‹ Histoire de la TurquieChapitre 46 sur 69 · II. 2i · texte numérisé non relu

II. 2i

par des mesures équitables : il fit donner une amnistie aux habitants qui avaient pris parti pour l'Autriche; il essaya de réprimer les tyrannies des janissaires, qui étaient devenus insupportables, et s'appuya à cet effet sur les sipahis. Les Serbes, satisfaits , appuyèrent l'administration du pacha, dont le successeur , Hadji- Moustapha , conquit le surnom de Mère-Serbe. Les janissaires, voulant se venger, s'adressèrent à Pasvan-Oglou.

Celui-ci était un ayan de Viddin, dont le père avait été injustement décapité à l'époque de la paix d'Yassy; il se réfugia alors dans les Balkans, et, à la tète de 10,000 Krdchalis ou brigands de la Bulgarie et de la Macédoine, il ravagea le pays, s'empara de Viddin et fit payer à la Valachie des contributions. Le divan lui offrit en vain son pardon et la restitution des biens de son père ; il préféra l'indépendance dont il jouissait, se déclara l'ennemi des réformes tentées alors par Sélim, appela à lui les janissaires, dont il devint le patron , et composa sa garde avec ceux qui étaient bannis de la Servie. Il se mit en pleine révolte , prit Orsova et Silistrie , et menaça Belgrade. Le pacha de cette ville , manquant de troupes pour lutter contre un tel adversaire, fit appel aux Serbes, qui levèrent un corps dont le commandement fut confié à un heiduque : dès lors Turcs et Serbes firent cause commune. Puis le kapoudan-pacha Hussein arriva avec une armée de 80,000 hommes, assiégea le rebelle dans Viddin, mais ne put le soumettre. A la fin, le sultan traita avec lui, lui concéda le pachalik qu'il avait usurpé, et ordonna au pacha de Belgrade de rétablir les janissaires.

Cette faiblesse eut les suites qu'elle devait avoir : les janissaires, se regardant comme vainqueurs, commirent des exactions de toute sorte , et , aidés de Pasvan-Oglou , s'emparèrent de Belgrade, dont ils tuèrent le pacha. Puis ils usurpèrent toute l'autorité, exigèrent le neuvième des récoltes et se substituèrent aux sipahis. Ceux-ci s'entendirent avec les Serbes pour secouer le joug ; mais les janissaires, prévenus, ne leur laissèrent d'autre voie de salut que la fuite. Une députation fut envoyé* à Constantinople

par le knès et fit entendre au sultan ces paroles : « Es-tu encore notre czar? Viens nous délivrer, et, si tu ne le veux pas, fais-nous le dire, afin que nous nous sauvions dans la montagne et les forêts, ou que nous terminions notre vie dans les rivières. » Le sultan envoya aux janissaires Tordre de cesser leurs tyrannies; mais ceux-ci massacrèrent tous ceux des Serbes qui pouvaient devenir les chefs d'un soulèvement. Le désespoir donna de l'énergie aux malheureux raïas: en peu de jours, les janissaires furent chassés de la campagne et réduits aux villes et aux forts. Alors les Serbes se donnèrent pour chef suprême Georges Pétrovitch , ancien hciduque, qui, lors de la guerre de 1787 , s'était mis au service des Autrichiens contre les Turcs (1). On l'appelait Cseroi-Georges ou Georges le Noir. Il refusa d'abord le commandement qu'on lui décernait, parce que, disait-il, il ne savait pas gouverner : les knès lui promirent leurs conseils. Il objecta alors sa disposition à la colère, qui le portait à frapper plutôt qu'à réprimander : on lui répondit que la sévérité était précisément ce qu'il fallait dans les circonstances où l'on se trouvait.

A peine investi de l'autorité suprême, Georges attaque Belgrade, pendant que deux de ses lieutenants prennent Czabatz et Semendria . Dans le même temps, Békir, pacha de Bosnie, sur l'ordre du sultan , arrive au secours des Serbes et se présente aussi devant Belgrade. La ville se rend : le pacha, croyant tout terminé, invite les Serbes à retourner à leurs travaux et à déposer leurs armes ;

(I) Pour faire connaître ce futur libérateur de la Servie, il suffira de citer ce fait : fuyant la Servie pour se joindre aux Autrichiens, il était depuis trois jours sur les bords de la Save, près de Douboko, attendant des bateaux hongrois, qui devaient le transporter, lui et ses compagnons, de Pautre côté, lorsque son père, se retournant, regarda 1rs montagnes où il laissait tous les souvenirs de sa vie, sentit son cœur se fondre et conjura son fils de se soumettre plutôt que de passer eu Autriche. Puis, de la prière venant à la menace, il déclare qu il ira dénoncer sa fuite et celle de ses compagnons. Georges le supplie de rester, et, n'ayant pu le fiéehir, le tue d'un coup de fusil, disant : « Il vaut mieux que lu périsses tout seul que nous tous. »

mais ceux-ci refusent, car le passé leur a donné de cruelles leçons. Alors Bekir se retire et laisse le pays livré aux ravages des Rrdschalis, qui se le partagent comme une conquête.

§ v. — Ali-Pacha.

Nous verrons quelles furent les suites des troubles de la Servie el Tinfluence qu'ils eurent sur les destinées de l'empire. H nous faut maintenant, pour compléter le tableau de l'anarchie qui minait la Turquie , voir l'état d'une autre province , la basse Albanie, où l'ambition d'un pacha devait amener les événements les plus graves.

Ali , né à Tébelen dans la haute Épire , appartenait à une famille albanaise, depuis longtemps convertie à l'islamisme. Son père, Vely-Bey, persécuté par ses frères, s'était fait voleur de grand chemin et n'était rentré à Tébelen que pour exterminer sa famille, dont les biens grossirent le fruit de ses pillages. Sa mère, Khamco, avait, son mari étant mort, continué le même métier; elle tomba, avec ses enfants, aux mains des habitants de Kardiki et de Cormovo, qui l'outragèrent et la remirent en liberté. Fils de tels parents, Ali ne dégénéra point : après avoir, dès l'âge de dix-huit ans, mené la vie des brigands, à la tête d'une troupe de palikares, il tenta la fortune en se faisant le serviteur dévoué de la Porte. La révolte de 1770 avait laissé des traces dans l'Épire : un grand nombre de beys s'étaient rendus indépendants dans leurs montagnes, où ils faisaient les petits tyrans ; les routes étaient infestées de brigands ; le sultan n'avait plus ni action ni pouvoir dans une bonne partie du pays. Ali dénonça successivement à la Porte trois pachas de Delvino, dont l'un était son beau-père, l'autre son beau-frère, le troisième son ami , et les fit périr. Il obtint en récompense le titre de dervend-pacha (pacha des routes), l'autorisation de lever 4,000 Albanais et la charge de purger de brigands toute la province. Il vainquit la plupart des beys rebelles, con-

fisqua leurs biens, envoya une partie de son butin aux ministres ottomans et obtint en récompense le pacbalik de Janina (1788). Alors il exécuta la promesse qu'il avait faite à sa mère mourante d'exterminer les gens de Kardiki et de Gormovo : il s'empara de ce dernier bourg et le détruisit entièrement avec ses habitants ; l'un d'eux, accusé d'avoir fait violence à Khamco, fut tenaillé, mis à la broche et rôti à petit feu. Cependant il était exact à payer les redevances à la Porte, et, indifférent sur toutes les religions, il flattait également les musulmans et les grecs , faisant la prière avec les derviches et chantant des hymnes à la Vierge avec les papas.

En 1797, les Français étant devenus maîtres des anciennes possessions vénitiennes, il se mit en rapport avec eux et les assura de son dévouement. Mais, quand la Porte eut déclaré la guerre à la France, il s'empara de Butrinto, marcha sur Prévesa avec 20,000 hommes et rencontra, à Nicopolis, 280 Français qui firent une résistance héroïque. Prévesa fut prise, pillée, et la moitié de sa population massacrée. En môme temps, il écrivit au gouverneur des îles Ioniennes qu'il n'avait pris Butrinto et Prévesa que pour les soustraire aux Russes et aux Anglais. La Porte le nomma pacha à trois queues, mais elle commença à s'inquiéter de ses usurpations, et Ali ne parvint à apaiser ses soupçons qu'en envoyant de riches présents aux membres du divan.

En 1802, il obtint de la Porte l'autorisation de détruire les Souliotes : c'était une tribu de montagnards chrétiens et indépendants, qui, en 1770, s'était soulevée à la voix des- Russes, et contre laquelle il faisait vainement la guerre depuis 1788. Il enveloppa d'une nombreuse armée les montagnes des Souliotes, et, un traître lui ayant ouvert l'un des défilés, il réduisit les montagnards à capituler (1803). Le traité portait qu'ils sortiraient du pays avec armes et bagages; mais à peine étaient-ils en marche, qu'ils furent attaqués et massacrés. Leurs femmes se jetèrent dans des gouffres ou dans l'Achéron pour échapper

aux vainqueurs. Un petit nombre parvint à gagner les îles Ioniennes.

La destruction des Souliotes eut un grand retentissement, nonseulement à cause de leur énergique défense, mais à cause de la croix que ces montagnards avaient arborée comme signal de liberté. La Porte récompensa le vainqueur en lui donnant le titre de romili-valici, qui lui conférait le commandement des armées, en l'absence du grand vizir. Revêtu de cette nouvelle charge, il marcha contre les Krdschalis de la Macédoine et de la Thrace. Ses ennemis espéraient qu'il échouerait dans cette expédition, mais il réunit 80,000 hommes et força les rebelles à se soumettre et à lui donner des otages ; deux pachas, accusés de les avoir soutenus secrètement, furent décapités ; les routes devinrent libres, mais Ali profita de sa puissance pour accroître ses richesses en frappant des contributions sur presque toutes les villes. Ensuite, sachant que la Porte était irritée de ses succès et soupçonnait ses projets d'indépendance, il licencia son armée, retourna dans l'Épire, fit périr les plus riches habitants du pays, et en devint ainsi le maître absolu.

§ VI. — Mission de Sébastiani dans le Levant.

Pendant que les troubles de la Servie et de l'Épire témoignaient à l'Europe la faiblesse de l'empire ottoman, la guerre allait recommencer dans l'Occident, et le contre-coup s'en faire sentir sur les rives du Bosphore.

Napoléon avait pour les pays orientaux une affection rêveuse et instinctive ; il a toujours regretté, môme à Sainte-Hélène, que l'échec de Saint-Jean-d'Acre lui eût fait manquer sa carrière d'Alexandre ; il savait combien les destinées de l'Europe dépendent de ce mystérieux Levant, qui tient les clefs de la Méditerranée, les clefs de la route des Indes, combien elles dépendent surtout du maintien ou de la chute de cet empire des Osmanlis, dont

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l'existence était pour lui, comme pour les gouvernements précédents, un problème insoluble. Il regardait donc de ce côté avec une anxiété d'autant plus profonde, qu'il avait ses forces et ses pensées occupées sans relâche à l'Occident. Aussi, dès qu'il eut fait la paix avec la Turquie, il s'occupa à régénérer notre influence, notre commerce, notre nom dans le Levant, et, à cet effet, il envoya dans ces contrées un homme de confiance et de talent, le colonel Sébastiani. Le but avoué de sa mission était de requérir des Anglais l'évacuation d'Alexandrie, d'annoncer aux pachas d'Égypte et de Syrie la paix conclue avec la Porte en 1802, et de les assurer que des commissaires français allaient être envoyés dans les échelles pour renouer des relations de commerce.

Sébastiani partit de Toulon le 16 septembre 1802, et alla d'abord à Tripoli, où il força le dey à respecter les bâtiments, non-seulement de la France, mais de la république italienne. De là, il aborda à Alexandrie, que le général anglais refusa d'évacuer, mais où le pacha et les autres autorités turques lui rendirent les plus grands honneurs ; puis au Caire, où il fut reçu avec des acclamations, où tous les souvenirs de la conquête française se réveillèrent à son aspect. « En Égypte, disait-il dans son rapport, chefs, commerçants, ulémas, peuple, tous* aiment à s'entretenir du premier consul ; tous font des vœux pour son bonheur. Toutes les nouvelles qui le concernent se répandent d'Alexandrie et de Damiette aux Pyramides et aux grandes cataractes, avec une rapidité étonnante. » Il déclara qu'il mettait tous les chrétiens du pays sous la protection de la France ; il fit chanter un Te Deum, où tous les Français assistèrent ; il obtint du pacha le rétablissement des monastères du Sinaï et de l'Egypte dans leurs privilèges. De là, il se rendit à Saint-Jean-d'Acre, où Djezzar-Pacha l'accueillit avec empressement, et lui promit de rendre aux marchands français et aux religieux de la terre sainte toutes leurs prérogatives : «Je serai moi-même, dit le pacha, le commissaire français

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