadence de l'empire turc en Europe, et, dans le cas d'un démembrement qu'on croyait prochain, on songeait à s'emparer des possessions qui pouvaient le mieux assurer notre prépondérance maritime. C'était surtout l'Ile de Crète ou Candie que le gouvernement français avait en vue; elle pouvait être le prix des secours que la France fournirait à son ancienne alliée, ou celui d'une neutralité utile aux projets de la Russie. M. le maréchal de Caslries chargea M. de Fleurieu, qui avait toute sa confiance, de conférer avec moi sur celle reconnaissance militaire, et de me donner toutes les communications qui pouvaient y être relatives. Je reçus une instruction secrète du ministre de la marine, écrite de sa main. Pour masquer celte mission, je reçus aussi celle de visiter, de concert avec le comte de Bonneval, capitaine de vaisseau, toutes les échelles du Levant, comme l avait fait le baron de Totl quelques années auparavant. »

de ceux qui réprouvaient F alliance turque, en concédant à la France un traité de commerce très-avantageux, traité qui fut regardé universellement comme un changement de système de la cour de Versailles, c'est-à-dire comme une tendance à se rapprocher des Russes et à abandonner les Turcs. Aussi, confiante dans sa for- - tune, dans l'alliance de l'Autriche, dans l'immobilité de la Prusse et de l'Angleterre, elle manifestait hautement le désir de chasser les Turcs de l'Europe et de rétablir l'empire d'Orient. Ses intrigues dans la Grèce, ses prétentions sur la Géorgie, ses hostilités contre les peuplades du Caucase, l'éducation qu'elle faisait donner à une foule déjeunes Grecs amenés à Saint-Pétersbourg, le nom de Constantin que portait un de ses petits-fils, la création d'une Hotte formidable à Kherson et à Sébastopol, dévoilaient ses desseins secrets; et elle poussait l'insolence jusqu'à intervenir directement dans l'administration ottomane, en exigeant la destitution des pachas et des officiers qui lui déplaisaient. Au moment où elle venait de signer son traité de commerce avec la France, elle fit un voyage pompeux dans la Crimée, y trouva son allié Joseph, avec lequel elle s'entretint du rétablissement prochain des républiques de Sparte et d'Athènes, et passa à Kherson sous un arc de triomphe qui portait ces mots : « Chemin de Byzance. »

Ce voyage fit une grande sensation en Europe, et tout le monde crut la czarine disposée à commencer la guerre. En même temps, les Russes violèrent la dernière convention conclue par l'entremise de la France ; leurs incursions dans le Caucase recommencèrent; leur ambassadeur fit entendre des paroles de menace. Le sultan, ses ministres, le peuple, indignés de tant d'outrages, demandaient la guerre. Choiseul-Gouffier leur fit vainement des représentations pacifiques. « Les Turcs, disait M. de Ségur, qui était alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg, aigris par les ministres d'Angleterre et de Prusse, et effrayés de l'approche de l'impératrice, crurent que la France avait fait non-seulement un traité de commerce, mais un

traité d'alliance avec la Russie, et qu'elle était d'accord avec cette II. *o.

puissance pour consommer la ruine de l'empire ottoman. » Notre ambassadeur, pressé par le grand vizir de s'expliquer sur les intentions de sa cour, protesta de ses dispositions toujours amicales ; mais il n'en put dire autant de celles de la Russie ; et, d'après les craintes que lui témoignait M. de Ségur, il conseilla au divan d'armer ses places et de rassembler 100,000 hommes sur le Danube; lui-même fit fortifier le Bosphore, et envoya à Oczakof des ingénieurs et des officiers français.

Cependant la cour de France avait fait des représentations à la czarine et des menaces à l'empereur. Mais les deux souverains, réunis à Kherson, venaient de mettre la dernière main à leur traité de partage de la Turquie. Catherine, par l'entremise de Joseph, proposa au cabinet de Versailles d'entrer dans son alliance, en lui offrant de balancer les effets du partage projeté, soit par la cession des Pays-Bas, soit par l'acquisition de l'Egypte et des îles de l'Archipel. La France rejeta ces propositions; elle était trop embarrassée dans ses finances pour se lancer dans une entreprise où il ne s'agissait pas moins que de bouleverser toute l'Europe ; mais elle fit entendre à la Russie des conseils de modération, et, en signe de bonne intelligence, elle rappela le petit corps français qui exerçait les Turcs à l'européenne. Catherine et Joseph ajournèrent leurs desseins et se séparèrent. Leurs ambassadeurs à Constantinople convinrent, avec Choiseul-Gouffier et Ségur, d'un plan de conciliation, dans lequel on faisait droit à tous les griefs de la Porte. La paix semblait assurée, et l'influence française venait de remporter une victoire non moins utile que glorieuse, lorsque l'Angleterre vint encore se jeter à la traverse, et, pour satisfaire à ses haines étemelles contre la France , elle exposa la Turquie à une ruine inévitable.

La cour de Londres avait été récemment humiliée par celle de Versailles à cause de l'indépendance des colonies d'Amérique , à cause de la ligue des neutres pour la liberté des mers; elle était encore irritée contre elle à cause de la prospérité de son commerce

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