‹ Histoire de la TurquieChapitre 47 sur 69 · II1ST01HE DE LA TUIIUUIE · texte numérisé non relu

II1ST01HE DE LA TUIIUUIE

à Acre, et vos compatriotes y recevront l'accueil le plus amical. • Enfin, Sébastiani s'en retourna et toucha en passant aux fies Ioniennes, où il fut accueilli au cri de • Vive la France ! » Son rapport fut publié dans le Moniteur, et fit une vive sensation : les ennemis de la France le regardèrent comme un aveu des prétentions ambitieuses de Bonaparte sur l'Orient, et ce ne fut pas une des moindres causes de la rupture de la paix d'Amiens. « Le gouvernement français, dit le roi d'Angleterre à son parlement, a conservé des vues hostiles sur ces deux points, l'Égypte et Corfou, et il a même suggéré l'idée d'un partage de l'empire turc. Ces vues sont aujourd'hui devenues évidentes pour tout le monde par la publication officielle du rapport du colonel Sébastiani, par la conduite de cet officier et des autres agents français en Égypte, en Syrie, dans les îles Ioniennes. » L'Angleterre voyait avec dépit que trois années de guerre entre la Porte et la France n'avaient pu rompre les liens qui unissaient ces deux puissances, que notre influence, fondée sur des souvenirs impérissables, allait se ranimer avec notre commerce et notre marine ; que la France républicaine^ était à même de continuer ou d'exagérer les projets de la France monarchique, soit en régénérant l'empire ottoman, soit en le démembrant à son profit.

§ VII. — Rupture de la paix d'Amiens. — Conduite de la Porte. — Contre-coup de la victoire d'Austerlitz.

La cause de la rupture de la paix d'Amiens fut donc le rétablissement de nos relations avec l'Orient, et voilà pourquoi l'Angleterre s'obstina à garder Malle. « Cette île, disait lord Pelham au parlement, était absolument nécessaire à la Grande- Bretagne, comme gage de sécurité contre les desseins de la France à l'égard de l'Egypte. » Et Bonaparte répondait : « La France ne serait plus un État maritime, si les Anglais, qui ont envahi le commerce exclusif des Indes et de l'Amérique, pouvaient encore,

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en gardant Malte, chasser la navigation française des échelles du Levant et de toute la Méditerranée. »

La même cause amena la rupture de la Russie avec la France : avec l'Angleterre, c'était Malte ; avec la Russie, ce furent les îles Ioniennes, qui en furent l'occasion ou le prétexte. La Russie y avait laissé garnison ; ses agents avaient envahi tous les pouvoirs; de ce poste, ils remuaient les Albanais et les Monténégrins. « La France réclama l'exécution de l'article portant que les deux parties contractantes garantissaient l'indépendance des Sept-lles, et qu'il n'y aurait plus dans ces îles de troupes étrangères, article évidemment violé par la Russie, puisqu'elle a continué à y tenir des troupes et qu'elle a changé le gouvernement de ce pays sans aucun concert. •

La France, attaquée par la Russie, l'Angleterre et l'Autriche, s'efforça, comme dans les temps anciens, d'exciter le divan à porter l i guerre sur le Danube, et Brune reçut des instructions à cet effet. La cour de Constantinople était restée, depuis la paix, sous l'influence des puissances avec lesquelles elle s'était alliée contre la France; mais elle supportait avec peine cette dépendance, surtout Sélira III, prince éclairé, qui s'irritait du ton arrogant de l'Angleterre et de l'influence toujours croissante de la Russie sur ses sujets. Le moment semblait donc favorable pour rétablir l'alliance ancienne ; mais les membres du divan étaient presque tous pensionnés par l'Angleterre; l'empire était, comme nous l'avons vu, plein d'agitations; enfin Brune, avec sa droiture républicaine, sa fierté pleine d'emportement, n'était pas propre à mener une négociation dans cette cour corrompue, où il fallait tant d'astuce et d'adresse : la Porte était tellement dégénérée, qu'elle n'avait plus de politique à elle, et se traînait à la remorque du plus fort. Les propositions de Brune furent accueillies avec froideur, et l'on refusa même de reconnaître à Napoléon son nouveau titre d'empereur. L'ambassadeur menaça de quitter Constantinople; le divan n'essaya point de le retenir ; il partit. La

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Porte, poussée par la Russie, promit d'entrer dans la coalition et d'envoyer des troupes en Italie ; mais elle se garda bien de le faire.

Napoléon fut mécontent de cette conduite de la Turquie, mais il refusa de s en venger. Ce n'était pas l'opinion de ses conseillers :

Talleyrand voulait qu'après avoir battu l'Autriche on lui imposât des conditions qui lui auraient laissé sa grandeur, mais en faisant d'elle une puissance tout à fait slave et orientale. Pour cela, on lui aurait enlevé ses provinces germaniques, et on lui aurait donné la Valachie, la Moldavie et la Bosnie, ce qui l'aurait assise entièrement sur le Danube, et aurait fait d'elle une ennemie éternelle de la Russie, et, par conséquent, une alliée naturelle de la France. Napoléon aima mieux affaiblir l'Autriche, pour se ménager, dans l'avenir, l'alliance de la Russie ; mais, en même temps, il montra quelle sollicitude il portait aux destinées de l'empire ottoman en se faisant céder, par le traité de Presbourg (26 décembre 1805), la Dalmatie, FIllyrie, les Bouches-de- Cattaro, etc. Aussi la Russie, qui continuait à intriguer dans la Grèce, et dont les agents avaient soulevé les Monténégrins, se hâta-t-elle de s'emparer des Bouches-de-Cattaro. En représailles, la France s'empara de Raguse.

Dès que la bataille d'Austerlitz l'eut délivrée de la crainte des Russes, dès que le traité de Presbourg lui eut donné les Français pour voisins, la Porte se rapprocha de la France, reconnut Napoléon comme empereur et lui envoya un ambassadeur extraordinaire (5 juin 1806), « pour signaler, disait Sélim, d'une manière éclatante les sentiments de confiance, d'attachement et d'admiration dont il était pénétré pour le prince qu'il regarde comme le plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami de son empire.» Napoléon répondit : « Un des plus grands, des plus précieux avantages que je veux retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et d'aider le plus utile comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à vous en donner publiquement et solen-

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nellement l'assurance. Tout ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans sera heureux ou malheureux pour la France. Monsieur l'ambassadeur, transmettez ces paroles au sultan Sélim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que mes ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne peut jamais rien avoir à craindre de moi; uni avec moi, il n'aura jamais à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis. »

Le général Sébastiani fut envoyé en ambassade à Constantinople et eut pour instruction d'exciter le divan à faire une diversion contre les Russes sur le Danube. Il emmena des officiers qui devaient l'aider à réorganiser l'armée ottomane. Avant de voir quelles furent les suites de cette ambassade, il faut que nous revenions sur la réforme tentée dans l'armée et sur les troubles de la Servie.

§ VIII. — Troubles dans la Roumélie. — Insurrection de la

Servie.

Ce n'étaient pas seulement la Servie et la Bulgarie qui étaient ravagées par les brigands des Balkans; la Roumélie avait eu sa part de pillages ; ses campagnes et ses villes ne purent être protégées par les janissaires, qui subirent de nombreuses défaites ; Andrinople fut menacée (1804). Le sultan saisit l'occasion de faire marcher un des régiments nouveaux formés à Constantinople , avec une compagnie d'artillerie légère, un escadron de cavalerie et trois régiments de la Karamanie : les brigands furent battus partout et la Roumélie délivrée. Sélim, heureux des succès des nizam-gédittes, les combla de récompenses ; et, voulant pousser plus loin une réforme qui donnait de si prompts résultats, il lança un hatti-chérif (mars 1805) qui ordonnait de choisir dans les villes et les principaux villages de la Turquie européenne, parmi les janissaires et les jeunes mahométans de vingt à vingt-cinq ans, les hommes les plus forts et les mieux constitués pour en former de nouveaux régiments. Cet ordre souleva presque partout la popu-

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la lion ; Constantinople resta tranquille ; mais on avait évité d'y publier le hatti-chérif, et le mufti contraignit les ulémas au sileoce.

En 1806, le divan, à cause de l'état général de l'Europe, crut devoir prendre quelques mesures de précaution, et Kadi-Pacha reçut Tordre d'augmenter les régiments de nizam-gédittes et de les amener à Constantinople avec tous les zaïms et timariots de son gouvernement, et deux corps de cavalerie que fournissaient les puissantes familles de Tchiapan-Oglou et de Caraosman-Oglou. On espérait que ces troupes pourraient, en se rendant sur le Danube, punir les villes qui avaient refusé d'obéir au dernier hatti-chérif. Mais, d'une part, le sultan Sélim se donna le vain plaisir de les faire manœuvrer pendant un mois ; et, d'autre part, les janissaires des différentes villes appelèrent à eux les brigands du Rhodope, de l'Hémus et du Pinde. Partout les populations, prévenues qu'on allait mettre à exécution le hatti-chérif, se soulevèrent; et, lorsque à la mi-juillet Kadi-Pacha se mit en marche, il se trouva, dès les premiers pas, en présence de masses ennemies. 11 lui fut impossible de passer outre, et Sélim fut obligé de le renvoyer en Asie avec ses troupes. Constantinople éprouva le contre-coup de cette véritable guerre civile ; les ministres furent obligés de s'enfuir et l'aga des janissaires devint grand vizir. Le mufti lui-même s'exila volontairement à Brousse.

Pendant que le cœur de l'empire était livré à ces désordres, les Serbes, se voyant abandonnés par le divan aux ravages des Krdschalis, avaient imploré l'intervention de la Russie (août 1804). Le czar leur répondit que son ambassadeur appuierait toutes leurs démarches et qu'ils eussent à s'adresser au sultan. Une députation de knès se rendit alors (février 1805) à Constantinople; elle demanda que les places fortes leur fussent remises, qu'une somme de deux millions de piastres leur fût payée comme indemnité pour la guerre qu'ils avaient soutenue contre les janissaires. Ces demandes furent regardées comme une insulte; les députés furent

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mis en prison, et le pacha de Kissa, Hafiz, reçut Tordre d'entrer eu Servie. Les Serbes, qui n'avaient songé jusque-là qu'à se débarrasser de l'oppression des janissaires , résolurent de faire la guerre pour leur indépendance. Hafiz fut battu, et un synode, convoqué à Semendria, appela tous les Serbes à la conquête de la liberté. Les pachas de Bosnie et d'Albanie entrèrent en Servie et mirent tout à feu et à sang. Czerni-Georges réunit 15,000 hommes, battit les deux pachas séparément et remporta enfin sur eux une victoire complète à Gzabatz (août 1806). Alors le pacha de Scutari leur offrit la paix aux conditions suivantes : que les Serbes auraient un gouvernement particulier et payeraient une somme de 600,000 florins, qui serait employée à désintéresser les sipahis; que la citadelle de Belgrade serait occupée par une garnison ottomane. Ces propositions furent acceptées, mais le sultan refusa de les exécuter (décembre 1806). A cette époque, la guerre ayant éclaté entre la Russie et la Turquie, les Serbes trouvèrent un protecteur dans le czar. Nous allons voir les causes de celle guerre.

§ IX. — Rupture de la Porte avec la Russie et V Angleterre, — Les Russes envahissent les provinces danubiennes.

Napoléon avait essayé de négocier la paix avec l'Angleterre et avec la Russie, et il avait posé, pour première condition des traités à faire, « l'indépendance absolue de l'empire ottoman commentant non-seulement son désir le plus vrai, mais le point le plus constant de sa politique. » Les négociations échouèrent; la guerre continua; la Porte, craignant d'y être entraînée et voulant taire respecter sa neutralité, ordonna aux volvodes de Moldavie et de Valacbie d'approvisionner leurs places, et au pacha de Roumélie de rassembler des troupes sur le Danube. La Russie prit défiance de ces précautions : elle redoubla ses intrigues pour exciter des

troubles dans l'intérieur de l'empire, fomenta la révolte des Serbes, il. îi.

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envoya des armes aux Monténégrins et aux Malnotes ; enfin, elle usa envers la Turquie des procédés qui lui avaient si bien réussi à l'égard de la Pologne, en s'immisçant dans les affaires des provinces danubiennes.

La révolte de Pasvan-Oglou ayant exposé la Valachie à de grands troubles, les Roumains songèrent à s'appuyer sur la France pour obtenir leur indépendance, et ils envoyèrent des députés à Napoléon pour lui demander son assistance afin de se constituer en État libre sous le protectorat français. Napoléon refusa de prendre aucun engagement à ce sujet. Alors les boyards valaques élurent pour prince Ypsilanti, qui rêvait de reconstituer un royaume de Dacie avec l'appui de la Russie. Les Moldaves élurent Morusi, qu'on croyait aussi du parti russe. La Porte refusa de reconnaître Ypsilanti et nomma Alexandre Soutzo, que la Russie repoussa à son tour. A la fin, la Porte céda; mais le général Sébastiani, en se rendant à Constantinople, s'était arrêté quelque temps à Bukharest auprès du prince Ypsilanti ; il avait étudié avec soin sa conduite, et il dévoila au sultan les manœuvres de la cour de Saint- Pétersbourg, en l'excitant à punir la trahison des voïvodes par une destitution. On lui objecta que, depuis le traité d'Yassy, ces princes, nommés pour sept ans, ne pouvaient être destitués qu'avec le consentement du czar ; mais, dans une entrevue particulière avec le sultan, Sébastiani démontra que ce consentement ne pouvait regarder que des fautes d'administration et non une trahison notoire ; il accusa les voïvodes d'être les instigateurs des troubles de Servie, en montrant la liaison qui existait entre Czerni-Georges et le prince Ypsilanti. Le sultan, entraîné, révoqua les voïvodes (30 août 1806) et les remplaça par Soutzo et Callimachi. Ypsilanti se sauva d'abord en Transylvanie, puis dans l'armée russe; ses biens furent confisqués et son vieux père décapité. Quant à Morusi, il se retira à Constantinople.

Ce succès diplomatique avait été obtenu si promptement, que la Russie n'avait pu détourner le coup ; â peine revenue de sa sur-

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prise, elle éprouva un autre échec qu'elle dut encore à l'habileté de notre ambassadeur.

Nous avons dit que Napoléon avait essayé de négocier la paix avec la Russie ; un traité avait môme été signé avec l'ambassadeur russe, mais le czar refusa de le ratifier. Sébasliani fit entendre au divan que les principaux motifs de ce refus étaient les garanties exigées par la France et contenues dans le traité de paix en faveur de l'empire ottoman. Le traité stipulait, en effet, l'indépendance des Sept-Iles, ce qui ôtait aux Russes le moyen d'attaquer la Turquie de ce côté, et, en même temps, il rétablissait l'indépendance de Raguse sous le protectorat de la Porte. « La Russie voit avec peine, disait le général Sébasliani, qu'elle ne pourra plus envahir de force les provinces turques, comme la Crimée, ou les lui arracher en temps de paix, comme elle lui a arraché la Géorgie et le passage des Dardanelles. » Et il demanda, au nom de l'empereur, que le Bosphore fût fermé à tout bâtiment russe de ligne ou de transport, chargé soit de troupes, soit de munitions de guerre, déclarant que laisser ce passage ouvert aux Russes serait violer la neutralité et donner aux Français le droit de passer sur le territoire ottoman, pour les attaquer sur les bords du Dniester. Il déclara, en outre, que tout renouvellement ou même toute continuation d'alliance avec l'Angleterre ou la Russie serait considéré comme une accession à la guerre contre la France. Enfin, il ajouta que V armée française en Dalmatie n'avait d'autre but que de maintenir l'intégralité de l'empire ottoman ; mais que, si la Sublime Porte s'unissait aux ennemis de la France, l'empereur serait contraint de donner à cette armée une destination tout opposée à celle qu'elle avait eue jusqu'alors. La demande de l'ambassadeur français fut accueillie, et, peu de temps après, un brick russe s'étant présenté pour entrer dans le Bosphore, le passage lui fut interdit.

Les ministres d'Angleterre el.de Russie, MM. Arbuthnot et d'Ilalinski, furent stupéfaits de ces mesures, qui annonçaient un

changement de politique de la part de la Porte. Le premier reprocha au divan d'abandonner ses fidèles alliés pour se livrer à l'influence funeste du gouvernement révolutionnaire de la France ; le second déclara qâe son maître ne pourrait tolérer de telles infractions aux traités ; tous deux demandèrent le renouvellement de l'alliance, ainsi que le rétablissement des voïvodes. Les ministres turcs furent effrayés et parurent disposés à revenir en arrière. L'alliance de la France les rassurait contre la rupture avec la Russie, mais nullement contre l'Angleterre, dont la marine pouvait ruiner le commerce de l'empire, et qui, d'ailleurs, semblait jusqu'alors lui avoir prêté une assistance gratuite. Sébastiani lui rendit confiance en disant que l'Angleterre ne compromettrait pas sa position commerciale pour des faits qui ne l'atteignaient pas directement.

Le divan essaye alors de traîner en longueur la négociation avec les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre; mais le premier s'embarque sur un vaisseau de sa nation et demande ses passe-ports ; le second, retenu à Buyukdéré par une fièvre lente, envoie son second secrétaire, Wellesley Pôle, pour exiger une réponse catégorique. Celui-ci se rend à Constantinople à franc étrier, et, comme le temps était mauvais, il arrive au divan tout couvert de boue et la cravache à la main; il répèle fièrement les demandes de son ambassadeur, et ajoute qu'une flotte, partie de Gibraltar, va passer les Dardanelles. La tenue cavalière et les paroles menaçantes du jeune secrétaire font une profonde impression sur le divan, qui ordonna aussitôt le rétablissement des voïvodes. M. d'Ualinski, représentant de la Russie, descend alors à terre et reprend ses fonctions.

Séliro fut désolé de la lâcheté du divan ; il déclara à Sébastiani, avec lequel il eut une entrevue secrète, t que, pris à l'improvisle, il cédait à l'orage ; mais qu'il nourrissait l'invariable résolution de suivre la politique de l'empereur et de former avec lui des liens plus étroits que ceux qui, pendant des siècles, avaient uni ta

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France et la Turquie. § Sébastiani assura le sultan que Napoléon comprendrait les difficultés de la situation et que son amitié n'en serait point diminuée. Sélim, dans son inquiétude, écrivit luimême à l'empereur; celui-ci lui répondit (mars 1807) en lui offrant le secours de son armée de Dalraatie, qui, par la Bosnie, pourrait gagner le bas Danube, et celui de la flotte française de Cadix, qui, passant le Bosphore, se serait rendue maîtresse de la mer Noire. En attendant, il lui expédia de Dalmatie des officiers du génie et d'artillerie.

La Porte avait lieu de croire que la satisfaction qu'elle venait de donner à la Russie en rétablissant les voïvodes arrêterait toute agression de sa part ; d'ailleurs, cette puissance était alors appelée à secourir la Prusse, battue à léna ; mais la Russie pensait qu'attaquer la Turquie, c'était combattre la France, et le général Michelson envahit la Moldavie et la Valachie. Napoléon, qui suivait avec anxiété la politique vacillante du divan, crut que le contrecoup de ses victoires sur la Prusse se ferait sentir sur le Danube, et, lorsqu'il fut à Berlin : « Écrivez, dit-il à l'envoyé turc, écrivez à votre cour pour lui donner la nouvelle de ce qui se passe ici, et annoncez que les Russes ne tenteront rien contre l'empire ottoman (28 octobre). » En effet, deux divisions détachées de l'armée de Michelson vinrent, sous les ordres du général Essen, renforcer Bennigsen et prendre part à la bataille d'Eylau ; mais la Turquie ne fut pas attaquée moins vigoureusement , et Alexandre , qui avait fait le serment de sauver la monarchie prussienne, oublia ce serment pour essayer de saisir en Orient la proie éternellement convoitée par l'ambition russe.

Sélim fut indigné de cette odieuse agression ; M. d'Italinski, interpellé, ne savait quelle explication donner , et M. Arbuthnot était contraint de reconnaître que la Porte avait lieu d'être offensée, s'il n'y avait point d'autre cause à la marche des armées russes. La population de Constant inople devint menaçante , et l'ambassadeur russe ne dut qu'aux représentations énergiques de

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Sébastiani de ne pas être jeté aux Sept-Tours : un vaisseau anglais le reçut à son bord et le débarqua à Ténédos. Pendant que Sébastiani protégeait ainsi M. d'italinski , les Russes enlevaient M. Reinhart, consul général de France à Yassi, et l'envoyaient prisonnier à Moscou.

§ X. — Napoléon envoie des secours à la Porte. — Départ de Vambassade anglaise. — L'amiral Duckworth passe les Dardanelles.

Napoléon fut vivement ému de l'attaque non motivée des Russes : il en prit occasion pour intéresser l'honneur français au soutien de la Turquie, pour dévoiler les projets de la Russie sur cet empire et déclarer que la seule condition de paix qu'il faisait au czar était le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de la Turquie. « Je ne traiterai jamais avec Alexandre, disait-il hautement, si les Russes n'évacuent la Valacbie et la Moldavie, occupées contre la foi des traités. » — « Qui pourrait calculer, écrivait-il au sénat (29 janvier), la durée des guerres, le nombre des campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Gonstantinople, si l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait de nos jours nos provinces attaquées par des nuées de fanatiques et de barbares; et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l'histoire. »

Il donna à Marmont (29 janvier), qui commandait en Dalmatie, l'ordre d'aider de tous ses moyens, conseils, armes et munitions, les pachas de Bosnie et de Scutari ; de leur envoyer des officiers

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d'état-major, les uns pour résider auprès d'eux , les autres pour parcourir les provinces turques, exalter les têtes en promettant les secours de la France et recueillir des renseignements utiles. Pour le cas où le sultan demanderait des troupes : « L'empereur n'est pas très-éloigné , disait le major général Berthier , de vous envoyer avec 25,000 hommes sur Viddin, et alors vous rentreriez dans le système de la grande armée, puisque vous en feriez l'extrême droite... Mais tout cela n'est qu'hypothétique. Dans cette grande circonstance , les Anglais hésitent et paraissent vouloir rester en paix avec la Porte. Cette dernière puissance s'est servie pour cela de la menace de transporter 40,000 hommes jusqu'aux portes d'Ispahan, et nos relations sont telles avec la Perse, que nous pourrions nous porter sur l'Indus. Ce qui était chimérique autrefois devient assez simple dans ce moment où l'empereur reçoit fréquemment des lettres du sultan, non des lettres d'emphase et trompeuses, mais dans ce véritable style de crainte contre la puissance des Russes, et portant une grande confiance dans la protection de l'empire français. »

Cependant M. Arbuthnot restait seul pour lutter contre l'influence française, car le baron de Sturmer, internonce autrichien, gardait la neutralité, et le baron de Bilfeld, chargé d'affaires de Prusse, avait perdu toute influence depuis les désastres de son pays ; quant à l'Espagne et à la Hollande, elles suivaient notre impulsion.

Sélim, croyant le moment venu de venger les malheurs du règne précédent, déclara enfin la guerre à la Russie (30 décembre). Alors * Sébastiani pressa le divan de fortifier les Dardanelles et le Bosphore; un de ses officiers, Juchereau de Saint-Denis, chef du génie ' militaire, fit un rapport sur l'état des fortifications existantes, et un hatti-chérif ordonna la prompte exécution des travaux qu'il avait indiqués (1).

(1) Juchereau de Saint-Denis, depuis général de brigade et ambassadeur en Grèce, a écrit une Histoire de l'empire ottoman depuis i702 jusqu'en 1844.

L'ambassadeur anglais, voyant les tendances de la Porte, ne ménagea plus rien : il osa demander l'expulsion de Sébastiani, la cession de la Moldavie et de la Valachie à la Russie, et la remise de la flotte turque à Y Angleterre, ainsi que des forts et des batteries des Dardanelles. Le divan rejeta ces demandes avec indignation. Arbulhnot crut que, dans ces circonstances, il pouvait y avoir du danger pour sa personne à rester à Gonstantinople, et il s'embarqua clandestinement sur YEndymion. Sous le prétexte d'un dtner, il y avait fait appeler les principaux négociants anglais, auxquels il déclara qu'ils ne communiqueraient plus avec la terre, que l'Angleterre les indemniserait de leurs pertes et que leurs familles avaient été recommandées par lui à M. Sébastiani. VEndymion franchit les Dardanelles sans encombre, grâce à la négligence du kapoudan-pacha. A peine arrivé à Ténédos, l'ambassadeur anglais s'empressa d'écrire au divan qu'il se considérait toujours comme étant sur le territoire ottoman et que les négociations n'étaient pas rompues. On lui désigna, pour traiter avec lui, le kapoudanpacha et Feyzi-Effendi, qui se trouvaient aux Dardanelles pour y faire exécuter les travaux ordonnés par le sultan ; il envoya auprès d'eux son premier drogman, qui avait pour mission de détourner leur attention des fortiûcations en leur faisant espérer une solution paciûque. En vain M. de Lascours, aide de camp du général Sébastiani, s'efforça d'éclairer les deux fonctionnaires turcs; ils ne croyaient point au danger. Tout à coup, l'escadre anglaise apparut et jeta l'ancre dans la rade de Ténédos, où elle se réunit aux trois vaisseaux de l'amiral russe. Puis, le 49 février 1807, à la pointe du jour, profitant d'un vent favorable et de la féte du beïram, qui rendait les Turcs inattentifs à la garde des batteries, l'amiral Duckworth franchit les Dardanelles. Le kapoudan-pacha, averti, essaya de réparer sa négligence ; mais, effrayé par quelques boulets anglais qui pénétrèrent dans la batterie où il se trouvait, il se retira sous le prétexte de donner des ordres à la flotte. Aussitôt les canonnière jettent les refouloirs et les écouvillons ; les

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officiers français restent seuls. Cependant la flotte anglaise trouve la flotte turque près de la pointe de Nagara et l'incendie^ un brick seul s'échappe et va annoncer à Constantinople l'arrivée de l'ennemi. A quatre heures, les Anglais stationnaient auprès de l'île des Princes, et un parlementaire remettait l'ultimatum dé M. Arbuthnot. Peu de temps après, les officiers français arrivent des Dardanelles où on les avait laissés, et font connaître la conduite du kapoudan-pacha et de Feyzi-EffendL Le divan prive le premier de ses biens et de ses dignités, et condamne le second à mort ; puis, croyant tout perdu , il décide qu'il faut se soumettre aux conditions des Anglais.

§ XL — Sébastiani décide le sultan à la résistance. — Mesures de défense. — Retraite des Anglais.

Sélim envoya un messager à Sébastiani pour l'engager à quitter la capitale; il protestait de son amitié pour la France, et s'excusait sur la nécessité oû il se trouvait, Constantinople étant sans défense; d'ailleurs, le peuple accusait l'ambassadeur français d'être la cause de la guerre, et à peine le gouvernement pouvait-il repondre de sa vie. Sébastiani reçut le messager au milieu de tous ses officiers et de ses secrétaires, et répondit qu'il était à Constantinople par les ordres de son souverain , qu'il n'en sortirait que far ces mêmes ordres, à moins qu'on ne l'en arrachât par la force, t II ne s'agit ici, dit-il, de rien moins que de l'honneur et de l'indépendance de l'empire ottoman. La flotte de l'amiral Duckworth peut incendier une partie de la ville, faire périr un certain nombre d'hommes ; mais, privée de l'appui d'une armée de terre, elle ne peut s'emparer de cette capitale, alors même que vous voudriez lui en ouvrir les portes et la lui livrer sans défense. Vous supportez tous les ans les pertes occasionnées par de fréquents incendies, les pertes plus cruelles qu'amène la peste : montreriez-vous moins de fermeté pour la défense de votre religion

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et de votre patrie? L'empereur Sélim ne voudra pas, par une faiblesse indigne de lui, descendre du haut rang où Font placé ses ancêtres. Vos remparts ne sont pas armés, mais vous avez du fer, des munitions, des vivres, des bras ; ajoutez-y du courage, et vous triompherez de vos ennemis. Je vous prie de dire à votre auguste maître que j'attends avec confiance une résolution digne de lui et de l'empire qu'il gouverne (1). » Ensuite il envoya des lettres et des agents aux ministres, aux membres du divan , aux ulémas, pour les engager à faire révoquer la fatale résolution, et il parvint à réveiller leur orgueil et leur confiance en eux-mêmes.

Cependant , à l'apparition des vaisseaux anglais , le peuple de Constantinople n'avait pas partagé la frayeur du gouvernement ; les janissaires avaient couru aux armes, les topchys avaient armé les batteries; tous paraissaient disposés à périr plutôt qu'à se soumettre. Sébastiani va trouver secrètement le reis-effendi , lui fait remarquer que les vents sont contraires , que quelques jours suffiraient à la mise en état de défense et que les Anglais ne peuvent rien tenter de sérieux. Le ministre se laisse convaincre et persuade le grand vizir, qui obtient pour Sébastiani une audience immédiate du sultan. Sélim accueille avec bonheur la perspective qu'on lui ouvre, et, quelques conseillers ayant été appelés, une discussion s'ouvre où le général expose chaleureusement les raisons qui doivent décider le sultan à la résistance. « Vous ne pouvez accéder, dit-il, à l'insolente intimation des Anglais sans être rayës du rang des nations ! La flotte anglaise brûlera votre ville, dites-

(i) Si Ton en croit un témoin oculaire (le baron Prévost, Constantinople en 1808, dans la Revue contemporaine de 1854), Sébastiani avait cru, un instant, à un échec complet, et, malgré la fierté de son langage, il prépara tout pour un départ. En vain M. Ruftln, qui connaissait les obstacles que la mer opposait à une flotte venant des Dardanelles, essaya de le rassurer. Sébastiani détruisit ses instructions, sa correspondance et ses papiers importants; sa précipitation était si grande, qu'il brûla aussi son contrat de mariage. Un petit bâtiment fut secrètement préparé, et madame Sébastiani, alors sur le point d'accoucher, fut recommandée par une lettre au ministre d'Autriche.

vous? Eh bien, vous la rebâtirez , et votre honneur, du moins, sera demeuré intact. Mais, remarquez-le bien , l'ennemi ne peut vous atteindre sans s'exposer à vos batteries, et ses dangers sont centuples des vôtres. Eût-il anéanti votre glorieuse capilale, comment l'occuperait-il avec une poignée d'hommes? Votre agresseur a contre cette chance les hasards du combat, de la mer, des vents surtout. Qu'ils lui manquent, non-seulement il ne peut agir, mais il demeure à votre merci. Temporisez donc, négociez lentement, car le temps est pour vous ; votre salut et la honte de vos ennemis dépendent uniquement de votre conduite (1) ! »

Ces paroles furent appuyées par un courrier venant des bords de la Vistule et apportant une lettre de Napoléon , pleine d'exhortations pour le sultan. « Généreux Sélim, lui disait-il, montre-toi digne des descendants de Mahomet! Voici l'heure de t' affranchir des traités qui t'oppriment. Je suis près de toi, occupé à reconstituer la Pologne, ton amie et ton alliée. L'une de mes armées est prête à descendre le Danube et à prendre en flanc les Russes, que tu attaques de front. L'une de mes escadres va partir de Toulon pour garder ta capitale et la mer Noire. Courage donc, car jamais tu ne retrouveras une pareille occasion de relever ton empire et d'illustrer ta mémoire ! » Le divan, revenant alors sur sa première décision, opine en faveur de la résistance, et Sébastiani est chargé de la préparer et de la diriger.

Cependant la (lotte anglaise, ayant le vent contraire, avait mouillé aux îles des Princes, et l'ambassadeur, croyant que sa présence suffirait pour vaincre les irrésolutions du divan , négociait an lieu d'agir. Une note, dictée par Sébastiani, fut envoyée * à M. Arbuthnot et lui donna l'espoir d'un prompt succès; on gagna ainsi du temps. Sébastiani fit dresser sa tente dans les jardins du sérail; de là, il dispersa ses officiers et une centaine d'autres Français dans les batteries pour diriger et animer les

(1) Baron Prévost, Comtantinople en 1808.

travailleurs. Turcs, Grecs, Arméniens, Juifs, portaient des terres, élevaient des parapets, traînaient des canons avec une activité et uu zèle qui tenaient du prodige ; les travaux avançaient comme par enchantement. A la fin du premier jour , le port était fermé par un double rang de chaloupes canonnières et sept vaisseaux de ligne ; trois cents canons étaient dans les batteries ; en moins de cinq jours, il y en eut près de douze cents : la ville était inabordable. L'enthousiasme allait croissant ; le sultan visitait à pied les batteries qu'on élevait, et les ministres, avec leurs principaux employés, animaient les travailleurs par leur présence. Des marins, montés sur de frêles embarcations, osaient se glisser au milieu de la flotte anglaise et enlever les canots qui se rendaient d'un vaisseau à l'autre ; enfin , on eut beaucoup de peine à empêcher le nouveau kapoudan -pacha d'aller attaquer la flotte anglaise.

Arbuthnot, étant tombé malade, laissa la direction diplomatique à l'amiral, qui faisait sommation sur sommation ; mais, à mesure que les travaux avançaient, les réponses des ministres turcs, d'abord incertaines et évasives, devenaient de plus en plus fières et menaçantes. Enfin, voyant ses efforts inutiles, et apprenant que derrière lui on garnissait les Dardanelles, il se décida à la retraite (1 er mars). En repassant le canal, il fut rudement salué par les châteaux, et perdit deux corvettes et six cents hommes.

Arrivé à l'île de Ténédos, l'amiral anglais fut rejoint par l'amiral russe Siniavin, qui lui proposa de recommencer ensemble la tentative qui venait d'échouer. Duckworth refusa. On essaya alors de renouer les négociations avec la Porte; mais Sébastiani, devenu tout-puissant, faisait lui-môme les réponses, et les deux amiraux comprirent bientôt qu'il n'y avait rien à espérer. Duckworth partit pour l'Egypte, où il rejoignit une expédition qui allait en tenter la conquête.

Gonstantinople était dans l'allégresse; tout le monde félicitait Sébastiani. L'enthousiasme de Sélim pour l'alliance française était à son comble ; voulant manifester sa reconnaissance , il vint à la

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batterie du kiosque vert, où Sébastiani fut appelé pour recevoir ses remercîments publics; là, le sultan le décora de Tordre du Croissant de première classe, ainsi que le marquis d'Almenara (1) et le conseiller Ruffin , dont l'expérience et les avis avaient , autant que l'énergie de Sébastiani , amené la victoire qu'on venait de remporter.

A peine était-on délivré, que plusieurs officiers français, détachés de l'armée de Dalmatie, arrivèrent à Constantinople : parmi eux, on remarquait les colonels Foy, Haxo , Sorbier et le capitaine de Tracy; cinq cents canonnière, qui étaient déjà en Thessalie, reçurent Tordre de se diriger sur la capitale.

§ XII — Les Turcs attaquent la flotte russe. — Refroidissement

entre la Porte et la France.

Cependant les Turcs voulurent poursuivre leur succès : ayant appris que la flotte russe était encore à Téuédos, le kapoudanpacha, Seyd-Ali , alla lui offrir le combat ; mais , malgré la bravoure de ses équipages , il fut défait et forcé de rentrer dans le canal des Dardanelles. Quelques signaux mal faits ou mal compris furent la cause de cet échec, et le vice-amiral paya de sa tête la faute que lui attribua le kapoudan-pacha. Cette tentative de la marine turque eut pourtant un résultat avantageux : les Russes, qui avaient beaucoup souffert dans le combat, furent obligés de se rendre aux îles Ioniennes pour se radouber , et laissèrent libre la navigation entre Constantinople et les possessions turques de la Méditerranée.

Napoléon était alors au camp de Finkenstein, où il reçut les ambassadeurs de la Perse et de la Turquie. Un traité offensif et défensif fut conclu avec le premier, et Ton envoya en Perse le général Gardanne avec des officiers pour discipliner Tannée per-

(t) Ambassadeur d'Espagne qui avait secondé l'ambassadeur de France.

sane Un traité fut aussi conclu avec la Porte; mais Napoléon refusa d'y insérer que les deux États ne pourraient faire la paix que de concert, tout en déclarant qu'il saurait ménager les intérêts de son allié, et que t la main droite et la main gauche n'étaient pas plus inséparables que l'empereur Sélim et lui. » Ce refus indisposa le divan , et sa défiance se manifesta lorsque Napoléon demanda de nouveau à diriger 25,000 hommes contre les Russes, par la Bosnie, la Macédoine et la Bulgarie. Pourtant cette demande avait déjà été accueillie, et, le 31 mars, Sébastiani avait pu écrire à Marmont : « La Porte consent au passage des troupes ; la seule différence qu'il y aura dans l'arrangement de cette affaire , c'est que la Sublime Porte désire que la demande du passage des troupes soit faite par Sa Majesté... Du reste, des ordres ont été donnés pour la formation des magasins de vivres... Le gouvernement ottoman se trouve aujourd'hui dans une position à désirer , plus que jamais, votre appui sur le Danube, La prise de l'île de Ténédos par les Russes , et les mouvements des Serviens , qui paraissent vouloir se joindre à l'armée de Michelson , donnent à la Porte les plus vives inquiétudes. Ici tout est arrangé pour votre entrée... Les pachas de Bosnie et de Scutari out reçu ordre de vous seconder de tous leurs moyens, et même de se réunir à vous pour combattre les Monténégrins et Cattaro. » Le 8 mai , une nouvelle lettre fit connaître à Marmont le changement survenu dans les résolutions de la Porte : « L'offre qu'on avait faite à la Porte d'envoyer un corps d'armée sur le Dniester, pour combattre les Russes, n'a point été acceptée. Le Grand Seigneur y aurait probablement consenti, si le passage de ce corps à travers les États ottomans eût pu s'exécuter avec assez de rapidité , pour ne pas donner des inquiétudes à ses peuples. Le bruit de sa marche s'étant répandu de toutes parts, l'imagination en a grossi le nombre, la malveillance l'a peint comme dangereux. On a fait craindre au Grand Seigneur que ses propres amis ne voulussent l'opprimer, quand ils seraient au cœur de ses États. Peut-être même les janissaires, qui se sont

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opposés, Tannée dernière, avec tant d'obstination à l'organisation de l'armée régulière, ont- ils redouté que ces troupes ne fussent employées contre eux-mêmes... »

La maladresse de César Berthier, gouverneur des Sept- Iles, sembla justifier ces craintes , car il somma tout à coup le pacha de Jnnina de lui remettre Parga, Prévesa et Butrinto, anciennes possessions de Venise, dont celui-ci s'était emparé, ainsi que nous l'avons vu, à l'époque de notre expédition d'Egypte. La sommation inlempestive de Berthier donna de la consistance aux suppositions malveillantes que notre demande de passage avait suscitées*, et le divan pria l'empereur de suspendre la marche des 25,000 hommes.

§ XIII. — Expédition des Anglais en Egypte. — Méhémet-Ali.

Nous avons dit qu'après sa sortie des Dardanelles, l'amiral Duckworth s'était dirigé vers l'Égypte, où l'Angleterre envoyait une expédition. Cette puissance n'avait cessé d'entretenir des rapports avec les mameluks, et elle pensait que l'occasion de s'emparer de ce pays était arrivée. Un coup d'œil jeté sur les événements qui s'y étaient passés depuis que nous l'eûmes évacué fera comprendre les motifs qu'elle avait de croire cette conquête facile, et les causes qui la firent échouer.

Notre départ avait laissé l'Egypte au pouvoir des Turcs, des troupes anglaises débarquées par l'amiral Keith et des mameluks. La Porte, espérant achever l'œuvre si bien commencée par les Français, ordonna à son pacha Mohammed-Khosrew d'interdire la vente des esclaves circassiens et géorgiens , qui alimentaient le corps des mameluks et lui rendaient incessamment la vigueur que le soleil de l'Orient semble enlever aux populations qu'il éclaire. Le pacha obéit ; mais les mameluks, réunis sous leurs deux principaux beys, Osraan-Bardissy et Mohammed-l'Elfy , remportèrent sur lui, à Saré-Chesmé, une victoire complète. Il imputa cette défaite à l'absence d'un commandant de 1 ,000 Albanais , et l'ap-

pela auprès de lui, dans le dessein de le mettre à mort. Ce chef, nommé Méhémet-Ali, et qui était né à Cavalla, dans la Macédoine, prévenu à temps , s'allia aux mameluks et leur ouvrit les portes du Caire ; puis, se mettant à la solde de Bardissy, il marcha contre Khosrew, l'accula dans Damiette, dont il s'empara, le fît prisonnier et l'envoya au Caire (juillet 1803). Les mameluks se divisèrent ; Méhémet profita de leurs discordes pour augmenter ses troupes et en même temps sa popularité parmi les Égyptiens.

Cependant Bardissy ayant levé des contributions énormes sur les habitants du Caire , ceux-ci le chassent et rendent le pouvoir à Khosrew ; mais Méhémet et les autres chefs albanais refusent de reconnaître le pacha et le font embarquer pour Constantinoplc. Kourschid lui succède, et essaye de se débarrasser des Albanais ; mais la population , qui a trouvé un continuel appui dans Méhémet, s'oppose à son départ, dépose Kourchid et nomme à sa place Méhémet pacha d'Egypte.

La Porte sanctionna cette usurpation (9 juillet 1805), sous la condition d'un tribut de sept millions. Le nouveau pacha réunit une forte armée , rétablit l'ordre dans le pays , et rechercha l'appui de la France.

Cependant les mameluks, retirés dans la haute Égypte, appelèrent les Anglais pour chasser Méhémet et les Turcs, et ils firent avec eux un traité de partage du pays. Il fut résolu qu'une armée anglaise débarquerait à Alexandrie, et que, pendant que Méhémet serait occupé à les repouser , les mameluks marcheraient sur le Caire. Mais les Anglais n'envoyèrent que cinq mille hommes, commandés par le général Fraser : ils s'emparèrent facilement d'Alexandrie (20 mars 1807), et échouèrent contre Rosette. Alors Méhémet , après avoir laissé une partie de ses troupes au Caire, enferma les Anglais dans Alexandrie ; Fraser fut obligé de capituler (septembre 1807).

A la nouvelle du débarquement des Anglais , la Porte leur déclara la guerre , mit le séquestre sur toutes leurs propriétés , et

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signa son traité d'alliance avec la France; mais l'Angleterre continua à ménager la Porte, et ses flottes évacuèrent môme les mers de Syrie et de 1* Archipel.

§ XIV. — Révolte des Yamaks. — Déposition de Sèlim.

Cependant Sélim, encouragé par Napoléon , avait fait de grands préparatifs contre la Russie : le pacha de Bosnie entra en Servie pour empêcher les insurgés de donner la maiu aux Russes ; le grand vizir , les janissaires et les troupes d'Asie se dirigèrent sur Choumla; le pacha de Routschouk, Moustapha-Baraïetar, avec 15,000 hommes qu'il avait organisés lui-même, devait entrer en Valachie. Les nizam-gédittes restèrent à la garde du Bosphore et des Dardanelles et dans leurs cantonnements d'Asie.

Sur ces entrefaites, le mufti, qui était dévoué à Sélim, vint à mourir et fut remplacé par le kadi-asker de Romélie, qui s'était jusqu'alors montré partisan de la réforme , mais seulement pour gagner la faveur du prince : c'était un ennemi que Sélim s'était donné. En effet, il s'unit avec Moustapha-Pacha , caïmacan du grand vizir, qui était également opposé aux réformes, et tous deux s'entendirent avec les ulémas et les janissaires pour arrêter le progrès des idées européennes.

Depuis le départ des janissaires , on avait adjoint aux nizamgédittes, pour la garde des batteries du Bosphore 6,000 Asiatiques des environs de Trébizonde. Ces auxiliaires, connus sous le nom de yamaks-tabiélis, ou assistants de batteries, recevaient la même solde que les nizam-gédittes et jouissaient des mêmes prérogatives : le sultan espérait que ce traitement et le contact continuel leur inspireraient un esprit de corps avec les nizam-gédittes, et aussk le désir d'entrer dans leurs rangs. Le caïmacan fit tourner contre- u* sultan cette mesure qui paraissait si habile. Quelques-uns de sos agents se mêlèrent parmi les yamaks : ils leur persuadèrent qa ite appartenaient naturellement au corps glorieux des janissaire et

qu'il y aurait bonté pour de bons musulmans à s'associer à ces renégats qui introduisaient dans l'empire les usages et le costume des infidèles. Bientôt des querelles s'élevèrent entre les hommes des deux corps, et lecaïmacan, pensant qu'une étincelle suffirait pour amener une collision, envoya un des siens, Mahmoud-Effendi, faire aux yamaks la paye de leur solde arriérée ; il lui fit en même temps emporter quelques uniformes de nizam-gédittes , afin d'engager les yamaks à répondre aux désirs du sultan en les revêtant.

Mahmoud-Effendi, après avoir fait la paye, profite de la gaieté des chefs et des soldats pour leur faire connaître le désir de Sélim ; puis, comme la vue des costumes étalés et ses paroles excitent des murmures, il ordonne et menace de punir si l'on n'obéit pas. Des murmures, les yamaks passent à la révolte, et, comme les nizamgédittes prennent la défense de Mahmoud-Effendi, une lutte s'engage. Ceci avait lieu au fort de Roumely-Kavak , sur la côte d'Europe ; mais les autres forts furent bientôt instruits de ce qui se passait, et partout les mêmes collisions éclatèrent. Mahmoud- Effendi fut tué, au moment où, débarquant à Buyukdéré, il se croyait sauvé, et le commandant des forts d'Asie eut le même sort. Les nizam-gédittes se réfugièrent dans leurs anciennes casernes, et le divan ordonna de rechercher les assassins de Mahmoud-Effendi ; mais le caïmacan affirma que sa mort n'était qu'un accident, et que les yamaks étaient disposés à rentrer dans l'ordre : on ne prit donc aucune précaution contre eux.

Cependant les yamaks s'étaient réunis près de Buyukdéré, et avaient élu un chef auquel ils donnèrent droit de vie et de mort : c'était un nommé Cabakchy-Oglou. Trois jours se passèrent dans une inaction apparente ; mais, en réalité, les janissaires en profitèrent pour alimenter la révolte.

Le 27 mai, Cabakchy-Oglou entre dans Constantinople à la tête de six cents yamaks auxquels il a fait prêter serment : 1° de respecter les personnes et les propriétés de tout Franc , raïa ou

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Turc, quel qu'il soit, sous peine de mort; 2° de ne faire aucune démarche qui n'ait été auparavant approuvée par le mufti et par les interprètes de la loi ; 3° de se rendre tous à l'Atmeïdan, et là, réunis en assemblée générale , de former les demandes à présenter à la Porte. Un sabre nu fut placé à terre, tous passèrent -dessus : c'est ainsi qu'ils prêtèrent serment (1). Rien ne s'opposa à la marche des conjurés, car les nizam-gédittes avaient été consignés dans leurs casernes, et le sultan avait refusé de se mettre à leur tête ; sept à huit cents janissaires et environ deux cents marins se joignirent aux yamaks ; enfin , les canonnière se laissèrent gagner par la promesse de la conservation de leur solde et de leurs privilèges.

Cabakchy-Oglou vint alors camper sur la place de PAtmeïdan, où il fit apporter les marmites de chaque oda des janissaires ; puis il lut une liste de proscription sur laquelle figuraient en première ligne les conseillers et les ministres du sultan. Des groupes se détachèrent aussitôt pour exécuter ces sentences, et dix-sept têtes des principaux dignitaires de l'empire furent bientôt alignées devant le tribunal du chef de la révolte.

Cependant Sélim, épouvanté, avait publié un hatti-chérif qui supprimait le corps des nizam-gédittes; mais il était trop tard. Cabakchy-Oglou, s' adressant à la foule, lui demande si, pour garantir l'avenir des fautes du passé, le sultan doit conserver le pouvoir. Les rebelles répondent non. Le mufti est consulté sous cette forme insidieuse : « Un padischah qui, par sa conduite et ses règlements, combat les principes religieux consacrés par le Koran, mérite -t-il de rester sur le trône? — Non, » répond-il ; et la foule acclame aussitôt le sultan Moustapha.

Le mufti alla signifier à Sélim la déposition qui venait d'être prononcée, et il remplit cette mission avec une hypocrisie qui

trompa le prince sur ses sentiments personnels. Sélim se résipa

(l) Lettre de M. Vcrnazza au général Marmont.

et alla dans le vieux sérail prendre la place de son successeur (29 mai 1807).

§ XV. — Moustapha IV (29 mai 1807 au 28 juillet 4808). — Paix de Tilsit. — Projets de partage de iempire ottoman.

Moustapha IV , fils d'Abdul-Haraid , avait toujours été opposé aux réformes tentées par son cousin, et Ton avait fait courir depuis longtemps une lettre dans laquelle il parlait de la colère du Prophète, de l'audace intolérable des chrétiens, en attribuant la défaite des années ottomanes à la prédilection de Sélim pour les usages de l'Europe. « Tout est fini pour nous ! s'écriait-il en terminant, le ciel ne peut bénir nos armes. » Jeune, d'ailleurs, et amoureux des plaisirs, il ne pouvait être et ne fut, en effet, qu'un instrument.

Il confirma dans leurs emplois les ministres que la fureur des rebelles avait épargnés, renvoya dans les châteaux du Bosphore les yamaks, qui reçurent une gratification, et confirma l'élection qu'ils avaient faite de Cabakchy-Oglou comme commandant de tous les forts. Les nizam-gédittes n'avaient point attendu, pour se disperser, qu'on vînt les assiéger dans leurs casernes ; et, quand les vainqueurs se présentèrent, ils n'eurent plus qu'à piller.

Cependant les principaux chefs de l'armée ne virent pas de bon œil cette révolution, accomplie, sinon contre eux, au moins contre leur protecteur; l'aga des janissaires, qui était partisan des réformes, osa dire que les janissaires restés à Constantinople s'étaient déshonorés en se joignant aux yamaks : ses soldats le massacrèrent.

Ces événements rendirent nulles les opérations militaires : heureusement pour la Turquie, toutes les forces des Russes étaient engagées contre la France , et , à la nouvelle de la bataille de Friedland, l'armée de Moldavie se mit en pleine retraite.

La déchéance de Sélim eut l'influence la plus malheureuse sur

la politique de Napoléon : en l'apprenant, il s'écria : « On ne peut rien faire avec ces barbares ! La Providence me dégage avec eux ; arrangeons-nous à leurs dépens. » Il en revint à la politique de la cour de Louis XVI, à ses propres idées sur la ruine inévitable de T empire ottoman, à la nécessité de l'alliance russe, indispensable, d'ailleurs, pour vaincre l'Angleterre. Aussi le traité de Tilsit futil conclu sur la base de l'abandon complet de la Turquie par la France. Il y fut stipulé (art. 22, 23, 24) que les hostilités cesseraient entre la Turquie et la Russie, après un armistice qui serait conclu entre des négociateurs russes et ottomans, en présence d'un commissaire français ; que, dans l'espace de trente- cinq jours qui suivrait la signature de l'armistice, les provinces de Valachie et de Moldavie seraient évacuées par les Russes sans que les Turcs pussent y rentrer avant la conclusion de la paix entre les deux puissances ; enfin, que les différends entre la Sublime Porte et la cour de Saint-Pétersbourg seraient réglés dans un traité définitif sous la médiation de la France.

Les Turcs furent stupéfaits du traité de Tilsit , de l'abandon de la France , de la manière dont Napoléon réglait sans eux leur différend avec la Russie, eux à qui l'on avait fait espérer la restitution de la Bessarabie et de la Crimée ! Qu'auraient- ils dit s'ils avaient connu le traité secret qui contenait cet article : « Si, par suite des changements arrivés à Constantinople, la Porte Ottomane n'acceptait pas la médiation de la France , ou si, après l'avoir acceptée, il arrivait que, dans le délai de trois mois après les négociations, elles n'eussent pas conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte Ottomane, et les deux hautes parties contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces de l'empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Roumélie exceptées , au joug et aux vexations des Turcs (1) ? »

(1) Voici, d'après la correspondance de Napoléon avec Sébasliani, comment le partage aurait eu lieu : la France aurait eu la Bosnie,

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