‹ Histoire de la TurquieChapitre 52 sur 69 · II · texte numérisé non relu

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enthousiasme et on le proclame chef de l'insurrection. Arcadia et Navarin sont prises : les vainqueurs vengent le massacre de Constantinople par le massacre des musulmans. De là, Démétrius marche sur Tripolitza, qui avait 10,000 hommes de garnison : des Français, accourus à la défense de la Grèce, dirigent les travaux du siège. Baïram-Pacha, avec une armée de 12,000 hommes, essaye de pénétrer en Morée pour délivrer Tripolitza : il est battu, et son armée détruite par les bandes de Gouras et d'Odyssée. La ville, désespérant d'être secourue, demande à traiter; mais une trahison la livre aux Grecs, qui l'incendient et en massacrent la population ; les primats et les chefs de l'armée se déshonorent en prenant part au pillage.

Cependant la discorde paralysait l'insurrection : les insurgés de la Grèce continentale, de la Morée et des îles, étaient ennemis les uns des autres et refusaient de concerter leurs efforts ; chaque bande voulait agir à part, et ne cherchait que le pillage et la vengeance; les îles seules et les villes maritimes désiraient sincèrement le rétablissement de leur patrie et demandaient la formation d'un pouvoir central. Enfin, une réunion des envoyés et des chefs militaires eut lieu à Épidaure, et, grâce aux efforts des hétairistes, elle parvint à constituer un gouvernement, qui se composait d'un corps législatif, présidé par Démétrius Ypsilanti, d'un conseil exécutif, présidé par Maurocordato, avec Negris et Coletti pour ministres (13 janvier 1822). Cette division des pouvoirs ne mit pas fin aux prétentions des partis.

§ VII. — Mort d'Ali-Pacha. — Massacre de Chio. — Dissensions

des Grecs.

A cette époque, Ali -Pacha, qui tenait en échec dans Janina les meilleures troupes de la Porte, périt par trahison : appelé à une conférence, il fut poignardé par ses ennemis, qui envoyèrent sa téte à Constanlinople (5 février 1822). Alors le divan, soutenu,

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d'ailleurs, par l'Autriche et l'Angleterre, qui ne voyaient dans les Hellènes que des rebelles, put porter toutes ses forces contre eux. Les insurgés de la Grèce continentale envoyèrent Botzaris, le héros des Souliotes, pour demander aide à ceux de la Morée : les Péloponésiens, répondirent â cet appel, mais ils subirent à leur tour plusieurs défaites ; Maurocordalo fut battu à Peta ; Drem-Ali, à la tête de 35,000 hommes, pénétra dans la Mégaride, et occupa l'Acro-Corinthe, abandonnée par sa garnison. Le gouvernement grec se réfugia sur une goélette hydriote ; les habitants de l'Argolide s'enfuirent dans les montagnes. Ypsilanti releva les courages et se retira dans Argos. Drem-Ali vint l'y assiéger, mais il fut repoussé, et regagna l'Acro-Corinthe, pour y attendre Kourschid-Pacha ; chaque pas de sa retraite fut marqué par un combat, et il mourut des suites de ses blessures. De son armée, une partie s'embarqua; une autre partie essaya de gagner Patras, en longeant la côte, mais 1,800 hommes seulement y arrivèrent. Kourschid-Pacha, qui venait au secours de Drem-Ali, fut complètement battu par Odyssée au défilé de Davi, et, désespéré de sa défaite, se donna la mort.

Chio avait refusé de prendre parti pour la Grèce : elle fut effroyablement punie de sa neutralité, que les Turcs refusèrent de reconnaître : 10,000 Asiatiques débarquèrent sur ses côtes, pillèrent, incendièrent ses villes et ses campagnes, massacrèrent sa population mâle et emmenèrent les femmes en esclavage. De cent mille habitants, il en resta neuf cents! Un cri d'horreur s'éleva dans toute l'Europe à la nouvelle de ces barbaries. Les Grecs en tirèrent une éclatante vengeance : Canaris de Psara, et Pepinos d'Hydra, conduisirent deux brûlots au milieu de la flotte turque, mouillée entre Chio et la côte de Tchesmé; le vaisseau amiral fut incendié, 3,000 Turcs périrent, et parmi les morts se trouva le kapoudan-pacha. La flotte se réfugia dans les Dardanelles, et, après avoir réparé ses pertes, elle sortit pour ravitailler Nauplie, qui était assiégée depuis un an ; mais elle fut forcée, par

le navarquc Miaulis, de s abriter derrière Ténédos. Là, Canaris et Kyriokos vinrent encore l'incendier (novembre 1822) ; une tempête augmenta le désastre, et les Turcs perdirent la moitié de leurs vaisseaux. Nauplie se rendit et devint la principale place d'armes des Hellènes.

Les succès de l'insurrection continuèrent. Missolonghi, assiégée depuis longtemps, et qui avait subi plusieurs assauts, fut délivrée. Une armée de 20,000 Turcs qui avait franchi les Thermopyles, fut repoussée dans la Thessalie ; une autre fut battue à Karpenitza avec perte de 2,000 hommes; mais la flotte ottomane vint ravager Psara et en massacrer la population : 500 têtes et 2,000 oreilles furent envoyées à Constantinople. La flotte grecque vengea ces victimes eu massacrant la garnison laissée dans l'île (1824). Les Grecs souillèrent trop souvent leurs victoires par des cruautés; mais ces cruautés ne furent que de faibles représailles des barbaries commises par les Turcs à Smyrnc, en Chypre, en Syrie, partout où il y avait des chrétiens. Toutes les atrocités qui déshonorent l'histoire ottomane furent renouvelées en plein xixe siècle, en face de l'Europe civilisée, immobile, mais frémissante.

Cependant les insurges ne cessaient de demander des secours à leurs frères de la chrétienté, au nom de la croix qu'ils portaient sur leurs bannières, au nom des lumières que leurs ancêtres avaient versées sur le genre humain. Un congrès étant réuni à Vérone, ils y envoyèrent des députés. Les souverains de l'Europe, qui s'étaient rassemblés pour étouffer les insurrections de l'Italie et de l'Espagne, refusèrent de les entendre, et ils invitèrent même Mahmoud à envoyer un représentant au congrès. « On nous traite de révolutionnaires, écrivait l'un des députés, quoique nous ne combattions que pour nous soustraire au joug affreux de nos tyrans, sans nous occuper de ce qui se passe chez les autres nations. Si nous étions révolutionnaires, aurions-nous fait la démarche de nous adresser à des têtes couronnées pour leur demander un chef? »

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Mais, si les rois étaient hostiles à la cause des Grecs, les peuples se prononçaient vivement en leur faveur : en France, en Allemagne, en Angleterre, des sociétés de philhellènes s'étaient formées, qui avaient ouvert des souscriptions, et envoyaient aux Grecs de l'argent, des armes, des munitions; des défenseurs accouraient à leur aide, et parmi eux on comptait lord Byron, le colonel Fabvier, le comte Rosa, etc. Mais les Grecs perdaient le fruit de leurs victoires par leurs luttes intestines. Le sénat avait nommé Condouriotis chef du pouvoir exécutif; celui-ci fut obligé de livrer trois combats au parti péloponésien pour faire reconnaître son autorité, et il n'installa le sénat à Nauplie que par la force.

§ VIII. — Intervention des troupes du pacha d'Êgypte. — Prise

de Missolonghi.

Cependant les Turcs étaient fatigués et effrayés de cette lutte où leurs armées s'engloutissaient depuis trois ans sans résultat. Le corps des ulémas faisait entendre des paroles d'humanité ; le mufti lui-même attribuait les malheurs des Ottomans «à la justice divine, qui punissait les excès commis par les musulmans sur les raïas désarmés, les femmes et les enfants. » Mahmoud essayait vainement de faire des levées dans les provinces d'Asie : on ne répondait plus à son appel ; il se décida à demander des secours au pacha d'Egypte, qui, plus heureux que lui, n'avait point pour armée des bandes de pillards féroces et indisciplinés, mais des troupes formées à la tactique et aux armes de l'Europe. Un firman (16 janvier 1824) lui fut adressé à ce sujet en même temps qu'un hatti-chérif qui lui donnait les pachaliks de Moréc et de Candie. Méhémet répondit avec empressement à l'ordre de son maître, et son fils Ibrahim partit avec une armée de 15,000 hommes, que transportèrent des navires autrichiens et maltais, et une flotte de soixante-trois bâtiments de guerre. Il se dirigea d'abord sur Candie, que les Grecs n'essayèrent pas de secourir; l'île fut

facilement conquise. La flotte égyptienne, ayant fait sa jonction avec la flotte turque, se disposait à envahir la Morée, mais elle fut attaquée dans la rade d'Halycarnasse par la flotte grecque, battue, harcelée, poursuivie dans tous les lieux où elle chercha un refuge, enfin forcée de rentrer à Alexandrie, où Miaulis la conduisi jusqu'à la vue du port.

L'armement du pacha d'Égypte avait suspendu les luttes intestines des Grecs ; mais à peine les victoires de la flotte furent-elles connues, que les dissensions recommencèrent. Une bataille livrée entre les deux partis, sous les murs de Corinthe, laissa le pouvoir à Condouriotis, que secondaient Gouras, Çoletti et tous les chefs de la Grèce continentale; les vaincus furent mis en fuite, exilés et dépouillés de leurs biens.

Ibrahim profita de ces déplorables troubles; il débarqua à Modon avec 12,000 hommes de troupes régulières, battit les Grecs qui accouraient à sa rencontre, prit Navarin (18 mai 1825), Tripolitza et toutes les places de l'intérieur; il n'échoua que devant Nauplie, qu'Ypsilanti parvint habilement à sauver. Les Grecs étaient déroutés par les manœuvres de leur adversaire et la solidité de ses troupes ; ils désespérèrent de leur cause et pensèrent à se livrer à l'Angleterre. 11 ne leur restait que trois places importantes : la citadelle d'Athènes, Nauplie et Missolonghi.

Pcndaut qu'Ibrahim conquérait la Morée, Reschid-Pacha, assisté d'ingénieurs autrichiens, venait mettre le siège devant Missolonghi ; il multiplia les assauts et épuisa ses forces devant cette place, que les Grecs ravitaillaient incessamment par mer; alors il appela à son aide Ibrahim. Celui-ci s'embarqua à Patras avec 10,000 hommes et un matériel immense; il essaya d'abord d'enlever la ville par un coup de main; repoussé avec perte, il l'isola en s'emparant de tous les points qui dominaient la rade et la priva ainsi de tous les secours du dehors. Les assiégés, réduits aux dernières extrémités, après une défense héroïque et qui fut admirée de toute l'Europe, se décidèrent à abandonner la ville ;

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mais, dans leur retraite, ils furent enveloppés par Ibrahim et résistèrent pendant quatre heures dans une lutte inégale. 1 ,800 seulement parvinrent à s'échapper ; tout le reste périt ; on trouva dans la ville, au milieu des ruines, 800 à 900 femmes ou enfants : c'était tout ce qui restait des 15,000 habitants de Missolonghi. . Ibrahim rentra dans la Morée. Reschid alla mettre le siège devant la citadelle d'Athènes.

§ IX. — Discussions de la Porte avec la Russie,

La cause des Grecs paraissait perdue : le deuxième congrès d'Épidaure nomma une commission chargée de négocier avec la Porte par l'intermédiaire de l'ambassadeur anglais ; il demandait que la Morée fût constituée en État tributaire. Ypsilanti et les députés de la Grèce continentale s'opposent à cette résolution : une scission a lieu, et les Péloponésiens s'assemblent à Hermione. L'amiral anglais Cochrane, auquel le congrès d'Épidaure avait donné le commandement suprême des armées de terre et de mer, parvient à réconcilier les deux partis, et une assemblée générale est convoquée à Trézène. Cette assemblée nomme pour président de la république le comte Capo d'Istria, et, en attendant son arrivée, confie le pouvoir à une commission présidée par Mauromichali.

L'amiral Cochrane, qui veut justifier son élection, tente do délivrer la citadelle d'Athènes et subit une défaite complète, à la suite de laquelle les assiégés capitulent (juin 1827). Le sultan croyait son triomphe complet, lorsque les ambassadeurs de la France, de l'Angleterre et de la Russie lui signifièrent le traité conclu entre ces trois puissances le 6 juillet 1827. Nous allons voir comment le cabinet de Saint-Pétersbourg avait amené ceux de Londres et de Paris à cet arrangement imprévu, qui a eu tant d'influence sur les destinées de la Turquie.

L'hétairie, avons-nous vu, s'était développée en quelque sorte à l'ombre de la puissance russe : c'était le nom d'Alexandre que

les frères Ypsilanti invoquaient, et Capo d'Istria, ministre de ce prince, connaissait évidemment le but politique de la société. Tout le passé de la Russie disait assez quelles étaient ses tendances, et Ton ne peut douter que, sans l'espèce de sacerdoce dont . Alexandre se croyait revêtu depuis la formation de la Sainte- Alliance, il n'eût profité de l'occasion si belle qui lui était offerte de s'emparer de Byzance, cette véritable Rome de la religion grecque (1). M. de Metternich le comprit bien, et, lorsque à Laybacb il peignit à celui qu'on appelait Y ange blanc de l'Europe et du monde l'édifice social menacé par cette levée de boucliers. Alexandre déclara que son armée ne franchirait point le Pruth, et qu'il maintiendrait purement et simplement les traités existants entre la Russie et la Turquie. Mais le divan, ne croyant pas au désintéressement de son voisin, soumit à une visite tous les vaisseaux qui passaient les Dardanelles. L'ambassadeur russe, Strogonoff, protesta au nom de son souverain contre cette mesure ; le reis-effendi, de son côté, récrimina contre le czar, qui violait les traités en donnant asile aux sujets rebelles du sultan.

Sur ces entrefaites, Donési, banquier de l'ambassade, est arrêté et jeté aux Sept-Tours, comme accusé d'avoir fourni des fonds aux insurgés : Strogonoff proteste contre cette violation du droit des gens, demande ses passe-ports et rentre en Russie. « Si le

(I) Alexandre disait, au congrès de Vérone, à Chateaubriand : • Il ne peut plus y avoir de politique anglaise, française, russe, prussienne, autrichienne; il n'y a plus qu'une politique générale qui doit, pour le salut de tous, êlre admise en commun par les peuples et par les rois. C'est ù moi de me montrer le premier convaincu des principes sur lesquels j'ai fondé la Sainte-Alliance. Une occasion s'est présentée, le soulèvement de la Grèce. Rien sans doute ne paraissait être plus dans mes intérêts, dans ceux de mes peuples, dans l'opinion de mon pays, qu'une guerre religieuse contre la Turquie; mais j'ai cru remarquer dans les troubles du Péloponèse le signe révolutionnaire; dès lors je me suis abstenu... La Providence n'a pas misa mes ordres huit cent mille soldats pour satisfaire mon ambition, mais pour protéger la religion, la morale et la justice, et pour faire régner ces principes d'ordre sur lesquels repose la société humaine. »

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gouvernement turc, écrivait-il, témoignait, contre toute attente, que c'est par suite d'un plan librement arrêté qu'il prend de telles mesures, il ne resterait à l'empereur qu'à déclarer dès à présent à la Sublime Porte qu'elle se constitue en état d'hostilité ouverte contre le monde chrétien : qu'elle légitime la défense des Grecs, qui, dès lors, combattraient uniquement pour se soustraire à une perte inévitable ; et, vu le caractère de cette lutte, la Russie se trouverait dans- la stricte obligation de leur offrir asile, parce qu'ils seraient persécutés; protection, parce qu'elle en aurait le droit ; assistance avec toute la chrétienté, parce qu'elle ne pourrait pas consentir à livrer ses frères de religion à la merci d'un aveugle fanatisme. » La guerre semblait imminente, lorsque Alexandre remit à l'Europe la solution de la question, par une note rendue publique, où il disait : « Si les cabinets européens trouvaient dans leur sagesse des moyens efficaces pour obtenir de la Porte Ottomane de mettre les chrétiens de la Turquie à l'abri d'une répétition des scènes violentes dont ils ont été victimes, Sa Majesté impériale les prierait d'aviser incessamment aux moyens propres à atteindre le but désiré, et de la dispenser ainsi d'obtenir par la force des armes l'accomplissement des conditions que l'honneur de sa couronne, le maintien des traités, la protection de la religion chrétienne et l'humanité lui ont fait un devoir d'exiger de la Porte. »

Cependant Mahmoud refusa de traiter avec la Russie avant que la révolte de la Grèce fût comprimée ; l'Angleterre , inquiète et voulant empêcher une rupture, obtint de lui une promesse d'amnistie ; mais les récriminations entre la Russie et la Turquie continuèrent, sans que la diplomatie pût les mettre d'accord. Enfin, en 1824, Alexandre envoya à Constantinople un charge d'affaires qui fit les propositions suivantes : La Grèce serait divisée en trois principautés soumises aux mêmes conditions que la Valachie et la Moldavie : la Thessalie, la Béotie et l'Attique formeraient la première; l'ancien littoral vénitien, l'Épire et

l'Acarnanie, la deuxième ; la Morée et Candie, la troisième ; les puissances alliées seraient déclarées protectrices. La Turquie exprima son mécontentement, surtout quand elle vit les autres puissances accepter la discussion sur un pareil plan ; quant aux Grecs , ils déclarèrent , par l'organe d'un de leurs ministres, qu'ils préféraient une mort glorieuse au sort honteux qu'on leur préparait.

§ X. — Convention d'Ackerman, — Traité du 6 juillet 1827.

Les négociations continuèrent sans résultat jusqu'à la mort d'Alexandre (1er décembre 1825). Nicolas 1er, q U i i u i succéda, dès le 17 mars 1826, fit cette déclaration : « La Russie ne demande pas mieux que de renoncer à la direction exclusive des affaires de la Grèce et à la perspective du protectorat qui en résulterait pour elle ; mais il n'en peut être ainsi de ses différends directs avec la Porte. L'empereur Nicolas n'entendra jamais traiter comme une question européenne une affaire entre lui et cette puissance, et touchant à la foi des traités et à l'honneur de sa couronne. »

En effet, le 7 octobre suivant, la Russie, appuyée par l'Angleterre, qui voulait à tout prix empêcher une collision, imposa à la Turquie la convention d'Ackerman, par laquelle le traité de Bukharest était confirmé et la navigation sur la mer Noire ouverte à la Russie. Un article séparé stipulait, au profit de la Valachie et de la Moldavie, que leurs hospodars seraient nommés par les boyards, agréés par la Porte et investis du pouvoir pour sept années, sans qu'ils pussent être destitués que du consentement de la Russie. Un autre article séparé donnait l'indépendance à la Servie en stipulant pour elle la liberté du culte, le choix de ses chefs, la liberté d'administration et de commerce, l'interdiction à tout musulman de s'établir dans la province, etc. ; il ne restait aux Turcs que les places fortes.

Cependant la question grecque restait à résoudre. L'Angleterre

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envoya à Saint-Pétersbourg le duc de Wellington , qui parvint à signer (4 avril 1826) un protocole où il était stipulé que les deux cabinets uniraient leurs efforts dans le but de réconcilier les Grecs avec la Porte, et de mettre un terme à la lutte dont l'Archipel était le théâtre; la Grèce resterait une dépendance de Fempire ottoman, et payerait un tribut annuel. Ce protocole fut communiqué aux cabinets de Paris, de Vienne et de Berlin, qui se montrèrent d'abord offensés du secret qu'on avait gardé vis-à-vis d'eux; mais ils finirent par le signer. Le 5 février 1827, M. Strafford-Canning offrit à la Porte la médiation des puissances signataires du protocole ; mais le reis-effendi répondit que « Sa Hautesse n'admettrait jamais d'intervention entre elle et ses raïas, et qu'à l'avenir elle ne répondrait plus à des propositions de ce genre (10 juin). » C'était la prise de la citadelle d'Athènes qui valait cette réponse. L'Angleterre en fut très-irritée , et elle engagea la France et la Russie à protester contre l'obstination du sultan ; l'Autriche et la Prusse refusèrent de prendre part à cette protestation. Enfin, le 6 juillet 1827, l'Angleterre, la France et la Russie signèrent un traité où elles stipulaient l'offre de leur médiation pour un armistice immédiat entre les parties contendantes, et pour la conclusion d'un arrangement basé sur la séparation civile entre les deux populations. La Porte resterait suzeraine, et la Grèce payerait une redevance annuelle ; une convention ultérieure fixerait la délimitation des deux pays. Un article secret donnait un mois à la Porte et à la Grèce pour accepter ces conditions, et, après ce terme, les puissances aviseraient.

« Jusqu'à cette époque, quelque habiles, heureuses et étendues qu'eussent été les intrigues de la Russie , cette puissance n'agissait cependant que dans son caractère individuel, et avait constamment à se prémunir contre les chances qui, d'un moment & l'autre, pouvaient faire échouer tous ses plans, savoir : l'union de la France et de l'Angleterre contre elle , ou , ce qui était encore plus à craindre, le rapprochement de l'Angleterre et de la Turquie.

Par le traité du 6 juillet, la Russie se vit délivrée de ces dangers ; la Turquie fut privée de tout secours possible de ta part des puissances européennes; l'Europe fut mise en opposition, pour ainsi dire, avec la Turquie, et la chrétienté avec l'islamisme; enfin, Tinfluence morale, et, par suite, les armes de l'Angleterre et de la France furent mises à la disposition de la Russie. »

La Porte laissa écouler le délai fixé : les ambassadeurs des trois puissances lui adressèrent une note collective où ils renouvelaient leurs propositions et leurs menaces; mais elle répondit qu'elle s'en référait à sa note du 10 juin et n'avait rien à y ajouter. Les négociants chrétiens furent avertis de se préparer à partir, et les amiraux des flottes alliées eurent l'ordre d'empêcher tout mouvement des flottes et des armées turque et égyptienne.

§ XI. — Bataille de Navarin. — Déclaration de guerre

à la Russk.

Ibrahim reçut communication du traité du 6 juillet et notification de cesser les hostilités : il consentit à attendre de nouveaux ordres de son père et du sultan, ce qui équivalait de fait à une suspension d'armes de vingt jours. Mais deux divisions de la flotte turco-égyptienne étant sorties de Navarin, la nouvelle qu'Ibrahim s'était mis en marche avec ses troupes de terre amenèrent les flottes alliées devant le port de Navarin, où elles pénétrèrent bientôt sans résistance : des deux côtés, on était décidé à ne pas combattre; mais un coup de feu parti d'un brûlot turc tue un parlementaire anglais : un combat imprévu s'engage; il dure cinq heures, après lesquelles soixante-deux bâtiments de la flotte turcoégyptienue n'existaient plus (20 octobre 1827).

La nouvelle de ce désastre n'arriva à Constantinopie que le 2 novembre : le reis-effendi demande aussitôt aux trois ambassadeurs des puissances alliées si la Porte doit se considérer comme étant en état de guerre avec elles. Les ambassadeurs rejettent sur

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Ibrahim la faute du conflit. Alors le reis-effendi leur communique les propositions suivantes : 1° les alliés devront se désister de toute intervention dans les affaires de la Grèce; 2° la Porte recevra une indemnité pour les vaisseaux de guerre détruits à Navarin, avec des excuses pour l'outrage qui lui a été fait, etc. A la suite de cette communication, les rapports avec les trois puissances furent rompus, et les ambassadeurs s'embarquèrent (8 décembre).

Quelques jours après (18 décembre) parut un hatti-cbérif qui attribuait l'insurrection grecque « à la haine de la Russie, depuis un demi-siècle la constante ennemie de la Porte ; ■ il déclarait « qu'accéder aux propositions des puissances, ce serait encourager la rébellion des raïas et livrer la religion et l'empire aux infidèles, qui n'ont d'autre but que d'anéantir l'islamisme et de fouler aux pieds la nation musulmane; les concessions faites jusqu'ici par la Porte n'ont eu lieu que pour gagner du temps ; désormais, le combat est un devoir pour les vrais croyants et la guerre est une guerre nationale religieuse. •

De plus, une communication confidentielle fut adressée par le divan à tous les pachas et aux ayans des principales villes : « Les autres guerres, disait ce document, n'avaient pour but que de nous enlever quelques provinces; mais celle-ci est destinée à opérer la destruction complète de l'empire ottoman, à réduire les Osmanlis à l'état de raïas, et à changer toutes les mosquées en églises. Que tous les fidèles musulmans, riches ou pauvres, ne perdent pas de vue, dans la nouvelle lutte, que c'est pour eux un devoir sacré de combattre. Sacrifions volontiers dans cette guerre sainte nos personnes et nos propriétés. Les disciples du prophète n'ont pas d'autres moyens d'obtenir leur salut dans ce monde et dans Fautre. »

La Russie répondit parce manifeste (26 avril 1828) : « Seize années se sont écoulées depuis la paix de Bukharest, et seize années ont vu la Porte enfreindre les stipulations qu'elle venait de conclure... Une amnistie avait été promise aux Servicns : elle fut

remplacée par une invasion et d'affreux ravages. Des immunités étaient garanties à La Moldavie et à la Valachie : un système de spoliation acheva la ruine de ces malheureuses provinces. Les incursions des peuplades qui habitent la rive gauche du Kouban devaient être réprimées par les soins delà Porte : elles furent hautement encouragées... Les vaisseaux sur lesquels flottait le pavillon russe furent arrêtés dans le Bosphore, et toutes les stipulations du traité de commerce de 1783 ouvertement violées... Un soulèvement général de la Morée et l'irruption en Moldavie d'un chef de parti vinrent réveiller dans le gouvernement et la nation turcs tous les transports d'une haine aveugle contre les chrétiens , ses tributaires, sans distinction entre l'innocent et le coupable... Malgré les engagements de la convention d'Ackerman, la Porte a chassé de ses États tous les sujets russes; elle a fermé le Bosphore à tous les navires russes dans les ports de la mer Noire... Placée dès lors dans une position où son honneur et ses intérêts en souffrance ne lui permettent plus de rester, la Russie déclare la guerre à la Porte Ottomane... »

Cette déclaration fut précipitée par l'espoir qu'avait la Russie de surprendre la Turquie sans armée ; en effet, à cette époque, les janissaires n'existaient plus. Nous devons revenir sur cet événement, qui ne fut pas sans influence sur les résultats de la guerre et par lequel Mahmoud voulait régénérer l'empire ottoman.

§ XII. — Destruction des janissaires .

Nous avons dit que ce prince, élève de Sélim III, s'était promis de poursuivre l'œuvre de son cousin, et, avant tout, de débarrasser l'empire de l'insolence des janissaires. « Ces coursiers fougueux, bondissant en liberté dans les pâturages du désordre, dit un historien turc, se considéraient comme les rois du pays, entretenaient le feu sous la chaudière de l'insubordination et limaient le collier de

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l'obéissance (1). » Les ministres de Mahmoud étaient animes de la môme pensée et ils avaient trouvé dans le Koran la justification des réformes. « La guerre est un jeu au plus fin... Combattez l'ennemi avec ses propres armes. » Ces paroles du prophète s'appliquaient, disait-on, à l'instruction des troupes et à la nécessité d'emprunter aux infidèles leurs moyens de combattre. D'ailleurs, l'opinion était complètement hostile à un corps que sa conduite devant l'ennemi rendait l'objet des moqueries des autres soldats. • Ce sont de vieilles femmes qui parlent sans cesse de leur ancienne beauté et ne sont bonnes à rien, » disait un pacha. Pillards ou voleurs, adonnés à la débauche, à l'ivrognerie, ils ne respectaient plus les ulémas, qui, seuls, avaient excusé jusqu'alors leurs nombreuses révoltes en les proclamant les fils chéris du prophète.

En 1826, au moment où les victoires d'Ibrahim, mises en regard des défaites précédentes, démontraient la supériorité de la discipline et de la tactique européennes, Mahmoud résolut d'agir ; il tint à cet effet, avec ses ministres et quelques pachas, des conférences où il fut décidé que l'on tirerait de Yodjak même des janissaires les hommes qui, sous le nom tfakindjis ou soldats actifs, seraient exercés à l'européenne. On gagna les principaux chefs, qui tous s'engagèrent à soutenir la formation du nouveau corps. Les ulémas , consultés , donnèrent un avis favorable , et une grande assemblée, composée de tous les hauts fonctionnaires de l'empire, se tint chez le mufti ; là, le grand vizir, Mohammed- Sélim exposa le plan de la réforme. « La honte de nos défaites, dit-il, la perte de sommes considérables et d'un matériel immense ont plongé le cœur de la nation dans la douleur et les regrets. Quel spectacle les Grecs, ces raïas insurgés, ces faibles roseaux que le torrent impétueux du courage mahométan aurait dû renverser en un instant, nous donnent aujourd'hui en résistant avec succès et en

(\) Esaad-EfTcndi, Hisl. de la destruction det janissaires.

arrêtant no» effort», sans que nous ayons pu, jusqu'à ce jour, éteindre le feu de leur rébellion !... Les rôles des janissaires sont surchargés de noms d'hommes à la solde de l'État; mais des hommes de guerre, on en cherche et on n'en trouve pas. Un oda est-il désigné pour faire une campagne , les officiers partent à la tète d'un ramassis de gens de toute espèce, qui sont étrangers au métier des armes comme à toute idée de subordination et d'instruction militaire. Les espions de l'ennemi se cachent parmi eux... » Et le grand vizir proposa les réformes suivantes : 1» que le corps des janissaires serait supprimé ; 2° que chacun des cinquante et un odas de Constantinople fournirait cent cinquante hommes propres au service, et qui seraient instruits et disciplinés à l'européenne ; 3° que l'avancement serait régulier ; 4° que des pensions de retraite , prises sur les douanes, seraient payées aux officiers et soldats qui les auraient méritées, etc. Tout cela fut adopté. Le mufti déclara par un fetwa que quiconque tiendrait des discours malveillants contre ces réformes et chercherait à exciter des troubles méritait un châtiment sévère ; puis tous les membres de l'assemblée signèrent la délibération. Elle fut portée au palais de l'aga des janissaires, et lue aux officiers et aux soldats délégués du corps, qui la signèrent aussi comme s'engageant à l'exécuter.

Les enrôlements commencèrent immédiatement, et, le 12 juin 1826, quatre instructeurs, dont deux avaient appartenu au corps des nizam-gédittes, commencèrent à enseigner le maniement des armes et la marche aux officiers. Comme au temps de Sélim , la nouvelle ordonnance excita des murmures, des plaintes et enfin un soulèvement. Le i 5 juin, pendant la nuit, les officiers subalternes et les soldats se réunirent sur la place de l'Atméïdan; on apporta les marmites, et des chefs furent choisis; puis on se mit à la recherche de l'aga des janissaires, qu'on ne trouva point, mais dont on saccagea la maison. Au point du jour, le bruit fut répandu que les principaux fonctionnaires étaient pris ou tués, et aussitôt tous les pillards, les gens sans aveu, vinrent se joindre aux ré-

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voltés pour partager le fruit de la victoire. Le palais du grand vizir et la maison de l'agent du pacha d'Egypte furent pillés. Les rebelles criaient : « Mort aux donneurs de fetwas ! » et, voulant gagner la population , ils déclarèrent que le plus petit vol serait puni de mort.

Le grand vizir, ayant appris ce mouvement , se rend au sérail et envoie prévenir Mahmoud, qui était àBescbiktasch, une de ses résidences d'été. Sur son ordre , Hussein , commandant des châteaux du Bosphore, et les autres chefs de corps, amènent promptement leurs troupes. Le mufti, qui s'est empressé d'accourir, appelle les docteurs, les maîtres et les étudiants des collèges, à la défense du sultan. Bientôt le grand vizir a réuni toutes ses forces; Mahmoud arrive avec l'étendard du prophète et convoque tout le peuple des fidèles sous cet étendard. En moins d'une heure, la population, conduite par ses imans, entoure le sultan, qui lui fait remettre aussitôt des armes et des munitions. On marche aux cris répétés de : Allah! Allah! vers la mosquée du sultan Achmet , où l'on déploie le drapeau du prophète ; puis le quartier général est établi à la mosquée du sultan Mahmoud.

Cependant les janissaires avaient placé, dans les rues voisines, quelques avant-postes, qui furent promptement rejetés sur la place de l'Atraéïdan ; Hussein et le grand vizir, renforcés d'un corps de troupes amené par l'agent du pacha d'Egypte, les cernèrent sur cette place, ainsi que dans leur principale caserne. Une sommation de se rendre étant restée infructueuse, le feu commença; la principale porte de la place, que les janissaires avaient barricadée, fut brisée du premier coup de canon, la place immédiatement envahie, la caserne prise et incendiée. De toutes parts, les rebelles se dispersent et s'enfuient ; on les poursuit partout , partout on les égorge ; quelques coups de mitraille avaient suffi pour détruire un corps qui avait fait la gloire et la puissance de l'empire ottoman.

Le sultan rentra au sérail , au milieu des acclamations de la h.

foule. Puis les exécutions commencèrent, en vertu de jugements sommaires rendus par le grand vizir et par Hussein-Pacha : on évalua à six cents le nombre des victimes. Alors Mahmoud publia le hatti-chérif suivant : « Tous les musulmans savent que c'est à la puissante influence de l'esprit religieux que la monarchie ottomane a dû sa fondation et ses développements, qui ont embrassé successivement l'Orient et l'Occident. Les janissaires , régulièrement organisés, ont rendu à l'État de grands services, et ont souvent procuré la victoire à nos armes. Mais un mauvais esprit s'est introduit parmi eux ; leur obéissance s'est changée en insubordination ; depuis un siècle, ils ont souvent refusé d'obéir aux ordres de leurs généraux , et , prenant la fuite , ils ont livré , par leur lâcheté et leur indiscipline, nos places fortes et nos provinces aux ennemis de la religion. Il était indispensable de mettre un terme à ces désordres... En conséquence, le mufti, le grand vizir , les ulémas et tous les grands de l'empire, réunis en assemblée générale, auprès de l'étendard du prophète, dans la mosquée du sultan Achmet, ont décidé à l'unanimité que l'odjak des janissaires serait supprimé , qu'on organiserait , pour les remplacer , des troupes nouvelles, qui, formées à la discipline et à l'instruction militaires, seraient capables de tenir téte à l'ennemi sur les champs de bataille. Les nouvelles troupes ont été créées sous le nom de soldats victorieux de Mahomet. L'illustre vizir Hussein-Pacha a été choisi pour être leur général en chef, en prenant le titre de séraskierpacha... Tout individu qui se permettra une action ou prononcera une parole contraire au vœu général, sera frappé à l'instant par le glaive. » Les pachas et gouverneurs de province reçurent communication de ce hatti-chérif, et durent remplacer partout les janissaires par des troupes dévouées au gouvernement.

L'institution des janissaires était liée intimement à celle des derviches, moines fanatiques, d'une ignorance barbare, d'une saleté hideuse , ennemis de tout progrès , de toute réforme , et néanmoins ayant une grande influence sur la population. Ils

MAHMOUD II

essayèrent de fomenter quelques troubles en faveur <le leurs frères de l'armée. Mahmoud les frappa du même coup : le 10 juillet, il fit saisir et exécuter leurs trois principaux chefs , abolit Tordre entier, fit détruire leurs tekiés et chassa de Gonstantinople tous les membres, avec défense de porter leurs anciens costumes.

A la suite de ces mesures capitales , le sultan se mit à l'œuvre des réformes, aidé d'une commission qui siégeait sous des tentes dressées dans la cour du sérail : « Les obstacles que les janissaires opposaient à toute amélioration n'existent plus, dit -il. Je veux, désormais , ne plus m' occuper qu'à faire le bien de mon peuple, et à reconstruire, sur les bases de la religion, et d'après les principes de la loi , l'édifice qui doit assurer le bonheur et le repos de mes sujets. » — A la fin de l'année, Mahmoud avait déjà 20,000 hommes exercés à l'européenne , et il voulait en avoir, l'année suivante, 120,000.

La destruction des janissaires et la réforme qu'allait subir la constitution militaire de l'empire, firent craindre à la Russie que cet empire ne fût moins facilement vulnérable , et l'on ne saurait douter qu'elles n'aient influé sur la déclaration de guerre de 1828 : le czar comptait trouver la Turquie privée de son ancienne armée et n'ayant pas encore eu le temps d'en former une nouvelle (1).

(1) C'est ce qui résulte de cette dépèche de Pozzo di Borgo, ambassadeur du czor à Paris, sous la date du 10 novembre 1828 : « Lorsque l<r cabinet impérial a examiné la question de savoir si le cas était arrivé de prendre les armes contre la Porte à la suite des provocations du sultan, il aurait pu exister des doutes sur l 1 urgence de cette mesure, aux yeux de ceux qui n'avaient pas assez médité sur les effets des réformes sanglantes que le chef de l'empire ottoman venait d'exécuter et sur l'intérêt que la consolidation de cet empire inspirait aux cabinets de l'Europe en général, et notamment à ceux qui sont moins bien disposés envers la Russie. Maintenant, l'expérience que nous venons de faire (c'était après la première campagne) doit réunir toutes les opinions en faveur du parti qui aélé adopté. L'empereur a mis le système turc à l'épreuve, et Sa Majesté l'a trouvé dans un commencement d'organisation qu'il n'avait pas eue jusqu'à présent. Si le sultan a pu nous opposer une résistance plus vive et plus régulière, tandis qu'il avait à peine réuni les éléments de son nouveau plan de réforme et d'amélioration , combien l'aurions-nous

33ti HIST01KE DE LA Tl'IlUbïB

Ces prévisions , comme nous allons le voir , parurent d'abord se réaliser ; mais, avant de commencer le récit de la guerre, il est nécessaire de savoir ce qu'était devenue l'insurrection grecque.

§ XIII. — Expédition des Français en Morte.

Un gouvernement régulier avait été créé sous la présidence du comte Gapo d'Istria , assisté d'un sénat de vingt-sept membres (31 janvier 1828). La France, l'Angleterre et la Russie se firent représenter auprès de ce gouvernement, et facilitèrent ses premiers actes par des envois d'argent. Une distribution intelligente des commandements rendit quelque calme au pays. Les Turcs, renfermés dans les places de Navarin, de Modon, de Coron et de Patras, ne tentaient plus aucune entreprise et commençaient à souffrir de la faim, les flottes alliées interceptant toute communication, et le pays ravagé n'offrant plus aucune ressource. Enfin, un corps d'armée française se disposait à débarquer dans la Morée, pour forcer Ibrahim à l'évacuer. Dans cette situation, ce général signa (3 août. 1828) une convention d'évacuation par laquelle il devait s'embarquer sur ses propres bâtiments, rendre les prisonniers, et ne laisser que douze cents hommes dans les places occupées par les Turcs.

Cette convention était à peine signée, que l'armée française, commandée par le général Maison, apparut en vue de Navarin (29 août), et débarqua à Pétalidi. L'armée égyptienne commença son embarquement (7 septembre) ; les places qu'elle tenait encore se rendirent sans résistance aux Français ; il n'y eut que Patras que les Turcs essayèrent de défendre. A l'ombre du drapeau des Bourbons, la Grèce pouvait être regardée comme affranchie. Alors les

trouvé formidable, dans le cas où il aurait eu le temps tic lui donner plus de solidité, et de rendre impénétrable cette barrière que nous avons tant île peine à franchir, quoique l'art ne soit encore qu'imparfaitement veuu hu heaours île la nature ! » (Port-folio, n°7.)

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trois puissances déclarèrent (46 novembre 1828) que l'expédition de Morée n'avait eu pour but que de faire cesser l'effusion du sang ; qu'elles plaçaient, jusqu'à un accord définitif, la Grèce sous leur garantie provisoire; que la Porte était invitée à s'entendre amicalement avec les trois cours. On décida, en outre, que la Grèce payerait à la Porte un tribut de 1 ,500,000 piastres , que le gouvernement serait confié à un prince chrétien choisi par les trois puissances, que des indemnités seraient payées aux propriétaires musulmans expulsés du territoire grec, etc. A la suite de cette déclaration, les ambassadeurs rentrèrent à Constantinople (18 juin 1829) ; mais la Porte et la Grèce refusèrent toutes deux de reconnaître l'arrangement des trois puissances, et les insurgés continuèrent leurs attaques sur le territoire turc. Les victoires des Russes, en 1828 et 1829, allaient arracher définitivement la Grèce à l'empire ottoman.

§ XIV. — Campagnes de 1828 et 1829. — Traité (TAndrinople.

— Indépendance de la Grèce.

L'armée turque, commandée par le séraskier Hussein-Pacha, n'était point encore réunie, que déjà les Russes avaient franchi le Pruth, occupé Yassi, et pris l'hospodar Jean Stourdza; le 13 mai, Bukharest tombait en leur pouvoir : dès lors , les deux provinces furent administrées pour le compte de la Russie. Le général Rolh se porta ensuite surSilistrie, tandis que le général Yoïlof attaquait Braîla; enfin, un troisième corps devait passer le Danube entre Braîla et Ismaïl , et marcher vers la partie orientale des Balkans. La flotte , maîtresse de la mer Noire, puisque la Turquie n'avait plus de marine, secondait les mouvements de l'armée.

Hussein-Pacha force les Russes à s'éloigner de Silistrie ; mais, le 27 juin, Braîla, après une résistance honorable, capitule et entraîne la soumission de Matchin, qui ouvre le passage du Panube. Isaktchi, Toultcha et Kostendjé se rendent presque sans

combat; Varna est assiégée. L'empereur Nicolas vient se mettre à la tête de ses troupes et établit son quartier général à Bazardjik ; puis il se porte contre Choumla, défendue alors par 45,000 hommes sous les ordres du séraskier, et occupe Eski-Stamboul, qui ouvre la route de Constantinople. Mais son armée souffre bientôt de la disette et des maladies ; une sortie des Turcs oblige le général Rudiger à abandonner la position d'Eski-Stamboul. Cependant le siège de Varna est poussé avec vigueur par les Russes, que l'empereur anime de sa présence ; vainement le kapoudan-pacha parvient à ravitailler la place; vainement le grand vizir, avec un corps de 20,000 hommes, essaye de la secourir ; le gouverneur Yousouf-Pacha la livre (10 octobre), ou, plus exactement, la vend aux Russes. Le traître fut condamné à mort, mais il se retira en Russie, où il vécut dans l'opulence.

Pendant ce temps, en Asie, le prince Mentschikoff avait pris la forteresse d'Anapa, puis celle de Poti, qui donnaient aux Russes les côtes occidentales de la mer Noire. Paskewitch, qui prit ensuite le commandement, s'empara de Kars et d'Akhalkalaki ; il battit une armée de 30,000 hommes, près d'Akhaltzik, et emporta cette place, défendue par une nombreuse garnison ; enfin, il ne prit ses quartiers d'hiver qu'après avoir conquis Ardaghan, Toprakkalé et le fort de Diadine.

Les succès des Russes dans cette campagne inquiétèrent l'Europe, et la cour d'Autriche sollicita les cabinets de Londres, de Paris et de Berlin, de se joindre à elle pour sauver la Turquie, et lui procurer la paix. Le gouvernement britannique fît bon accueil à cette proposition ; mais celui de la France avait d'autres tendances. « Je veux, dit Charles X, rester uni à la Russie ; si l'empereur Nicolas attaque l'Autriche, je me tiendrai en mesure et me réglerai selon les circonstances ; mais* si l'Autriche l'attaque, je ferai marcher immédiatement contre elle. » Le czar, prévenu de ces dispositions, résolut de hâter la reprise des hostilités et de marcher droit sur Constantinople.

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Dans la campagne de 1829, les Russes, commandés par le comte Diébitch, se portèrent sur Silistrie; mais le Danube débordé Ht obstacle à leur marche, et le6 abords de la place furent vigoureusement défendus. Le grand vizir Reschid-Pacha, pour la délivrer, battit le général Rolh et investit Pravadi. A cette nouvelle, Diébitch laisse le soin du siège de Silistrie au général Krassofsky, et se porte au secours du général Roth, auquel il se réunit. Le 1 1 juin, il remporte àKaletschwa une sanglante victoire sur Reschid-Pacha, qui rentre à Choumla. Le siège de Silistrie est alors poussé rapidement, et, vingt jours après, la ville se rend sans conditions. Alors Diébitch, ayant ses derrières assurés, laisse devant Choumla un corps suffisant pour contenir les Turcs, tourne cette position formidable, passe le Kamtchik, puis le défilé de Nadir-Derbend, dans le Balkan oriental, et il arrive jusqu'à Bourgas. , Cependant le grand vizir, ne soupçonnant rien de ce hardi mouvement, envoie, le 21 juillet, un corps d'armée pour défendre Koprukoï, où Diébitch, dès le 19, avait franchi le Kamtchik. Ce corps apprend, en arrivant, la marche des Russes; il les suit, passe le Balkan par le même défilé, et débouche sur Aïdos ; il y est écrasé. Alors, la barrière tant vantée des Balkans étant franchie (1), Reschid-Pacha abandonne Choumla à ses propres forces, passe à son tour le Balkan et arrive à Selivno ; il y trouve les Russes et éprouve une nouvelle défaite. Diébitch continue sa marche et arrive sans obstacle à Andriuople. La ville avait 100,000 habitants et 10,000 hommes de garnison ; elle se rend sans tirer un coup de fusil. L'avant-garde russe occupe aussitôt Kirk-Kilissia et tient par là la deuxième route de Constantinople ; elle donne aussi la main à la flotte, qui, longeant la côte de la mer Noire, avait pris Sizeboli et Aïnada. Alors Diébitch fit occuper Demotica, Ipsala et Enos, de sorte que sa gauche s'appuyait à la mer Noire, sa droite à l'Archipel, et qu'il pouvait, en quelques heures,

(I) Voir pour les localités la description de la Turquie, ch. V* t § V.

IIISTOIKK DK LA Tl'ROUIE

occuper le Bosphore et les Dardanelles et entrer dans Coustantinople.

Pendant ce temps, les Russes obtenaient des succès aussi marqués en Asie; au commencement de la campagne, les Turcs avaient attaqué Akhaltzik, mais ils avaient été battus et poursuivis vigoureusement par les lieutenants de Paskéwitch ; celui-ci, par une habile manœuvre, délit successivement le séraskier d'Erieroum et le pacha de Trébizonde ; puis il franchit les monts Saganlouk, et, après plusieurs combats, s'empara d'Erzerouni (8 juillet). Il marcha sur Trébizonde.

La Porte, effrayée de la marche de Diébitch, lui envoya des commissaires pour traiter de la paix, et, avant tout, d'un armistice. Cette dernière demande fut accueillie; puis les négociations commencèrent sous la médiation de l'envoyé de Prusse (1). « 11 ne tenait qu'à nos armées, dit M. de Nesselrode, de marcher sur Constantinople et de renverser l'empire turc : aucune puissance ne s'y serait opposée, aucun danger immédiat ne nous aurait menacés, si nous avions porté le dernier coup à la monarchie ottomane en Europe; mais, dans l'opinion de l'empereur, cette monarchie, réduite à n'exister que sous la protection de la Russie et à n'écouter désormais que ses désirs, convenait mieux à nos intérêts politiques et commerciaux que toute combinaison nouvelle qni nous aurait forcés, soit à trop étendre nos domaines par des

(I) Les envoyés «l'Angleterre et de France se contentèrent d'écrire au général Diébitrb, le 9 septembre. • Nous croyons de notre devoir de vous annoncer qu'à la nouvelle de votre marche sur Constantinople, la Porte nous a déclaré, et nous reconnaissons la vérité de sa déclaration, que, dans ce cas, elle* cesserait d'exister, et que la plus terrible anarchie succéderait à sa destruction et exposerait l'existence de la population chrétienne et musulmane, sans différence et sans défense, à toutes les chances les plus malheureuses. Si nous voulions vous taire cette position, nous croirions prendre sur nous une re?-ponsabililé que nous repoussons de toutes nos forces. Maintenant, nous n'avons qu'à nous occuper des moyens qui peuvent préserver les chrétiens de cette capitale des malheurs qui pluneiit sur leur (été. »

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conquêtes, soit à substituer à l'empire ottoman des États qui n'auraient pas tardé à rivaliser avec nous de puissance, de civilisation, d'industrie et de richesse (1). »

C'est d'après ces principes que le czar consentit à signer le traité d'Andrinople, le U septembre 1829. Il se montra modéré quant aux exigences territoriales : le Pruth resta la limite des deux empires en Europe, mais les bouches du Danube furent cédées à la Russie, et la rive turque, dans le delta que forme le fleuve, dut rester inhabitée sur une lieue de profondeur ; la navigation était libre pour les Russes, de la mer Noire dans la Méditerranée. En Asie, le czar ne se réserva, dans le pachalik d'Akhaltzik, qu'un faible district enclavé dans la partie supérieure du bassin du Kour et qui renferme la place de même nom ; mais cet agrandissement isolait de la Turquie les populations belliqueuses du Caucase, fermait les ports par lesquels elles pouvaient recevoir des secours, et préparait la soumission des pays compris entre la mer Noire et la mer Caspienne. La Valachie et la Moldavie conservaient les droits et privilèges reconnus par les traités précédents; leurs hospodars étaient élus à vie et ne pouvaient être destitués que pour des cas graves et par une décision spéciale et commune de la Sublime Porte et de la Russie. Aucun sujet musulman ne pouvait habiter les deux principautés, et dix-huit mois étaient accordés aux Turcs qui y résidaient pour vendre leurs biens. La Servie jouissait de tous les droits qu'avait stipulés le traité d'Ackerman. La Turquie s'obligeait à payer environ seize millions de francs aux marchands russes qui avaient éprouvé des perles dans la guerre actuelle, et, en outre, une indemnité de guerre dont la fixation était laissée à la générosité du czar. Les sujets russes résidant ou voyageant en Turquie devaient dépendre uniquement de la juridiction et de la police des ambassadeurs et des consuls de Russie; aucun bâtiment russe ne pouvait être visité

(I) Dépêche <Ju 12 février 1830 au grand-duc Constantin.

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par les autorités turques, soit en mer, soit dans les ports appartenant à la Sublime Porte. Quant à la Grèce, le sultan déclarait qu'il donnait son entière adhésion aux stipulations du traité conclu à Londres entre les trois puissances, en juillet 1827.

Un acte supplémentaire portait à 125 millions de francs l'indemnité pour frais de guerre. La somme stipulée pour les marchands devait être payée en quatre termes ; celle que réclamait le gouvernement russe devait l'être en dix années à raison de 12,500,000 francs par an. Après le payement du premier terme, Andrinople serait évacuée ; après le second, les Balkans seraient franchis ; après le troisième, les Russes repasseraient le Danube ; enOn, au dernier payement seulement, ils quitteraient entièrement le territoire ottoman. La Valachie et la Moldavie devaient donc être occupées pendant dix ans.

Ainsi qu'on le voit, ce traité, en apparence modéré, était calculé pour porter le dernier coup à la Turquie, déjà mortellement atteinte par la bataille de Navarin : dans l'état d'épuisement où était cet empire, la contribution de guerre de 125 millions mettait le sultan dans l'impossibilité de recréer une flotte et une armée, et la Russie pourrait bien compter un vassal de plus.

La dernière conséquence du traité d' Andrinople fut l'acte d'indépendance de la Grèce. Au mois de mai 1830, le sultan annonça qu'il adhérait aux déclarations des puissances qui fixaient les limites et le territoire du nouvel État grec; qu'il reconnaîtrait le prince choisi par les trois puissances; enfin, que la Turquie n'aurait plus avec la Grèce que des rapports d'amitié et de voisinage.

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