‹ Histoire de la TurquieChapitre 6 sur 69 · RÈGNES DE MAHOMET III ET D'ACHMET · texte numérisé non relu

RÈGNES DE MAHOMET III ET D'ACHMET

§ I. — Premiers actes et caractère de Mahomet III. — Révolte en Asie. — hidépendance de la Valachie.

A Amurat succéda Mahomet III, fils de la Vénitienne Bafla. Son avènement fut marqué par la plus horrible application de la loi fratricide de Mahomet II : il fit étrangler par les muets ses dix-neuf frères, dont les cercueils, parés de turbans et de plumes de héron, furent déposés solennellement près de la tombe paternelle. On distribua aux troupes des sommes considérables, et les janissaires seuls reçurent pour leur part 600,000 ducats. Enfin, pour contenter aussi les oulémas et les croyants, Mahomet, renouvelant une cérémonie négligée par son père, se rendit en grande pompe à la mosquée pour y faire la prière publique.

Malgré la sanglante tragédie de son avènement, le nouveau sultan, élève du poète Névi et de l'historien Seadeddin, était un prince éclairé, protecteur des lettres et des légistes. Lui-même, il composait des vers et il les signait du nom tfAdli, qui veut dire le Juste. Il montra, en effet, des intentions droites, et l'un de ses premiers soins fut d'acquitter les dettes contractées par son père envers plusieurs caisses publiques. Il pratiquait scrupuleusement les lois de l'islamisme et prétendait les faire observer : « Sache, disait-il à l'un de ses ministres, que j'ai juré de ne jamais faire grâce à un grand vizir, mais de punir sévèrement la moindre prévarication. » Malgré cela, Mahomet ne sut point arrêter la décadence des Ottomans.

■ HISTOlllE DE "LA TUHUU1E

Ce prince, dont le langage officiel respirait l'orgueil de la puissance absolue, fut continuellement dominé par sa mère et par ses ministres. La sultane -validé maintenait son crédit auprès de son fils en lui donnant de belles esclaves. Sinan-Pacha, Djighala-Zadé et Hassan le Cruel, qui lui succédèrent, tous renégats et parvenus au pouvoir par la violence et la bassesse, mirent à l'encan les charges publiques, altérèrent les monnaies, et établirent des taxes nouvelles en nature et en argent. L'or, détourné par ces ministres concussionnaires, manquait souvent pour les dépenses les plus urgentes et pour la solde même des troupes. De là des séditions toujours renaissantes , que le sultan n'aurait pu réprimer sans la rivalité des sipahis et des janissaires.

Constantinople ne fut pas le seul théâtre de ces insurrections. En 1599, une émeute de soldats faillit enlever à la Porte ses provinces d'Asie. Les insurgés formaient une armée redoutable, et Dely-Hasan, leur chef, vainqueur de plusieurs vizirs, disait dans ses décrets souverains : « J'ai abattu dans ces contrées la puissance ottomane, et la domination m'appartient aujourd'hui sans partage. » Ce mouvement ne fut pas exclusivement militaire : les Kurdes, les Turcomans et d'autres tribus asiatiques y prirent une part très-active. Trois années furent employées à les soumettre. Enfin, Dely-Hasan consentit à poser les armes; il obtint le gouvernement de la Bosnie et tourna ses hordes sauvages contre les chrétiens. 50,000 hommes le suivirent; c'étaient des barbares à demi nus ; ils avaient les cheveux longs et flottants, les bras et le cou entourés d'amulettes; des os de chameau pendaient à leurs étriers. Avant de quitter l'Asie, Dely-Hasan sacrifia trente moutons sur le tombeau de Soliman, fils d'Orkhan. Était-ce une nouvelle invasion des Turcs en Europe? Les musulmans eux-mêmes ne virent point sans effroi ces tard-venus, dont les lances, surmontées de banderoles blanches, n'épargnaient pas plus les Osmanlis que les raïas. L'armée de Dely-Hasan traversa la Roumélic comme un fléau dévastateur; enfin, arrivée aux bords du Danube, elle périt

presque tout entière en livrant bataille aux Hongrois (1603). Ce soulèvement de l'Asie amena, par contre-coup, une révolte des sipahis, qui, se trouvant privés des revenus de leurs timars par les rebelles, demandaient des compensations et voulaient piller les mosquées de Constantinople. La vie du sultan fut menacée ; mais les janissaires, étant revenus d'Asie, tombèrent sur les sipahis et les ramenèrent à la soumission.

Cependant la guene continuait dans la Hongrie et la Transylvanie : chaque année, les Turcs revenaient dans ces provinces, pillant, ravageant, emmenant des captifs, tour à tour vainqueurs et vaincus. Nous ne raconterons pas les détails fastidieux de ces expéditions, qui sont toujours les mêmes et n'inspirent que le dégoût, mais nous dirons quelques mots des événements de la Valachie, qui eurent une grande importance. Ce pays avait alors pour voîvode un homme remarquable et qui en est resté le héros populaire, Michel le Brave. A la fin du régne d'Amurat, il avait fait révolter les habitants et s'était allié avec l'empereur. Le grand vizir Sinan accourut avec une armée : il s'empara de Bukharcst et la fortifia (1595). Mais Michel rejeta les Ottomans dans des marais impraticables; il prit Tergovitz et fit empaler ou rôtir toute la garnison. Les Turcs se retirèrent; mais, au passage du Danube, prés de Giurgewo, il les surprit encore et les écrasa. Puis il emporta d'assaut Nicopolis et força Viddin à capituler. « Ainsi, dit un historien valaque, dans l'espace d'un an, toutes les forces turques avaient été repoussées ; les forteresses du Danube n'appartenaient plus au croissant, l'aigle de la Valachie flottait sur leurs remparts; les pachas, les meilleurs généraux de la Porte, avaient échoué contre les efforts d'un peuple qui combattait pour la liberté de sa patrie. 11 fallait cependant un prompt remède aux maux de la Valachie, suite inévitable de la guerre. Michel le Brave fit venir de la Transylvanie des vivres et des semences ; il les distribua au peuple, qui, docile à la voix de son souverain, sortit des forêts vierges et éternelles qui couvrent une grande partie de la princi-

pauté, et qui, dans des temps malheureux, ont été des forteresses impénétrables et les plus sûrs asiles des habitants. Les Valaques se mirent à rebâtir leurs villes et leurs villages; de nouvelles maisons s'élevèrent bientôt sur les ruines des anciennes, et la nation se sentit fièrc de l'indépendance qu'elle avait si chèrement achetée. Cependant, cette indépendance n'était pas encore assez assurée; elle exigeait de nouveaux sacrifices, de nouveaux combats. Les Turcs, quoique déjà vaincus plusieurs fois, ne voulaient pas perdre la Valachie sans essayer d'abord tous les moyens possibles pour s'en rendre maîtres. C'est que cette principauté était pour eux une source intarissable de richesses, ou , comme ils disent eux-mêmes, le grenier de Constantinople. En effet, cette capitale ne se nourrissait que des productions de la Valachie : elle en retirait des bœufs, des moutons, du blé et d'autres grains, du fromage, du beurre, du miel. Perdre tous ces avantages était un malheur irréparable pour la Porte (1). »

§ II. — Guerre de Hongrie. — Ménagements des vizirs pour les

chrétiens. — Michel le Brave.

Pendant que Michel délivrait la Valachie, les Impériaux s'emparaient, en Hongrie, de la place deGran et de quelques autres villes moins importantes. Alors Mahomet 1U eut recours aux négociations ; il essaya de rompre l'alliance de l'empereur Rodolphe II et de Michel le Brave : repoussé de ce côté, il offrit à Sigismond Bathory d'annexer le territoire valaque à la Transylvanie; Sigismond répondit qu'il ne tournerait jamais ses armes contre les chrétiens. Le sultan, malgré ces deux échecs de sa diplomatie, n'en résolut pas moins une nouvelle expédition. Sur les instances des janissaires, il suivit l'exemple de son fucul Soliman et se mit à la tête de l'armée. Il entra en Hongrie et prit la ville d'Erlau,

(\) Michel île Kognlnilchaiio, Histoire de la Valachie et delà Moldavie, I. I,p. 102 Berlin, 1837.

dont la garnison fut massacrée par les janissaires, au moment où, suivant la capitulation, elle sortait de la ville (1596). L'archiduc Maximilien et Sigismond Bathory arrivèrent trop tard au secours de cette place; après quelques succès sans importance, leurs troupes furent mises en déroute dans la plaine de Keresztes : 50,000 Allemands ou Hongrois périrent dans cette bataille, que les Ottomans ont comparée à celle de Mohacz. Le sultan rentra en triomphe dans les murs de Constautinople.

Après la prise d'Erlau et la bataille de Keresztes, on ne trouve plus à signaler, sous le règne de Mahomet III, que la délivrance de Kanischa, vainement assiégée par une armée allemande (1602). La guerre se faisait des deux côtés avec une égale fureur; les Hongrois et les Wallons au service de l'empire commirent même souvent de plus grands excès que les Turcs ; car, si les vizirs subissaient à Constant inople le joug des janissaires et des sipahis, ils maintenaient dans les camps une sévère discipline.

L'un d'eux, Ibrahim, sut gagner par sa douceur les habitants des frontières et les sujets chrétiens. « Les Serbes et les Valaqucs de Semendria et de Temeswar accouraient en foule auprès de lui ; il les comblait de présents et leur donnait des drapeaux. Les habitants chrétiens de Posega ayant tué le juge turc dans une émeute, il prétendit que les choses s'étaient passées ainsi par son ordre, et il expédia même un acte pour attester que le sang du magistrat avait été versé légitimement. A ceux qui lui faisaient des représentations sur une telle manière d'agir, il répondit : « Faut-il, par des poursuites, rejeter ces raïas dans les bras de l'ennemi ?» Il se servit des bandes de sujets chrétiens, amenées ainsi sous ses étendards par la flatterie, l'indulgence et les libéralités, pour exterminer lesheiduques, qui, depuis trente ans, répandaient la terreur dans la Slavonie (1). » En Valachie même, il se trouva des chrétiens pour soutenir la cause des Turcs : Michel le Brave eut à réprimer,

(I) Hammer, t. II, p. 292.

H1ST01IŒ DE LA TURUUIE

en 1597, une conjuration formée par plusieurs primats en faveur de la Porte Ottomane. Ce voïvode aurait été pour Mahomet III un ennemi plus dangereux, si l'ambition n'avait pas tourné ses armes contre les chrétiens. Il réunit violemment sous son autorité la Moldavie, une partie de la Transylvanie, et songea même à se faire roi de Hongrie et de Pologne. Tout occupé de ses intérêts personnels, il ménagea, dans les derniers temps de sa vie, les musulmans qu'il avait combattus d'abord avec tant d'énergie et de bonheur; il sollicita l'investiture du sultan, et négocia secrètement avec Ibrahim un traité d'alliance. La mort vint arrêter ses projets. 11 périt assassiné par l'ordre de Basta, commandant des troupes impériales en Transylvanie, et laissa la Valachie en proie à la guerre civile et à l'invasion musulmane (1601). « Michel le Brave, dit un historien allemand, a puissamment aidé à détourner la barbarie turque des autres parties de l'Europe. Si cet homme avait eu une éducation plus soignée, s'il n'était pas tombé dans des conjonctures aussi difficiles, il aurait été comparé à Jean Hunyade. Son règne, s'il avait duré plus longtemps, aurait été décisif pour procurer un meilleur sort aux pays situés sur le Danube inférieur. Mais, dans la quarante- troisième année de sa vie, il fut arraché violemment de sa carrière; ses entreprises n'ont pas eu de suite: son nom, du moins, vivra dans l'histoire (1). »

§ III. — Relations de la Porte avec la France. — Savary de

Brèves.

Pendant que les Impériaux lui disputaient la possession de la Hongrie, et que le voïvode Michel lui enlevait celle du pays valaque, Mahomet III parvint à se maintenir en paix avec les autres États chrétiens. La Pologne sollicita le maintien des traités et envoya plusieurs ambassades à Constantinople ; la république de Venise

(1) Engel, Histoire de la Moldavie et de la Valachie, p. 268.

félicita le sultan de ses succès sur les Allemands ; l'ambassadeur anglais Burton le suivit en personne dans la campagne de 1596; enfin, la France resserra son alliance. Elle était représentée auprès de Mahomet par Savary de Brèves, successeur de Savary de Lancosme, l'un des hommes qui ont le plus contribué, par leur zèle et leurs lumières, à étendre notre inûuence en Orient.

Il chercha d'abord à faire servir l'alliance ottomane aux affaires de son maître. Les Marseillais avaient embrassé le parti de la Ligue et refusaient de reconnaître Henri IV ; le sultan, par le conseil de Brèves, leur écrivit pour les engager à se soumettre à leur roi légitime, en les menaçant d'une guerre qui ruinerait leur commerce. Philippe II avait envoyé une ambassade à Constantinople pour solliciter l'alliance des Turcs : le sultan, à la demande de Brèves, refusa de la recevoir ; de plus, il renouvela solennellement ses protestations d'amitié pour Henri IV, à qui il députa un de ses favoris pour le féliciter de ses victoires. « Enfin, dit Brèves dans ses Mémoires, je l'obligeai à tenir, quatre ou cinq années durant, de grandes forces sur mer pour divertir la puissance espagnole et l'empêcher de se porter entière au secours de la Ligue. » Le crédit de l'ambassadeur français devint tel, que l'historien turc Selaniki eu parle ainsi : « Peu s'en fallait que, dans la maison de l'islamisme, un véritable enthousiasme ne se fût déclaré pour la France par les menées de son maudit ambassadeur. »

Cependant, avec un gouvernement aussi désordonné que celui des Turcs, avec des pachas indépendants et des populations fanatiques, avec des haines religieuses qu'aucune considération politique ne pouvait affaiblir, l'alliance de la Porte avec la France avait toujours quelque chose de précaire et de chancelant ; les capitulations étaient souvent violées ; les catholiques se trouvaient exposés à de nombreuses et obscures persécutions ; nos marchands et nos voyageurs avaient à subir des avanies fréquentes des autorités musulmanes. Brèves s occupa, avec une persévérance infatigable, à empêcher ces tyrannies, ces abus, ces violations des traiii. *

tés ; et il fit intervenir, dans les iniquités des Turcs envers les chrétiens, le nom de la France avec tant de sagesse, qu'il réussit presque toujours à les empêcher. Ainsi, les janissaires s'étant portés en fureur sur les églises de Galata, à cause de trois renégats qui s'y étaient réfugiés ; il les arrêta en se jetant mi- devant d'eux, en les menaçant de la vengeance de son maître, en déclarant qu'il défendrait au péril de sa vie l'exercice de la religion chrétienne. 11 détourna de l'île de Chio la colère du sultan, qui voulait punir sur les habitants une surprise tentée par quelques galères toscanes. Il arrêta le pacha de Damas, qui voulait convertir en mosquée l'église du Saint-Sépulcre. Enfin, en l'an 1600, « ayant été averti, raconte-t-il lui-même, qlie le Grand Seigneur avoit pris résolution, à cause des mauvais succès de la guerre de Hongrie, d'empêcher non-seulement les dévotions aux pèlerins qui abondent à Jérusalem, mais les retenir esclaves et les mener à Constantinople à la chaîne, avec les religieux qui étoient à la garde du saint sépulcre; soudain que l'avis de cette inopinée résolution me fut donné, je la fis révoquer, lui disant que c'étoit donner moyen au pape Clément VIII d'unir toutes les puissances chrétiennes pour se venger de l'injure que tout le christianisme recevroit, estimant que mon roy, comme prince très-chrétien et très-pieux, seroit des premiers à se bander contre sa puissance. »

« La créance que je m'étois acquise , dit-il encore, près des ministres du Grand Seigneur, et la langue du pays que je possédois , me donnoient moyen de servir avantageusement le roy et d'aider ceux qui recouroient à la puissante protection de son nom. Aussi n'y a-t-il point de villes en Europe qui n'aient ressenti les effets de mon assistance; car j'ai fait donner la liberté à plus de 1 ,000 ou 1 ,200 hommes, en divers temps, qui étoient esclaves, aux uns par mon industrie , aux autres pour avoir été pris contre les traités et capitulations accordés au roy, tant en faveur de ses sujets que des étrangers qui ont liberté de trafiquer par les pays du Grand-Seigneur, sous l'étendard et bannière de Sa Majesté. »

L'un des soins principaux de M. de Brèves fut d'empêcher les empiétements de l' Angleterre sur le commerce français. Élisabeth ayant obtenu de la Porte des capitulations analogues à celles de la France , les vaisseaux anglais firent concurrence aux vaisseaux français ; mais ils ne s'en tinrent pas là. « Ils cherchèrent soigneusement, dit Brèves, les moyens de ravaler l'honneur de la bannière françoise , et ils firent agréer au Grand-Seigneur que les nations étrangères qui n'ont point d'ambassadeurs à la Porte et qui ont liberté de trafiquer par ses pays sous l'étendard francois pussent y venir sous la bannière angloise. » L'Angleterre était alors alliée de la France , et Henri IV devait en partie sa couronne aux secours d'Élisabeth; malgré cela, Brèves se plaignit vivement de l'usurpation des Anglais sur le privilège le plus précieux que la France eût obtenu de l'amitié de la Porte ; il en demanda réparation; et, malgré l'opposition de l'ambassadeur d'Élisabeth, la concession qui lui avait été faite fut révoquée.

Cependant les Anglais ne se contentaient pas de faire aux marchands français une concurrence régulière et honnête : voulant détruire un commerce dont ils étaient très-jaloux , ils faisaient la course sur nos vaisseaux, s'entendaient même avec les corsaires de Barbarie et allaient vendre dans les ports africains , non-seulement les bâtiments qu'ils avaient pris, mais encore les équipages. Henri IV et son ambassadeur dévoilèrent ces infamies à la Porte Ottomane, et en demandèrent réparation avec menace de cesser toute relation avec elle. A cette époque, plusieurs gentilshommes français étaient allés servir parmi les Impériaux, et l'un d'eux, le duc deMercœur, commandait même une des armées de l'empereur. Le sultan avait plusieurs fois demandé au roi de France le rappel de ces seigneurs ; t car, dit un historien du temps, ce que le Turc a toujours le plus redouté aux guerres de Hongrie, c'est l'épée do France. » Mais il n'avait rien obtenu ; une ambassade spéciale (1601), accompagnée de grands présents, avait même été envoyée inutilement; il résolut alors de satisfaire aux plaintes du roi de

HISTOIHE DE LA TURQl'IE

France sur les pirateries des Anglais et des Barbaresques , pour l'obliger de défendre le voyage de Hongrie à ses sujets, et il écrivit des lettres menaçantes >la reine d' Angleterre et aux vice- rois de Tunis et d'Alger. Avant que ces lettres fussent arrivées, Élisabeth mourut ; l'ambassadeur de France recommença ses plaintes, et de nouvelles lettres furent euvoyées. Voici en quels termes le sultan annonça à Henri IV qu'il avait satisfait à ses demandes :

« Votre ambassadeur qui réside à notre Sublime Porte nous a fait entendre que les Anglais, sous prétexte d'être nos confédérés, viennent par les mers de notre empire, y prenant et déprédant vos sujets , ceux de la république de Venise et autres marchands qui naviguent sous votre bannière. Il s'est aussi plaint que les corsaires de Barbarie font le semblable, sans avoir égard à l'ancienne amitié qui se conserve entre Nos Majestés. Par cette cause, nous avons écrit à la reine d'Angleterre une lettre dont nous vous faisons part, comme aussi des commandements que nous avons faits à nos esclaves de Barbarie... Nous désirons que vous ne doutiez nullement que c'est contre notre intention que ceux qui dépendent de notre obéissance molestent les sujets de Votre Majesté en s' unissant avec les pirates anglais pour participer à leurs butins et larcins. Ayant appris par vos lettres que notre vice- roi de Tunis, Mustapha-Pacha, était de ceux qui s'entendent avec lesdits Anglais, nous l'avons privé de son gouvernement, avec commandement qu'il vienne rendre compte de ses actions à notre Grande Porte, et avons établi en son lieu un autre vice-roi auquel nous avons expressément commandé d'empêcher qu'en aucune façon vos sujets trafiquant par les lieux de notre obéissance soient molestés. Nous avons aussi privé Soliman-Pacha, notre vice-roi d'Alger, pour les mécontentements qu'il a donnés à Votre Majesté, de son office, et commandé qu'il ait aussi à venir rendre compte de ses déportements, ayant mis en son lieu un autre vice-roi fort pratique, qui sait et reconnaît le respect qui se doit à l'ancienne amitié de Nos Majestés... Nous avons commandé à notre vizir Hassan-Pacha

A CH. M ET 1er

d'écrire au roi d'Angleterre (Jacques I er ), en notre nom, qu'en cas qu'il désire notre amitié, il est nécessaire qu'il retienne et empêche que ses sujets ne fassent plus de courses sur nos mers , avec la protestation que ceux qui commettront acte d'hostilité sur ceux qui se trouvent dans notre empire seront retenus avec leurs vaisseaux et facultés, qui seront distribués à ceux qui auront reçu quelque dommage d'eux.. Nous vous envoyons aussi notre lettre impériale pour le roi de Fez, afin qu'en considération de notre amitié il empêche que ses sujets n'achètent les Français, et mette en liberté ceux qui se trouvent par les lieux de son obéissance... Votre Majesté, de sa part, trouvera bon, à l'imitation des empereurs ses aïeuls , de faire cas de notre amitié et de la conserver chèrement, empêcher qu'aucun de vos sujets n'ait à servir nos communs ennemis, ayant appris que beaucoup d'iceux, contre le devoir qui se doit à notre dite amitié , vont au service du roi de Vienne. Tels ne nous font pas seulement desservice, mais, si vous le considérez , vont au service des ennemis de Votre Grandeur (15 août 1603). »

Les Anglais cessèrent leurs pirateries ; des deux vice-rois disgraciés, celui de Tunis fut dépouillé et emprisonné, celui d'Alger étranglé ; les Barbaresques semblèrent effrayés et discontinuèrent leurs courses. La mort de Mahomet III (1603) ne changea point les relations de notre pays avec la Porte Ottomane, et, sous son successeur Achmet 1er t \ es succès de notre diplomatie continuèrent.

§ IV. — Guerre et traité avec la Perse. — Traité de Sitvatorok.

Achmet I er , suivant l'expression d'un poète turc , « est le premier entre tous les fils d'Osman qui posséda l'empire avant d'avoir porté l'étendard, » c'est-à-dire avant d'avoir atteint l'âge mûr : il n'avait que quinze ans. Son père lui léguait un pouvoir affaibli par les séditions des soldats, et deux guerres à soutenir, Tune en

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