DE LA PAIX D'YASSI A L' AVENEMENT DE MAHMOUD II
§ h — Contre-coup de la révolution française à Constantinople. — Ambassades de Descorches, de Verninac et âïAubert- Dubayet.
La situation de l'empire ottoman était alors déplorable : presque tous les pachas d'Asie n'étaient plus attachés au sultan que par quelques tributs et des formules de respect; les Persans et les Kourdes menaçaient les frontières orientales; les mameluks tyrannisaient l'Egypte; la Syrie était en pleine révolte; les pachas et les peuples de la Turquie d'Europe ne paraissaient pas mieux soumis que ceux d'Asie ; l'anarchie était telle, que des bandes de
brigands s'étaient formées dans les Balkans, le Rhodope et le n. si
Pinde, qui rançonnaient et ravageaient des provinces entières : une de ces bandes venait d'imposer une forte contribution à la seconde ville de l'empire, à Andrinople. Sélim s'occupa immédiatement de la répression de tous ces désordres, et, tout entier à l'administration intérieure de ses Étals, il resta neutre dans la grande lutte entreprise par les ennemis de la révolution française.
Le divan, ne comprenant rien à nos nouvelles mœurs, laissa ceux de nos compatriotes qui étaient établis à Constant iuople chanter la Marseillaise, et même planter à Péra un arbre de la liberté. Malgré cette complaisance ou cette indifférence, la Révolution n'en porta pas moins un coup terrible à notre influence en Orient, en affaiblissant notre renommée catholique, en suspendant nos relations de commerce, en livrant nos compatriotes à l'esprit de discussion et à la discorde politique, en laissant enfin notre diplomatie incertaine, impuissante, dévoyée de ses traditions.
Choiseul-Gouffier déplaisait depuis longtemps à nos marchands, à cause de sa passion pour les antiquités, qui lui faisait négliger les intérêts du commerce; mais leur mécontentement fut au comble quand ils le virent résister à leur esprit révolutionnaire, se mettre en correspondance avec les ennemis de la France, laisser les légations d'Autriche et de Russie dépeindre au divan l'état de notre pays sous les plus odieuses couleurs. Alors une société populaire se forma à Péra, où l'on agita la question des intérêts de la France dans le Levant; l'ambassadeur y fut accusé de trahison, déposé de ses fonctions par un vote unanime (1792), et remplacé par un marchand qui devait porter le titre de député et représentant du commerce français auprès de la Sublime Porte. Le divan refusa de reconnaître ce changement ; mais, à cette époque, Choiseul ayant été décrété d'accusation par la Convention nationale, à cause de sa correspondance avec les frères de Louis XVI et les cours ennemies de la France, il s'enfuit de Constantinople et alla chercher un refuge en Russie.
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Sémonville fut alors désigné pour remplacer Choiseul-Gouffier ; mais rinternonce impérial, baron de Herberg, fit aussitôt près du divan les plus vives instances pour que le nouvel ambassadeur ne fût point admis. « La faction sanguinaire des jacobins, dit-il, voulant souffler partout l'esprit de discorde et d'anarchie dont elle est animée, vient d'expédier à Constant inople un de ses membres les plus dangereux, nommé Sémonville, homme tellement noté par la perversité de ses principes, que plusieurs cours ont déjà décliné ou refusé de l'admettre en qualité de ministre, et même sur leur territoire. Les projets exécrables de cet émissaire, connus de la cour impériale et royale, ne tendent à rien moins qu'à renverser l'harmonie parfaite, si heureusement rétablie entre ces deux empires, pour préparer une diversion favorable à des hordes de scélérats, que Sa Majesté impériale travaille, de concert avec ses augustes alliés, à mettre hors d'état de bouleverser l'Europe entière. » La Porte, cédant à ces remontrances, refusa de recevoir notre représentant. Plus tard, quelques différends avec la Russie, qui furent terminés à l'amiable par notre médiation, eurent pour résultat un rapprochement avec la France : d'ailleurs, le kapoudan-pacha avait besoin d'ouvriers habiles pour creuser un bassin dans le port de Constantinople et pour construire des vaisseaux ; on demanda ces ouvriers à la France ; celle-ci s'empressa de les expédier, et avec eux une compagnie d'artillerie légère, qui fut obligée de prendre la voie de terre. Enfin, le Comité de salut public envoya, avec le titre de chargé d'affaires, le citoyen Descorches, ex-marquis de Sainte-Croix, patriote très-ardent et habile négociateur.
À cette époque, la guerro des rois contre la révolution française était commencée , et la coalition cherchait à se renforcer de la Turquie. Les ministres étrangers, et principalement celui d'Angleterre, excitaient le divan à rompre avec la France, en lui promettant leurs bons offices pour amener la Russie à abandonner ses dernières conquêtes. Descorches avait donc pour mission de com-
battre les calomnies et les sollicitations des puissances coalisées. Grâce à ses représentations, la Porte, qui n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à entrer dans la ligue des rois absolus, persista dans sa neutralité et continua à couvrir de sa protection les marchands et les établissements de la France.
La Convention , satisfaite de ce résultat , laissa Descorches à son poste de chargé d'affaires, en lui enjoignant d'entretenir le divan dans ses dispositions amicales, de faire respecter les anciennes capitulations et surtout de maintenir le protectorat de la France sur les chrétiens d'Orient. Les instructions du Comité du salut public furent entièrement copiées sur celles que le gouvernement des Bourbons avait données à ses agents pendant deux siècles. Descorches remplit sa mission avec plus de zèle que de succès ; il soutint avec dignité l'honneur et les intérêts de la France , et lui conserva l'affection de la Porte ; il fit célébrer à Constantinople toutes les victoires , toutes les fêtes révolutionnaires ; il s'efforça de maintenir l'ordre dans nos consulats, et fit même passer quelques secours d'argent aux religieux de la Syrie; mais ses demandes et ses démarches n'étaient pas soutenues parle pavillon français, qui n'apparaissait plus que rarement dans les mers ottomanes. Les autorités turques se livrèrent sans crainte à leurs habitudes d'oppression ; notre commerce tomba en décadence ou nous fut enlevé par les Anglais et par les Grecs; la légation d'Autriche prit sous sa protection les églises de Constantinople ; la légation d'Espagne celles de la Syrie , et les droits et l'influence de la France dans le Levant semblèrent suspendus.
Dès que la Convention eut vaincu la coalition et conclu les traités de Bâle, elle voulut faire reprendre à la France sa position en Orient, et envoya ($6 avril 1795) à Constantinople M. de Verninac Saint-Maur, comme chargé d'affaires extraordinaire, avec mission de remettre l'ordre dans notre commerce et nos consulats, de renouer l'alliance avec la Porte, de revendiquer tous nos droits sur les chrétiens d'Orient. Verninac fut reçu en audience
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solennelle par le sultan, et, selon les habitudes militaires de la France républicaine, il se fit précéder par un détachement de grenadiers français, la baïonnette au bout du fusil ; ce détachement s'arrêta dans la deuxième cour du Sérail, et présenta les armes aux membres du divan. Cette nouveauté ne déplut pas : la renommée de nos victoires avait traversé les calomnies de nos ennemis, et les Turcs étaient avides de voir ces guerriers qui avaient fait trembler l'Europe.
Cependant la mission de Verninac n'eut pas un plein succès : il s'imaginait qu'il allait révolutionner la Turquie, comme les armées républicaines avaient révolutionné les peuples de l'Occident, et, à cet effet, il fit imprimer et distribuer une gazette en langue française, où il exposait les principes du gouvernement de la France et donnait des conseils au divan. Ces manières d'agir déplurent au sultan , et Verninac, traversé d'ailleurs dans ses négociations par l'Angleterre, s'en retourna (1796) sans avoir rien fait pour notre commerce ni pour les catholiques d'Orient, mais après avoir arraché à l'orgueil musulman une concession que Louis XIV avait vainement demandée, l'envoi à Paris d'une ambassade turque, qui dorénavant serait permanente : l'ambassadeur nommé fut Esseyd- Ali, qui resta en France jusqu'en 1802.
Le général Aubert-Dubayet succéda à Verninac sous le titre d'ambassadeur (1796). On prétend que, lors de sa réception, le sultan Sélim lui dit : « J'accepte avec plaisir les assurances d'amitié du Directoire ; je peux y compter , car la République française n'épousera jamais une archiduchesse d'Autriche. » Le nouvel envoyé obtint du divan le rétablissement de l'ambassade française dans tous ses droits et privilèges, la restitution des églises et établissements catholiques de Galata, de Smyrne et de Syrie, l'assurance que les capitulations de 1740 seraient respectées dans toutes leurs parties. Il avait amené des ingénieurs, des officiers, des instructeurs de toutes armes, des soldats et des ouvriers d'artillerie pour instruire les canonniers turcs et diriger les fonderies et ii. «i.
les arsenaux, enfin jusqu'à des pièces de campagne, montées sur leurs affûts et attelées. Avec ces secours, on forma un corps de huit cents canonniers, dont les manœuvres excitèrent l'admiration des Turcs ; un escadron de cavalerie fut organisé, armé et exercé à l'européenne; enfin, on composa, avec des renégats étrangers, un bataillon d'infanterie qui devint le noyau du nizam-djédid, ou armée de nouvelle ordonnance. Nous verrons plus loin ce que devinrent ces innovations.
§ IL — Changement de politique de la France. — Projets de
conquête de lÉyypte.
Aubert-Dubayet, voyant les bonnes dispositions du sultan pour la France, le sollicita de faire ce qu'avaient fait tant de fois ses ancêtres, de se déclarer contre l'Autriche. Sélim ne repoussa pas cette proposition; mais il se fit alors, dans la politique du Directoire, un revirement qui devait avoir les plus funestes conséquences.
Les défaites presque continuelles de la Turquie, les désordres toujours croissants de son administration, les idées d'indépendance qui agitaient l'Albanie , la Servie , la Grèce, la Syrie, les révoltes continuelles des pachas, portaient l'Europe à croire que cet empire touchait à sa fin. C'était aussi l'opinion du Directoire, qui avait repris les doctrines de Choiseul et de Vergennes : il croyait qu'il fallait non-seulement s'apprêter à prendre une part dans le démembrement de l'empire ottoman , mais encore se faire cette part à l'avance, seul, sans le concours de la Russie, malgré toute l'Europe. Le rétablissement de la puissance française en Orient était, disaitil, une des nécessités de notre lutte avec l'Angleterre.
Des plans avaient jadis été proposés à Choiseul et à Louis XVI pour la conquête de l'Egypte : le Directoire les discuta, ainsi que les rapports faits récemment par un officier du génie, Lazowski, chargé d'une mission en Turquie , et par les citoyens Magallon,
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consul au Caire, et Prix-Réal, négociant dans cette ville. Le premier n'hésitait pas à conseiller au gouvernement français de renoncer à l'alliance de la Porte et de s'approprier les provinces qui échappaient à sa domination ; il assurait que le sultan était hors d'état d'opposer le moindre obstacle à une entreprise contre l'Égypte , où sa domination était illusoire ; que la faiblesse des ressources de la Turquie , l'épuisement de ses finances, les vices de son gouvernement, tout enfin présageait sa chute prochaine. Les deux autres , victimes des avanies journalières que les mameluks imposaient aux Français, avaient de même, en adressant leurs plaintes au gouvernement , suggéré l'idée d'une conquête dont ils . faisaient ressortir la facilité ; ils entraient dans les détails les plus minutieux sur le climat , les productions, les mœurs, les chances de succès, le débarquement des troupes, les marches, les vivres, etc. Le ministre des relations extérieures, Delacroix, adopta avec empressement ce projet d'une expédition en Égypte, et la présenta au Directoire dans les premiers jours de ventôse an iv. 11 n'y eut d'opposition que de la part de Laréveillère ; mais on ajourna l'exécution. Talleyrand, qui succéda à Delacroix, voulait qu'on attendît la paix générale et qu'on fît alliance avec l'Autriche et l'Angleterre contre la Russie, pour partager , sans cette dernière puissance, l'empire ottoman.
Pendant ce temps, la même pensée du démembrement de la Turquie occupait Bonaparte au milieu des merveilles de sa campagne d'Italie : des champs de Rivoli et d'Arcole, il regardait TOrient, cette contrée des grands empires, d'où viennent, disaitil, les grandes gloires ; et, dès que l'occasion s'en offrit, il se hâta de mettre une main sur ces pays du Levant, où la puissance française était presque entièrement à restaurer. La ruine de la république de Venise lui permit de s'emparer des îles Ioniennes , de Parga, de Butrinto, de Larta, de Vonizza et de Prevesa, c'est-àdire des dernières possessions des Vénitiens en Grèce et en Épire. L'apparition des soldats français sur cette côte peuplée de calho-
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liques , où les descendants des colons normands et angevins existaient encore , y fit une profonde sensation , surtout parmi les Grecs, qui commençaient à nourrir quelques idées d'indépendance ; elle eut même l'apparence de préparatifs hostiles contre l'empireottoman(l). « Les îles Ioniennes, écrivit Bonaparte au Directoire (16 août 1797), sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble. Je crois que, si nous étions obligés d'opter, il vaudrait mieux restituer r Italie à l'empereur et garder ces îles , qui sont une source de prospérité et de richesses pour notre commerce. L'empire des Turcs s'écroule tous les jours : la possession de ces îles nous mettra à même de le soutenir autant que cela est possible, ou d'en prendre notre part. Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que , pour détruire véritablement l'Angleterre , il faut nous emparer de l'Égypte. Le vaste empire ottoman , qui dépérit tous les jours , nous met dans l'obligation de penser de bonne heure à prendre des moyens pour conserver notre commerce du Levant (2). »
Pendant les négociations de Campo-Formio , Bonaparte s'entoura de tous les documents qui pouvaient l'éclairer sur l'état de l'Orient ; il étudia et chargea de notes les nombreux ouvrages qui traitaient de cette matière; il se fit envoyer par Talleyrand les
(1) Par Tordre du divan, le patriarche de Conslantinople publia une instruction paternelle, où il disait que l'hérésie latine avait causé tous les maux de l'Occident, mais que l'Eglise d'Orient avait été préférée de Dieu, qui avait suscité la puissance dominatrice des Ottomans à la place de l'empire romain, pour la protéger contre l'hérésie, et il anathématisaii les nouvelles idées de liberté, comme venant de la jalousie du démon en haine des prospérités de l'Église d'Orient.
(2) Talleyrand lui répondit le 23 août : « Rien n'est plus important que de nous mettre sur un bon pied en Albanie, en Grèce, en Macédoine et autres provinces de l'empire turc d'Europe, et même dans toutes celles que baigne la Méditerranée, notamment l'Égypte, qui peut nous devenir un jour d'une grande utilité. Le Directoire, eu approuvant les liaisons que vous avez établies avec lu nation albanaise, désire que vous fassiez connaître le peuple français au reste des provinces turques d'une manière qui, tôt ou tard, puisse tourner à leur profit et au nôtre, et au désavantage de nos communs ennemis. »
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pièces des affaires étrangères , les mémoires et plans proposés à Louis XIY et à ChoiseuL, les rapports de Lazowski et de Magallon. Il fit parcourir les échelles du Levant par un agent habile, Poussielgue, qui s'arrêta à Malte et lui envoya des rapports très-détaillés sur les points principaux de la Méditerranée. Il entama aussi des relations avec les Souliotes, accoutumés depuis longtemps à respecter le nom de la France, et qui luttaient pour leur liberté contre le fameux Ali, pacha de Janina ; il leur fit môme passer des armes. Il envoya aux Maïnotes des émissaires grecs, avec une lettre pour « le chef du peuple libre de Maïna, » dans laquelle il prodiguait à ces brigands le nom de Spartiates. Il fit sonder sur ses projets d'indépendance le même Ali-Pacha, et lui proposa un traité d'alliance. Enfin, il s'occupa par-dessus tout de Malte. « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte? écrivait-il à Talleyrand (13 septembre 1797). Quatre cents chevaliers et au plus un régiment de cinq cents hommes sont la seule garde qu'ait la ville de la Valette. Les habitants, qui montent à plus de cent mille, sont très-portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim : je leur ai fait exprès con-
fisquer tous leurs biens en Italie. Avec l'île de Saint-Pierre, que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte et Gorfou, nous serons maîtres de la Méditerranée. S'il arrivait qu'à notre paix avec l'Angleterre nous fussions obligés de céder le cap de Bonne-Espérance, il faudrait alors nous emparer de l'Égypte. On pourrait partir d'ici avec 25,000 hommes, escortés par huit ou dix bâtiments de ligne ou de frégates vénitiennes, et s'en emparer. L'Égypte n'appartient pas au Grand Seigneur... Je désirerais que vous prissiez quelques renseignements et me fissiez connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d'Égypte. »
Le coup de main projeté sur Malte ne fut pas exécuté ; mais Poussielgue, qui s'y était rendu avec le titre d'inspecteur des échelles du Levant, s'efforça de le préparer en gagnant les chevaliers aux intérêts de la France. D'ailleurs , l'ordre était tellement
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déchu , que cette possession ne pouvait manquer de tomber entre des mains étrangères. En effet, Malte était convoitée à cette époque, non-seulement par la France, mais par l'Autriche et par r Angleterre, et Tordre signa même avec ces deux puissances des traités qui la mettaient dans leur dépendance.
§ III. — Expédition & Egypte. — Rupture de la France avec la
Porte. — Paix de 1802.
Le Directoire et Bonaparte avaient conçu leur projet sur l'Orient au milieu des embarras de la guerre ; dès que la paix de Campo-Formio eut été signée, l'expédition d'Égypte fut facilement résolue. Ce fut une grande faute : l'ancien gouvernement de la France s'était préparé à prendre sa part de l'empire ottoman, s'il s'écroulait, mais en s'efforçant d'empêcher cette catastrophe ; tandis que le nouveau gouvernement, en enlevant brutalement à cet empire une de ses provinces, précipitait sa ruine, rompait une alliance qui avait survécu à tant de désastres, enfin mettait pour la première fois en présence les Turcs et les Français : aussi les considérations politiques eurent-elles moins de part à cette détermination du Directoire et de Bonaparte que les considérations d'une ambition vulgaire.
Cependant l'expédition avait de grandes chances de succès : il était facile de faire entendre à la Porte, sur laquelle nous avions tant d'ascendant, qu'elle avait pour but de chasser les mameluks, de rétablir notre commerce, de chercher un passage dans l'Inde. Nous nôus présentions en Égypte comme amis du sultan, comme protecteurs de l'islamisme, et nous en donnions pour preuve la prise de Malte, par laquelle nous vengions le croissant d'une longue série d'outrages. Une fois établis, nous aurions négocié pour obtenir une cession complète, et, avec de l'argent, nous l'aurions obtenue. Mais, à cette époque, Aubert-Dubayet mourut, et on laissa les fonctions de l'ambassade à un simple chargé d'affaires, Ruffin ;