‹ Histoire de la TurquieChapitre 45 sur 69 · S ELI M IN · texte numérisé non relu

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de plus, Talleyrand, qui devait aller à Constantinople pour éclairer le divan sur les causes et le but de l'expédition, pour apaiser son irritation et le maintenir daus sa neutralité, craignit les Sept-Tours et fit nommer à sa place Descorches, qui arriva trop tard et n'obtint pas même une audience. Enfin, nous devions trouver de nombreux auxiliaires dans les populations chrétiennes, qui, depuis si longtemps, attendaient de nous leur délivrance : en effet, l'Egypte renfermait encore à cette époque près d'un demi-million de chrétiens; et, en Syrie, les Maronites et les Druses, réunis sous l'émir Beschir, pouvaient donner 40,000 soldats. Mais la croisade nouvelle était faite avec des idées qui n'étaient point celles des peuples qu'on voulait conquérir : toute expédition de la France en Orient *■ ne peut réussir qu'avec la croix pour bannière, et celle de 1798 était loin d'avoir la moindre inspiration religieuse. Bonaparte, par ses proclamations mahométanes, excita la défiance des chrétiens d'Egypte et de Syrie ; il ne prononça le nom de Jérusalem que pour dire que cette ville n'était pas dans sa ligne d'opérations; ses soldats se moquaient également de la Bible et du Koran ; ils respectèrent mieux les mosquées que les monastères; à la prise de Jaffa, ils enveloppèrent dans le même châtiment musulmans et chrétiens : aussi les catholiques de la Syrie, qui avaient d'abord pris les armes, restèrent immobiles, et Beschir ne promit sa coopération à Bonaparte que lorsque Saint-Jean-d'Acre serait pris (1).

Par toutes ces causes, l'expédition échoua ; mais il resta quelque chose de la croisade de la Révolution ; l'Asie occidentale fut remuée par l'arrivée des Français ; tous les souvenirs anciens se réveillèrent; toutes les sympathies de l'Orient pour la France furent ranimées; la valeur française rentra en possession de la re-

(I) « Il est constant que, pendant tout le siège de Saint-Jean-d'Acre, noire cumpfut rempli d'habitants du pays, qui invoquaient le ciel pour le succès de nos armes, et qui ue manquaient jamais, à chaque assaut, de lui adresser leurs ferventes prières. Beaucoup d'entre eux s'agenouillaient la face tournée vers la ville. 11 est vrai aussi que la ville de Damas fit offrir ses clefs à Bonaparte. » (Mémoires de Bourrienne, t. II, p. 245.)

nommée qu'elle avait autrefois dans ce pays ; notre gloire nouvelle rendit plus éclatante notre gloire du moyen âge. Aussi les souvenirs de la conquête républicaine se mêlent maintenant aux souvenirs de nos conquêtes chrétiennes dans l'esprit des Orientaux ; les noms de Godefroy, de saint Louis, de Bonaparte, de Kléber, sont également populaires sous les tentes des Bédouins et dans les monastères du Liban ; les noms d'Ascalon et du mont Thabor, de Damiette et des Pyramides, sont également impérissables.

L'expédition d'Égypte eut donc pour résultat général de ranimer l'influence française en Orient, de tirer ces contrées de leur immobilité, de les faire entrer de nouveau dans la sphère d'action de la France, de les habituer comme jadis à regarder les Français comme la grande nation de l'Occident. Mais tout d'abord elle fut désastreuse pour notre commerce, nos établissements religieux, nos relations avec la Porte. En effet, à la nouvelle du débarquement des Français, la stupéfaction du divan fut extrême, et le ministre anglais, appuyé des ministres de Russie et d'Autriche, en profita pour exciter l'orgueil musulman à se venger d'une telle insulte. La cour de Constantinople hésita : elle attendait une explication de la France, elle se croyait trompée par les ambassadeurs des puissances coalisées. Quant à Ruffin, il se trouva dans la position la plus critique : étant sans instructions, il essaya d'abord de nier l'expédition, puis de l'expliquer. La France, disait-il, envoyait des troupes en Égypte, non pour détruire, mais pour affermir la domination du Grand Seigneur contre les mameluks, qui, depuis plus d'un siècle, n'avaient cessé d'entraver les relations commerciales de la France en Egypte, et de persécuter les négociants français... On ne l'écouta pas. Alors il tenta de faire craindre à la Porte les suites d'une rupture ; mais tout cela fut inutile, et le sultan, après avoir longtemps hésité, déclara la guerre à la France, et fit conduire Ruffin aux Sept-Tours (42 septembre 1798).

Tous les Français établis à Constantinople furent emprisonnés dans les châteaux asiatiques du Bosphore, et même dans le bagne

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de Constantinople. Oubliant toute dignité, Spencer-Smith, représentant de l'Angleterre, s'empara du palais de l'ambassade de France, et s'y établit. Nos comptoirs de Grèce, d'Asie, de Syrie, furent complètement ruinés; les vaisseaux anglais se présentèrent dans l'Archipel, à Smyrne, à Beyrout, forçant les autorités musulmanes à arrêter les marchands français. Une flotte russe, partie de Sébastopol, passa à Constantinople et vint bloquer les (les Ioniennes, tandis qu'Ali -Pacha s'emparait de Butrinto et de Prevesa, cédées à la France par le traité de Campo-Formio. Nos missions et nos monastères du Levant, abandonnés depuis six ans par le gouvernement français, qui avait cessé de leur envoyer des subsides, implorèrent la protection du roi d'Espagne : ils ne continuèrent à subsister qu'au milieu d'une misère profonde et soutenus par ce zèle religieux qui ne craint pas le martyre.

La conquête des îles Ioniennes, de Malte et de l'Égypte, avaient donné à la France la domination de la Méditerranée : les défaites d'Aboutir et de Saint-Jean-d'Acre la lui enlevèrent. Bonaparte vit que c'en était fait de l'empire qu'il avait rêvé en Orient et de ses grands desseins sur l'Egypte; mais, toujours convaincu que la puissance ottomane touchait à sa fin, il était préoccupé de la pensée de ne pas laisser tomber cette province entre des mains hostiles à la France. « Les Anglais ont frémi, écrivait-il & Kléber (21 août 1799), de nous voir occuper l'Égypte. Nous montrions à l'Europe les vrais moyens de les priver de l'Inde. lis ne sont pas encore bien rassurés, et ils ont raison. Si quarante ou cinquante mille familles européennes fixaient leur industrie, leurs lois et leur administration en Égypte, l'Inde serait aussitôt perdue pour les Anglais, bien plus encore parla force des choses que par celle des armes. Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de l'Egypte est importante à la France : cet empire turc, qui menace ruine de tous cotés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous

verrions de nos jours cette belle province passer en des mains européennes (1). »

Il fallut pourtant, malgré les efforts héroïques de nos soldats, songer à l'évacuation de l'Égypte, et Bonaparte, dès qu'il eut en main le gouvernement de la France, chercha à renouer notre alliance avec la Porte. Pendant qu'il négociait à Paris avec F ambassadeur Esseid-Aly, qui, malgré la guerre, n'avait pas quitté la France, il fit passer à Constantinople, par les ministres d'Espagne et de Prusse, des propositions pacifiques. La Porte les accueillit avec empressement : elle avait vu dans quel piège elle était tombée en se traînant à la suite de ses plus mortels ennemis, contre son unique alliée ; elle avait été forcée d'envoyer dans l'armée de Souwarof , en Italie, un contingent de troupes ottomanes ; elle s'indignait que les Russes se fussent emparés des îles Ioniennes et dominassent le Bosphore ; que les Anglais se fussent établis dans l'Égypte et la Syrie, sous le prétexte d'en chasser les Français. Les préliminaires furent signés à Paris le 9 octobre 1801. Ils furent suivis de traités particuliers avec les régences d'Alger et de Tunis (17 décembre 1801, 23 février 1802), par lesquels ces États barbaresques , qui avaient profité de la guerre pour recommencer leurs anciennes déprédations, s'engageaient à respecter, comme par le passé, le commerce français.

Pendant ce temps, la paix d'Amiens se négociait : l'Angleterre voulait faire admettre la Porte dans le traité, comme partie contractante, afin de l'enchaîner dans son alliance ; mais le premier

(1) Voici comment, a Sainte-Hélène, il appréciait cette eipédition de sa jeunesse : « Le principal but de l'expédition des Français en Orient était d'abaisser la puissance anglaise. C'est du Nil que devait partir l'armée qui allait donner de nouvelles destinées aux Indes. L'Egypte devait remplacer Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la liberté des noirs avec l'intérêt de nos manufactures. La conquête de cette province entraînait la perte de tous les établissements anglais en .Amérique et dans la presqu'île du Gange. Les Français une fois maîtres des ports d'Italie, de Corfou, de Malte et d'Alexandrie, la Méditerranée devenait un lac français. »

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consul persista à faire une paix séparée avec la Turquie. Cette paix fut conclue le 25 juin 1802 : l'Égypte était évacuée par l'armée française et restituée à la Porte, dont le territoire et les possessions étaient maintenus dans leur intégrité , tels qu'ils étaient avant la guerre. Les îles Ioniennes étaient érigées en république indépendante, sous la protection de la Porte. (Cette nouveauté avait été l'objet d'un traité conclu entre la France et la Russie, de laquelle Bonaparte tendait à se rapprocher.) La Porte devait restituer les biens confisqués aux sujets français pendant la guerre, mettre en liberté nos agents, marchands, religieux, etc. Enfin, les traités qui existaient avant la guerre étaient renouvelés, et particulièrement les capitulations de 1740, avec de nouveaux articles qui réglaient le droit incontestable, pour les bâtiments français, d'entrer dans la mer Noire et d'y naviguer librement. Ruffin sortit des Sept-Tours et reprit ses fonctions de chargé d'affaires jusqu'à l'arrivée du général Brune, nommé ambassadeur (janvier 1803).

§ IV. — Réforme de l'armée. — Pasvan-Oglou. — Troubles de

la Servie.

Pendant que la France contribuait à l'ébranlement de l'empire ottoman par l'expédition d'Ëgypte , cet empire était agité par des tentatives de réformes qui amenèrent des troubles intérieurs, principalement dans la Servie.

Les vieux Osmanlis et les ulémas avaient vu de mauvais œil les innovations faites par le général Dubayet, et, lorsque celui-ci mourut (1797), ils firent dissoudre les corps nouveaux et renvoyer les instructeurs. Mais le kapoudan-pacha , Hussein, prit à son service les soldats congédiés et parvint à en réunir six cents, qu'il faisait manœuvrer devant son palais. Ses caresses et ses largesses amenèrent môme quelques musulmans à entrer dans ce corps ; mais les janissaires, d'abord par leurs moqueries, ensuite parleurs menaces , arrêtèrent ces engagements. Le kapoudan-pacha n'eu

continua pas moins l'exécution de son plan, et, lorsque Saint- Jean-d'Acre repoussa les attaques de Bonaparte, la place comptait, parmi ses défenseurs les plus utiles, ces mêmes nizam-gédittes, que Hussein y avait transportés dès qu'il avait appris la marche de l'armée française.

Constantinople les accueillit alors avec enthousiasme : le sultan voulut que, dès ce moment, le trésor public se chargeât de leur solde et que leur nombre fût augmenté. Les janissaires et les ulémas recommencèrent aussitôt leurs murmures; mais le sultan, soutenu par Hussein et par le mufti Vely-Zadé , qui avait été son compagnon d'enfance, résista à leur malveillance.

On profita de l'absence de l'aga des janissaires et des principaux chefs de ce^orps, qui étaient alors en Syrie avec le grand vizir, pour publier un hatti-chérif, qui séparait le corps des canonniers de celui des janissaires et instituait sur de nouvelles bases les corps des marins , des bombardiers et les ingénieurs militaires. Deux escadrons de cavalerie à l'européenne et deux régiments d'infanterie devaient être créés à Constantinople même. On attacha une compagnie d'artillerie à chacun des régiments , ainsi qu'un iman et une musique militaire. Pour entretenir ces nouveaux corps, on décida que tous les grands fiefs , à mesure qu'il feraient retour à la couronne, seraient administrés au profit des nizam-gédittes ; enfin, on appliqua â leur solde le revenu des douanes, des droits sur le tabac et de nouveaux impôts sur le vin, la soie, le coton, etc. Deux belles casernes furent construites , l'une en Asie , près de Scutari, l'autre en Europe, sur la route de Péra à Buyukdcré.

Le pacha de Karamanie , Abdurraman-Kadi , reçut l'ordre de lever dans les provinces asiatiques de nouveaux régiments : il le fit avec tant de zèle , qu'en moins de trois ans il eut huit régiments de nizam-gédittes.

Nous reviendrons sur les conséquences de cette réforme, qui eut une grande influence sur les troubles dont la Servie fut alors le théâtre.

La Sèrvie, tombée directement sous la domination ottomane à la suite de la bataille de Kassovo , avait eu son territoire partage en tiraars ou fiefs, accordés aux sipaliis. Les Serbes, étant devenus raïas, cherchèrent d'abord protection auprès des janissaires, qui, soldés par le trésor, n'avaient point à peser sur la population et qui étaient partout les adversaires des sipahis. D'ailleurs , depuis le xive jusqu'au commencement du xvh* siècle, le cinquième de la population masculine de la Servie était entré dans le corps dos janissaires, ce qui avait établi des liens entre ce corps privilégie et la nation. Malgré ces liens, la différence des religions rendit bientôt les janissaires aussi odieux aux Serbes que les sipahis.

Cependant le paysan serbe n'était point attaché à la glèbe : propriétaire réel de la ferre, il la cultivait à sa guise et n'avait qu'à payer ses redevances pour jouir librement de ses récoltes. Il nommait ses knès ou maires , qui étaient chargés de maintenir l'ordre et de répartir l'impôt. Les Turcs, groupés dans les villes ou dans les bourgs pour résister plus facilement à une population nombreuse, laissaient entièrement la campagne aux vaincus. Mais, si la loi était douce , l'usage avait établi des exigences qui blessaient l'orgueil des Serbes : ainsi un raïa ne pouvait entrer à cheval dans une ville, et jamais il ne devait laisser voir d'armes ; enfin, il cédait partout le pas au Turc. Aussi le brigandage, si fréquent chez les peuples des montagnes, s'était alimenté de tous les mécontents, et de nombreux corps de heiduques protestaient contre l'administration turque. Dans la guerre qui éclata, en 1787, entre l'Autriche et la Turquie, beaucoup de Serbes s'engagèrent dans les corps hongrois et y acquirent des habitudes et des connaissances militaires qu'ils ne tardèrent pas à employer contre ceux que l'amour de la liberté et la haine religieuse leur désignaient comme des ennemis et des oppresseurs.

Après la conclusion de la paix avec l'Autriche (1 790), le pacha de Belgrade, Ebet-Bekir, s'efforça de rattacher la Servie à l'empire

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