‹ Histoire de la TurquieChapitre 7 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

Hongrie contre les Impériaux, l'autre en Asie contre le schah de Perse.

En 1603, le redoutable Schah-Abbas, rompant toute convention faite avec les Turcs, s'empara de Tébriz, d'Erivan et de Kars. Il maintint ses avantages jusqu'en 1612 et arracha alors à la Porte un traité par lequel elle renonçait à toutes ses conquêtes depuis Sélim. Les révoltes qui éclatèrent en Asie favorisèrent les armes des Persans. La soumission de Deli-Hasan n'avait pas mis fin à l'insurrection. D'autres chefs lui succédèrent, et la rébellion s'étendit depuis les frontières de Perse et de Syrie jusqu'aux rives du Bosphore. Les Kurdes, les Druses, toutes les tribus du Liban, figurèrent dans cette ligue formée par les populations asiatiques contre l'autorité des Osmanlis. La lutte fut longue et meurtrière. Murad-Pacha, dont l'impitoyable énergie réussit à la terminer, y gagna le surnom de Restaurateur de l'empire.

En Europe, la guerre de Hongrie fut poussée avec peu de vigueur ; mais l'Autriche ne sut pas profiter de la diversion si favorable de la guerre contre la Perse et les révoltés d'Asie; elle irrita les Hongrois, qui se donnèrent pour roi Boskaï, oncle de Sigismond Bathory, et sollicitèrent la protection du sultan. Celui-ci s'empressa de donner l'investiture à Boskaï (1605). L'Autriche, éclairée par cet acte, conclut, en 1606 , un traité par lequel elle reconnut Boskaï comme prince de Transylvanie et des districts de la Hongrie que les Bathory avaient possédés : il fut stipulé qu'à la mort de Boskaï toutes ses possessions reviendraient à l'empire. Alors la Porte consentit à signer le traité de Sitvatorok (11 novembre 1606) , où l'orgueil ottoman fléchit pour la première fois et abolit les conditions humiliantes des traités précédents. Le tribut annuel de 30,000 ducats, que l'Autriche payait au sultan sous le nom de présent d'honneur, fut supprimé; « pour cette fois seulement, était-il dit dans le traité, 200,000 écus seront payés aux Turcs; mais, à l'avenir, tous les trois ans, des ambassadeurs iront porter des présents volontaires dont la valeur ne sera déter-

ACHMET 1er

minée d'aucun côté. » L'empereur et le sultan, ajoutait-on, se traiteront sur un pied d'égalité; les attaques, les surprises, les irruptions, devront cesser; les dommages seront réparés et les prisonniers mis en liberté. Gran , Erlau et Kanischa restèrent au pouvoir des Turcs; l'Autriche conserva Raab et Comorn. Cette paix fut ratifiée par les États de Hongrie et d'Autriche, réunis à Presbourg (1608), et une convention, signée à Vienne en 1615, la confirma pour vingt ans.

« Cette paix de Sitvatorok , qui n'a pas assez fixé l'attention des publicistes , et dont le souvenir s'est perdu , effacé par celui du traité de Carlovitz, signé un siècle plus tard, a pourtant une haute signification dans l'histoire du droit politique et des rapports diplomatiques entre la Turquie et le reste de l'Europe : elle fixa pour la première fois une borne à la conquête ottomane , qui jusqu'alors avait menacé l'Occident. Les signes de vasselage, les tributs annuels apportés par des ambassadeurs, furent supprimés ; les relations diplomatiques furent établies sur un pied d'égalité; la Transylvanie fut soustraite à demi au joug turc, et la Hongrie, bien que soumise encore à la domination ottomane pour une partie de son territoire, fut au moins affranchie du tribut pour le reste. Pour la première fois furent observés , de la part du sultan et du grand vizir, les formalités diplomatiques en usage parmi les nations de l'Europe. L'acte, écrit en turc, ne fut pas, comme cela s'était fait jusqu'alors, imposé aux plénipotentiaires impériaux sans qu'il leur fût permis d'en prendre connaissance ; il fut examiné par les drogmans des deux parties. La paix de Sitvatorok annonça aux puissances européennes la décadence de la Porte Ottomane et prépara le traité de Carlovitz (1). »

Peu de temps après cette paix, Boskaï mourut; mais les Transylvains refusèrent de se mettre sous la domination autrichienne, et ils prirent successivement pour princes, sous la protection delà

(1) Hammcr, t. Il, p. 527.

Porte, SigisraondRagotzki, Gabriel Bathory, enfin Bethlen Gabor, l'ennemi implacable de la maison d'Autriche, qui assista à 42 combats et fut Fallié fidèle des sultans. Ce prince, dans le firman d'investiture, s'engagea à empêcher les voïvodes de Valachie et de Moldavie d'acquérir aucun domaine, aucun château sur son territoire; et si ces voïvodes, vassaux de la Porte, se révoltaient contre le sultan , il devait leur refuser asile et les envoyer prisonniers à Constantinople. « Ainsi , dit un historien roumain , la Turquie avait compris que , tant que les princes moldo-valaques seraient attachés à la Hongrie ou à la Transylvanie par des intérêts de propriété ou par l'espoir d'y trouver un refuge , ils tiendraient toujours pour ces deux pays et, par conséquent , pour la chrétienté. Cet article du firman d'investiture donné à Bethlen sépara les Moldo-Valaques du reste des chrétiens , et les soumit irrévocablement à l'autorité turque (1). » La Pologne renouvela, en 1609, les capitulations conclues sous Mahomet III. Elle s'engageait à empêcher les irruptions des Cosaques en Moldavie ; la Porte s'obligeait, de son côté, à préserver la Pologne des ravages des Tartares ; le fisc n'avait aucun droit sur les successions des Polonais morts en Turquie, et réciproquement ; les Polonais auraient toujours la faculté de racheter leurs compatriotes de l'esclavage. Les capitulations furent également renouvelées en faveur de la république de Venise. Enfin, en 1612, les Provinces-Unies des Pays-Bas obtinrent, pour la première fois, un traité semblable par sa teneur à ceux que la Porte avait conclus avec la France et l'Angleterre, mais borné au commerce. Les Hollandais en profitèrent pour introduire en Turquie l'usage du tabac. Vainement le mufti tenta de s'opposer à cette innovation ; les soldats et le peuple se soulevèrent contre ses ordonnances, qu'il fut obligé de révoquer.

De tous les ambassadeurs chrétiens à Constantinople, celui de Henri IV resta, sous Achmet comme sous Mahomet III, le plus

(I) Kogalnilchano, 1. 1, p. 261.

ACIl.VET I"

influent et le plus zélé défenseur des intérêts européens. Les relations de la Turquie avec la France prirent alors une si grande importance, que nous croyons devoir entrer sur ce sujet mal connu dans quelques détails.

§ V. — Renouvellement des capitulations avec la France.

En 1604 , à la demande de Savary de Brèves, les capitulations furent renouvelées par un hatti-chérif dont voici les principales dispositions :

« Notre Hautesse, dit Achmet, ayant été priée du sieur de Brèves, au nom de l'empereur de France, son seigneur, comme son conseiller d'État et son ambassadeur ordinaire à notre Porte, de trouves bon que les traités de paix et capitulations qui sont de longue mémoire entre notre empire et celui de son dit seigneur fussent renouvelés et jurés de Notre Hautesse ; sous cette considération, pour l'inclination que nous avons à conserver cette ancienne amitié, avons commandé que cette capitulation soit écrite de la teneur qui suit :

• 1. Que les ambassadeurs qui seront envoyés de la part de Sa Majesté à notre Porte , les consuls qui sont nommés d'elle pour résider par nos havres et ports, les marchands ses sujets qui vont et viennent par iceux, ne soient inquiétés en aucune façon que ce soit, mais, au contraire, reçus et honorés avec tout le soin qui se doit à la foi publique.

» 2. Que , les Vénitiens et Anglais en hors , les Espagnols, Portugais, Catalans, Ragusais, Génois, Anconitains, Florentins et généralement toutes autres nations quelles qu'elles soient, puissent librement venir trafiquer par nos pays , sous l'aveu et sûreté de la bannière de France, laquelle ils porteront comme leur sauvegarde ; et, de cette façon, ils pourront aller et venir trafiquer par les lieux de notre empire, comme ils y sont venus d'ancienneté, et qu'ils obéissent aux consuls français qui résident et demeurent par

HISTOIKE DE LA TUHULIE

uos havres, ports et villes maritimes. Nous commandons aussi que les sujets dudit empereur et ceux des princes ses amis, alliés et confédérés , puissent , sous son aveu et protection , venir visiter librement les saints lieux de Jérusalem , sans qu'il leur soit fait ou donné aucun empêchement.

» 3. De plus, pour l'honneur et l'amitié d'icelui empereur, nous permettons que les religieux qui demeurent en Jérusalem , Bethléem et autres lieux de notre obéissance pour servir les églises qui s'y trouvent d'ancienneté bâties , y puissent avec sûreté séjourner, aller et venir sûrement, sans aucun trouble et destourhier , et y soient bien reçus , protégés , aidés et secourus en la considération susdite.

» 4. Derechef nous commandons que , les Vénitiens et Anglais en hors, toutes les autres nations ennemies de notre Grande Porte, lesquelles n'y tiennent ambassadeurs , voulant trafiquer par nos pays, elles ayent d'y venir sous la bannière et protection de la France , sans que jamais l'ambassadeur d'Angleterre ou autres ayent de s'en empescher.

» 5. Voulons et ordonnons que toutes permissions qui se trouvent avoir été données ou qui se pourront donner par surprise ou mégarde, contraires à l'article précédent, soient de nul effet et valeur, ains que cette capitulation soit inviolablement gardée et entretenue. »

Ces deux articles, les plus importants du hatti-chérif de 1604, consacrèrent la prérogative exorbitante par laquelle les nations qui ont été perpétuellement en guerre avec la Porte, comme l'Espagne et l'Autriche, ont pu ne jamais interrompre leurs relations de commerce avec les pays ottomans, moyennant qu'elles se couvraient de la bannière de France.

L'article 6 donne aux Français et autres naviguant sous leur bannière le droit d'acheter en Turquie des cuirs, des cires, des cotons , « jaçoit-ce que ce soient marchandises prohibées et défendues d'eulever. »

ÀCHMET 1er 51

L'article 7 prescrit l'admission des monnaies françaises en Turquie sans qu'elles puissent être refusées.

Les articles 8 et 9 interdisent de faire prisonniers les Français naviguant sur des vaisseaux ennemis de la Porte.

Les articles 10, 11 et 12 permettent aux vaisseaux français de prendre des vivres en tout temps dans les ports de Fem pire.

Les articles 13, 14, 15 et 16 assurent aux Français l'exemption de tout impôt.

L'article 17 ordonne aux corsaires de Barbarie de respecter les vaisseaux français, et leur prescrit de délivrer les esclaves de cette nation : ■ Déclarons qu'en cas que lesdits corsaires continuent leurs brigandages, à la première plainte qui nous en sera faite par l'empereur de France , les vice-rois et gouverneurs desdits pays seront tenus des dommages et pertes qu'iceux Français auront faites, et seront privés de leurs charges ; et ne sera besoin d'autre preuve du mal fait que la plainte qui en sera faite de leur part. De plus, nous consentons et avons pour agréable, si les corsaires d'Alger et de Tunis n'observent ce qui est porté par cette capitulation, que l'empereur de France leur fasse courir sus, les châtie et les prive de ses ports, et protestons de n'abandonner pour cela l'amitié qui est entre Nos Majestés impériales. »

L'article 18 concède aux Français le privilège de la pèche du corail sur la côte de Barbarie.

Les articles 19, 20, 21, 22, 23 et 24 sont relatifs au droit de justice des ambassadeurs et consuls sur les sujets français, « sans qu'aucun de nos officiers en prenne aucune connaissance ni juridiction. »

L'article 25 dit : « Et pour autant qu'icelui empereur de France est entre tous les rois et princes chrétiens le plus noble et de la plus haute famille, et le plus parfait ami que nous ayons acquis entre lesdits rois et princes de la croyance de Jésus, nous voulons et commandons que son ambassadeur, qui réside à notre heureuse

HISTolKE DE LA TURUUE

Porte, ait la préséance sur l'ambassadeur d'Espagne et sur ceux des autres rois et princes. •

Les autres articles , de 26 à 49, sont relatifs au commerce, à la justice, aux héritages, aux dettes, etc. Le 50 e et dernier contient le serment solennel du sultan de ne pas contrevenir au traité « tant que l'empereur de France sera constant et ferme à la conservation de notre amitié , acceptant dès à présent la sienne avec volonté de la tenir chère et en faire estime. »

§ VI. — Mission de Savary de Brèves. — Influente de la Franc*

en Orient.

De Brèves , ayant obtenu ces capitulations , quitta Constantinople en 1605, et s'en alla visiter les églises et les chrétiens d'Asie, muni de nombreux firmans pour redresser les abus et réparer les iniquités des fonctionnaires ottomans. Il vit alors par lui-même combien les traités étaient insuffisants , combien la justice était difficile dans un État où les subalternes ont tant de moyens de faire les tyrans, où les haines religieuses excusent et même prescrivent les iniquités. Quoiqu'il fût accompagné d'un officier du sultan qui devait veiller à l'exécution des commandements de SaHautesse, il n'obtint qu'avec beaucoup de peine le redressement ou la réparation d'une multitude d'abus et d'injustices ; il dut même souvent voir en silence bien des avanies, pour ne pas aggraver la position des chrétiens après son départ. Il fut reçu à Jérusalem avec honneur par les dignitaires ottomans; mais sa suite fut souvent injuriée par la populace. Après avoir fait rendre aux catholiques latins la garde des lieux saints qui leur avait été enlevée par les Grecs, il fît voile pour Tunis et Alger. Il avait des commandements du sultan aux corsaires de ces deux villes pour qu'ils eussent à cesser leurs pirateries , à rendre les Français qu'il avaient faits esclaves, à restituer les objets pillés sur des navires français, à rétablir les comptoirs français sur la côte de Barbarie. 11 réussit en

partie à Tunis, et conclut avec la régence de cette ville un traité peu avantageux, mais qui assurait au moins contre les pirateries le commerce français. On y remarque que les Tunisiens s'engageaient « à ne pas recevoir dans leurs ports les corsaires anglais qui a ur oient déprédé les marchandises françaises, et si aucuns de ceux-ci y abordoient, ils promettoient de faire remettre Iesdites marchandises aux mains du consul français. » De là, de Brèves alla à Alger ; mais il ne put y être reçu ; les corsaires de cette ville se souvenaient que, sur ses plaintes, trois ans auparavant, leur viceroi avait été appelé à Constantinople pour rendre compte de ses pirateries sur les Français et, par Tordre du sultan, étranglé.

De retour en France , de Brèves publia des Mémoires ou Discours sur son ambassade et sur l'état des Turcs. L'un d'eux avait pour but de justifier l'alliance de la France avec la Porte , au point de vue du commerce et de la religion , contre les scrupules des Français timorés, ou contre les déclamations de la maison d'Autriche, qui accusait toujours les rois de France de trahison envers la chrétienté. Ce Mémoire a pour titre ; Discours sur ï alliance qu'a le roi avec le Grand-Seigneur, et de l'utilité quelle apporte à la chrétienté. Nous en extrairons quelques passages qui exposent nettement l'état de nos relations avec l'Orient au commencement du xvu e siècle.

« Ce fut sous François 1er, dit-il, qu'on commença de négocier sûrement avec les Turcs; et le IraGc s'y établit d'une telle façon, qu'à peine nous en pouvons-nous passer, et eux, au contraire, n'ont aucun besoin de nous ; car il est très-notoire qu'il y a plus de mille vaisseaux sur la côte de Provence et de Languedoc qui trafiquent dans l'étendue de l'empire du Turc , et , par ce moyen, s'enrichissent non- seulement eux-mêmes, mais encore beaucoup de contrées de la France qui en reçoivent utilité.

» Et, bien que cet avantage soit assez puissant pour nous obliger à faire état de leur amitié, l'on ne peut pourtant estimer le crédit qu'elle donne à l'étendard et bannière de France, sous

Page 1