ABDUL-HAM1D
dans le Levant, à cause du traité fait avec la Russie, qui enlevait aux Anglais le monopole de la mer Baltique; elle cherchait donc à attaquer sa rivale dans toutes ses influences politiques, ses alliances, ses intérêts commerciaux. Elle, dont les conseils, la médiation, la neutralité avaient été si longtemps funestes à la Porte, calomnia les intentions de la France, qu'elle qualifia d'abandon et de trahison , et excita le divan à rejeter le plan de conciliation. De concert avec la Prusse, elle lui fit croire que la Russie reculait par crainte, que l'occasion était venue de lui reprendre ses conquêtes, qu'il fallait la surprendre par une vigoureuse agression ; elle lui promit de contenir l'Autriche, d'armer la Sùède et la Pologne, de lui donner l'assistance de tous ses vaisseaux. En poussant ainsi à la guerre, elle n'avait qu'un but : profiter des embarras intérieurs de la France pour lui faire perdre ou son influence dans le Levant si elle abandonnait les Turcs, ou son traité avec la Russie si elle les soutenait. La Porte, trompée et entraînée , refusa le plan de conciliation que lui proposait la France (août 1787).
§ IV. — Nouvelle guerre contre lté Russes. — Mort
d'Abdul-Hamid.
Aussitôt l'Autriche prit parti pour la Russie ; la Suède se prononça pour la Porte ; l'Angleterre et la Prusse continuèrent leurs intrigues, mais en restant immobiles. Quant à la France, qu'essayait alors de gouverner le cardinal de Brienne , elle s'inquiéta vivement d'une guerre où elle voyait l'Angleterre mettre l'Europe en feu pour lui enlever son influence sur la Turquie, la Suède et la Pologne, prendre ainsi le rôle qu'elle avait eu jadis, et la réduire à n'être plus qu'une puissance secondaire. Mais cette guerre, il ne lui était pas permis de s'en mêler, car elle sentait bouillonner en elle la plus terrible des révolutions ! Aussi l'opinion favorable à l'alliance russe éclata alors ouvertement ; et l'expression la plus
brillante de cette opinion fut l'ouvrage de Volney, intitulé : Considérations sur la guerre présente entre les Turcs et les Russes, ouvrage où il dénigrait, outre mesure, l'alliance de la Porte, montrait que les temps de cette alliance étaient passés, conseillait le démembrement de l'empire ottoman de concert avec la Russie, et excitait la France à s'emparer de l'Égypte. En même temps, Choiseul-Gouffier, qui était trop porté, par sa passion pour l'antiquité grecque, à ne voir dans les Turcs que les persécuteurs des descendants des Hellènes , appela l'attention de la chrétienté sur l'état misérable des Grecs : il demanda qu'on fît de la Morée un État indépendant sous la protection de la France. « Régénérer les Ottomans est chose impossible, disait-on de toutes parts ; ils croient eux-mêmes que le moment de leur destruction est arrivé. L'alliance de la Porte ne peut plus entrer dans les combinaisons de l'équilibre des grandes puissances. Devons-nous, pour secourir un tel peuple, porter le théâtre de la guerre jusque dans la mer Noire, et couvrir nous-mêmes la capitale de cet empire? Pouvonsnous faire de tels efforts devant la ligue des puissances rivales intéressées à détruire notre commerce du Levant? Ne faut-il pas plutôt, puisqu'un démembrement est certain, nous emparer des meilleurs ports des Turcs, et saisir en Égypte et en Syrie les véritables sources de l'abondance et du commerce (1) ?» Le cabinet de Versailles se laissa ébranler par cette opinion ; essayant de balancer les intrigues de la cour de Londres par ses négociations, il proposa, de concert avec l'Autriche et l'Espagne, d'un côté à la Porte sa médiation, de l'autre côté à la Russie une alliance dont la paix avec les Turcs serait la première condition, et qui aurait pour but principal d'arrêter les desseins turbulents de l'Angleterre et de la Prusse. Catherine, voyant dans ces propositions une tendance de la France à entrer entièrement dans sa politique, accepta avec empressement; mais le divan rejeta la médiation qu'on lui
(1) Mémoires de Matthieu Dumas, 1. 1.
offrait ; l'Angleterre fit des menaces de juerre, et le cabinet de Versailles fut contraint de suspendre ses négociations.
Les généraux de Catherine eurent d'abord peu de succès. Leur année traversa les provinces tartares; mais « la famine, la peste, toutes les calamités d'une guerre longue et cruelle , les avaient désolées. Il fallait apporter les vivres à d'immenses distances; les moindres succès faisaient couler des flots de sang ; les provinces, épuisées, ne pouvaient plus suffire aux recrutements ; on était réduit à y comprendre les exilés de la Sibérie. » Cependant les places de Kherson et de Kilbourn, vivement attaquées par le pacha d'Oczakof, furent défendues par Souwarof ; il soutint trois assauts et repoussa les Turcs. Romanzof et le prince de Saxe-Cobourg s'emparèrent de Choczim. Potemkin , avec 80,000 hommes, assiégea Oczakof (décembre 1788). Le kapoudan-pacha Gazi-Hassan vint pour délivrer cette ville; il poursuivit la flotte russe et se laissa attirer à l'embouchure du Dniester, où une bataille s'engagea; il perdit quinze vaisseaux et onze mille hommes. Alors Oczakof, qui n'avait pour défense que de vieilles fortifications, fut vivement pressée, et Potemkin ordonna l'assaut : la place fut emportée et mise à sac avec une fureur sauvage. Les vainqueurs, qui avaient perdu 20,000 hommes pendant le siège, ne firent point de quartier, et massacrèrent plus de 25,000 habitants.
Joseph II, qui avait pris lui-même le commandement de son armée, obtint moins de succès que les Russes ; il essaya de surprendre Belgrade, mais il fut contraint de se retirer. Le grand vizir repoussa les Allemands jusqu'à Lugos, prit quelques places de Hongrie, ravagea lebanatdeTemeswar et faillit surprendre l'empereur lui-même. C'étaient de faibles compensations au désastre d'Oczakof.
Peu de temps après, Abdul-Hamid mourut (7 avril 1789). Sélim III, son neveu, lui succéda.
§ V. — Sélim III (1789). — Continuation de la guerre. — Paix
L'avènement d'un jeune sultan rendit quelque confiance à la nation, terrifiée par le massacre d'Oczakof ; le fils de Moustapha 111 avait reçu une éducation libérale, et Ton savait qu'il rêvait le rétablissement de la puissance ottomane. Depuis 1 786, il avait entretenu avec la cour de France des relations suivies, et un de ses favoris, Isaac-Bey, avait été envoyé dans ce pays pour étudier les différentes branches de l'administration. Il disait lui-même que la guérison des maux de l'État était l'unique objet de ses profondes réflexions.
On avait donc conçu de lui les plus hautes espérances, et des prophéties complaisantes annonçaient un règne glorieux.
Le premier acte de Sélim fut d'ouvrir les prisons , de rappeler les exilés et de révoquer l'ordre, donné par son prédécesseur, de porter à la monnaie tout ce que l'on possédait de vaisselle d'or et d'argent. Pour délivrer les débiteurs insolvables, il donna, aux dépens du trésor, trente pour cent aux créanciers qui les faisaient détenir. Voulant s'assurer par lui-même de la conduite des agents de l'administration, il aimait à parcourir Constant inople sous un déguisement et à redresser tout ce qu'il trouvait de contraire à la justice ; mais son zèle avait un tel caractère de sévérité, que bientôt la terreur s'attacha à ses pas, et que sa vue fit fuir ceux qu'il voulait protéger.
Cependant la guerre continuait ; mais, la France ayant offert sa médiation, des conférences s'ouvrirent à Foczani. L'Angleterre et la Prusse redoublèrent d'efforts pour les rendre inutiles : elles commencèrent des armements ; elles firent alliance avec la Pologne, et celle-ci avec la Porte; elles promirent des secours à la Suède. Les hostilités recommencèrent. Sélim voulait prendre lui-même le commandement de ses armées; le divan, par des raisons superstitieuses, l'en empêcha.
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Le 21 juillet, Gazi-Hassan, qui, depuis la perte de la flotte, commandait Pavant-garde de Tannée , fut battu près de Foczani parles Russes et les Autrichiens, commandés par Souwaroff et le prince de Cobourg. Le grand vizir, voulant venger cette défaite, profita de la séparation des troupes alliées pour attaquer Tannée autrichienne; mais Tarrivée subite de Souwaroff renversa ce plan, et les Turcs perdirent à Rimnik 22,000 hommes, soixante canons, toute leur artillerie de siège et leurs munitions (22 septembre). Us repassèrent le Danube.
Le prince de Gobourg entra immédiatement en Valachie et en Moldavie, tandis que Laudon prenait Belgrade et toute la Servie ; les Russes, de leur côté, s'emparèrent de Bender, d'Ackerman, de la province d'Oczakof, de la Bessarabie; ils brûlèrent Galatz et menacèrent Tsmaïl,
L'Angleterre se prépara alors sérieusement à venir au secours de la Turquie, ël elle lui fit conclure (31 janvier 1790) un traité d'alliance offensive et défensive avec la Prusse, dont les armées devaient entrer en campagne au printemps ; enfin, la Suède lança sur la Russie une armée qui menaça Saint-Pétersbourg, et une flotte qui livra un combat glorieux.
Malgré ces diversions, la Turquie ne voyait point ses dangers diminuer, lorsque la mort de Joseph II (20 février 1 790) vint heureusement modifier la politique de l'Autriche, qui accorda d'abord un armistice et signa ensuite (septembre 1790) des préliminaires, convertis en traité de paix à Sistova (4 août 1791). Par ce traité, les Ottomans ne perdirent que le vieux Orsova et le territoire limité par TUnna. Mais, d'autre part, la Suède fit la paix avec la Russie à Verulœ (14 août 1790), et Ismaïl, menacée depuis longtemps, fut emportée d'assaut par les Russes (22 décembre 1790) : un massacre de trois jours ne laissa échapper de cette ville qu'un seul homme, qui apporta la nouvelle de ce désastre. La population de Gonstantinople, qui, après la défaite de Rimnik, avait manifesté son mécontentement par des incendies
et des menaces, demanda alors la tête de Gazi-Hassan, et Sélim, effrayé, le livra aux bourreaux.
La révolution française venait d'éclater. Une telle commotion offrait aux ennemis de la France l'occasion tant cherchée de ruiner la puissance des Bourbons et leur influence européenne. Tous détournèrent leurs regards de l'Orient, à l'exception de la Russie, qui vit, dans les préoccupations des autres puissances, le moyen de ruiner la Turquie. Mais alors l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, intervinrent, en reprochant à la czarine « de continuer une guerre qui empêchait les puissances européennes de s'occuper des affaires de l'Occident. » Enfin, des négociations ouvertes à Galatz, au mois d'août 1791, amenèrent le traité d'Yassi (9 janvier 1792). La Russie obtint définitivement la Crimée, une partie du Kouban, où elle devait bientôt créer Odessa, la Bessarabie et la place d'Oczakof; le Dniester fut reconnu pour limite des deux empires, et l'on stipula une indemnité de douze millions de piastres en faveur de la czarine. Dans ce traité, les principautés danubiennes n'étaient plus désignées que comme des provinces turques, et les capitulations de 1393 et de 1460 étaient passées sous silence.