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laquelle ils permettent aux marchands espagnols, italiens, flamands, et généralement à toutes sortes de nations chrétiennes, de trafiquer chez eux avec la même liberté qu'ont les Français ; ce que nos rois ont particulièrement chéri, pour témoigner à tous les princes de l'Europe qu'ils ne conservent pas cette amitié pour leur intérêt particulier ni celui de leurs sujets, mais encore pour le bien universel de la chrétienté, laquelle, par ce moyen, s'approprie non-seulement les marchandises qui se peuvent recouvrer dans leur empire, mais aussi tout ce qui croît dans l'Asie, l'Afrique et même aux Indes orientales, que l'on trouve chez eux abondamment, par la commodité de la mer Rouge, qui porte à l'Égypte tout ce que l'Afrique et les Indes orientales ont de meilleur ; et l'Euphrate, d'autre part, chargé des richesses de l'Asie, les rend proche d'Alep, principale ville de la Syrie, où les marchands français et ceux qui veulent arborer notre étendard, en chargent leurs vaisseaux et les distribuent ainsi par toute l'Europe.
» Mais, outre ces pressantes considérations, la conservation du nom chrétien et de la religion catholique dans leur pays sera jugée très-importante, puisque l'on en peut espérer l'augmentation par le temps, au dommage et à la ruine entière de la secte mahométane ; car, sous prétexte de notre considération, et pour donner quelque chose à notre amitié, le Grand-Seigneur permet qu'il y ait six ou sept monastères dans la ville et faubourgs de Constantinople, lesquels sont remplis, les uns de religieux cordeliers, les autres de jacobins; et, depuis peu, les pères jésuites y ont établi leur collège; tellement, que Dieu y est servi avec le même culte et presque pareille liberté que l'on peut faire au milieu de la France ; sans mettre en considération un nombre infini de chrétiens grecs et arméniens, lesquels, en leurs plus pressantes nécessités, lorsqu'ils se sentent oppressés, n'ont recours plus assuré et ne cherchent autre protection que le nom puissant de nos rois, qui les met à couvert par le ministère de ses ambassadeurs.
ACIIMET l« r
» En effet, tout l'État du Turc est rempli de chrétiens ; môme dans les îles de l'Archipel, il y a cinq ou six évêchés établis, et les évêques nommés par le saint-père et la plupart des habitants de ces îles vivent en la créance de l'Église romaine, dont les principaux sont l'archevêque de Naxi, l'évêque de Scio, celui d'Andra et de Syra, lesquels tous ne subsistent que par le seul nom français et se maintiennent avec cette protection. L'Égypteest aussi pleine d'un grand nombre de chrétiens appelés cophtes, qui vivent la plupart sous la discipline d'un patriarche que le roi d'Élhiopie reconnaît pour supérieur en la spiritualité.
» Mais, quand toutes ces considérations cesseroient, qui d ellesmêmes pourroient obliger à rechercher cette amitié, si elle n'étoit contractée, quel avantage au nom français, quelle gloire au roi de France, très-chrétien, d'être seul protecteur du saint lieu où le Sauveur du monde a voulu naître et mourir! Quel contentement de voir au milieu de l'État des infidèles fleurir le nom chrétien, voir dans la sainte Jérusalem le superbe temple que sainte Hélène y fit bâtir, dans lequel le saint sépulcre et le mont Calvaire sont enclos, et qu'il soit servi de trente ou quarante cordeliers choisis de toutes les nations, lesquels prient Dieu continuellement pour la prospérité des princes chrétiens, particulièrement pour notre roi, leur seul conservateur, sous l'aveu duquel ils ont pouvoir d'habiter en Jérusalem, y faire librement le service divin et recevoir les pèlerins de toutes nations, lesquels visitent les saints lieux avec toute sûreté, non sans ressentiment de la faveur qu'ils reçoivent de Sa Majesté, qui leur procure cet avantage. »
De Brèves, dans un autre endroit, donne encore pour raison de l'alliance du roi de France avec les Turcs le droit de protection qu'il en a acquis sur « tant de peuples qui n'ont repos ni sûreté que sous l'autorité de son nom ; » et il cite principalement les Maronites et les Druses du mont Liban. Enfin, il termine son mémoire en disant que les considérations politiques qui firent naître l'alliance doivent la maintenir ; et il convie Sa Majesté de la con-
server, « pour détourner les armes de ses ennemis par rentremise du Turc. •
De Brèves eut pour successeur Gontaut Biron, baron de Solignac (1605). 11 ne se passa rien d'important sous ce ministre, si ce n'est un commencement de persécution contre les prêtres catholiques. Les jésuites s'étaient établis à Constantinople ; avec leur ambition et leur activité ordinaires, ils avaient conçu de grands projets pour la régénération du catholicisme en Orient ; déjà ils avaient ouvert des écoles, commencé des prédications à Péra, et ils travaillaient avec succès à la réunion des Grecs au siège de Rome, lorsque les Anglais les dénoncèrent comme espions de l'Espagne et alarmèrent le divan sur leurs prétentions pour la sécurité de l'empire; aussitôt ils furent arrêlés et emprisonnés. A cette nouvelle, Solignac courut chez le vizir, réclama les jésuites comme sujets de la France, et obtint leur délivrance; mais le ministre ottoman ne lui cacha point sa répugnance pour ces religieux, et il lui déclara qu'il aimait mieux voir dix prêtres ordinaires qu'un jésuite à Constantinople.
Solignac mourut en 1611, et sous Achille de Harlay, baron de Sancy, qui lui succéda, « commencèrent, dit un historien, les humiliations par lesquelles l'autorité des ministres européens fut détruite à Constantinople, et l'alliance française se trouva presque rompue. » Cette alliance avait déjà subi deux phases distinctes : offensive et guerrière sous François 1 er et Henri II, elle avait été bornée à des relations de bienveillance et de commerce sous les derniers Valois et sous Henri IV. A partir de l'ambassade de Harlay de Sancy, et pendant soixante ans, l'alliance change peu à peu de caractère ; elle s'altère, elle s'amoindrit, elle en vient au point de laisser craindre une rupture. Mais elle^était tellement nécessaire et naturelle aux deux Étals, que, malgré d'énormes insultes, des voies de fait, môme des hostilités ouvertes, il n'y eut de part et d'autre, pendant toute cette période de brouillerie et de refroidissement, que tendance à réconciliation. De plus, l'influence de la
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France en Orient, son action sur les chrétiens d'outre-mer, n'en furent que médiocrement affaiblies : il y avait habitude et position prises.
Plusieurs causes amenèrent ce changement :
1° L'empire ottoman, qui ne voulait jadis avoir de rapports avec les États chrétiens que par la guerre, qui n'avait eu d'abord qu'un seul allié parmi les infidèles, commençait à sortir de son isolement, à admettre de nouvelles alliances, à laisser, comme disaient les Turcs, la Sublime Porte ouverte à tous. Son affection exclusive pour la France en fut altérée ; d'autres conseils que ceux de la France furent entendus dans le divan ; les puissances ennemies de la France exploitèrent l'ignorance des Turcs contre leurs anciens et premiers alliés.
2° La France avait recherché originairement l'alliance des Ottomans pour abaisser la maison d'Autriche : elle allait de nouveau engager la lutte avec cette maison; mais elle regardait maintenant l'aide des Turcs comme scandaleuse et peu efficace ; elle avait trouvé des auxiliaires plus sûrs et moins dangereux dans les protestants d'Allemagne : aussi, pendant la guerre de Trente ans, Richelieu et Mazarin ne firent-ils que de faibles tentatives pour rendre à l'alliance entre la France et la Turquie le caractère qu'elle avait eu sous François I er .
3° Pendant presque tout le xvnc siècle, le trône ottoman ne fut occupé que par des princes orgueilleusement barbares, pleins de haine aveugle contre les chrétiens, qui ne s'entourèrent que de ministres imbus de leurs préjugés et souvent de leur ignorance ; ils ne voulaient pas distinguer les Français des autres peuples de l'Europe ; ils violèrent à plaisir, envers ces « chiens d'infidèles, » les capitulations, le droit des gens, les lois de l'humanité ; ils firent la guerre à la chrétienté sans but politique et par brutalité fanatique ; enfin ils autorisèrent les pirateries des Barbaresques, hideuse et dernière forme que prit l'esprit de conquête de l'islamisme.
4» Dans le même temps, la réaction catholique, qui suivit le triomphe passager du protestantisme, avait ranimé en France le zèle religieux, l'ardeur des conversions et de la propagande, l'esprit des croisades. L'opinion publique s'émouvait au récit des barbaries des infidèles; elle applaudissait aux expéditions projetées contre eux ; elle demandait le renouvellement de la guerre sainte. La première moitié du xvnc siècle donna naissance à une multitude d'écrits de tout genre sur la guerre contre les Turcs; la plupart excitaient le roi de France à suivre les traces de ses ancêtres, à aller « cueillir des palmes en Palestine. » Henri IV, dans ses projets de remaniement de l'Europe, mettait, comme couronnement à l'établissement de la république chrétienne , l'expulsion des Ottomans. Le fameux père Joseph fit un projet de croisade qu'il envoya à toutes les cours chrétiennes, et il publia à ce sujet un poème intitulé la Croisade, a Vos ancêtres, disait Baudier à Louis XIII dans la dédicace de son Histoire des Turcs, vos ancêtres ont autrefois dissipé et détourné vaillamment un
effroyable déluge d'infidèles qui menacoient la chrétienté d'un naufrage universel ; et l'on espère de votre royale valeur qu'après avoir heureusement acquis le nom de Juste en assurant et polissant votre État, elle vous ira faire recevoir, aux régions les plus voisines du lever du soleil, celui de Conquérant et de Libérateur de la chrétienté. » Savary de Brèves, lui-même, n'échappa pas à l'opinion de son temps, et il publia, en 1620, un écrit intitulé : Discours abrégé des assurés moyens d'anéantir et ruiner la monarchie des princes ottomans. Son plan consistait à former une coalition des États chrétiens, la puissance des Turcs n'étant venue que de notre désunion, et à soulever les fidèles de l'Albanie, de la Grèce, de l'Egypte, et surtout de la Syrie. « Que si jamais, dit-il, Dieu vouloit regarder de son œil les princes chrétiens, et leur donner un esprit de paix pour s'unir ensemble à la ruine de ces monstres qui vont insensiblement dévorant la chrétienté, quel port plus beau, quel havre plus assuré pourroient-ils désirer que de se
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rendre au pied du mont Liban en Syrie, habile d'un très-graud nombre de chrétiens appelés Maronites, lesquels vivent sous l'obéissance du siège romain, et tendent les bras à ceux qui voudront les aider à secouer le joug de la tyrannie turque? Les chrétiens maronites sont peuples aguerris de longue main, qui s'attachent la plupart au service des Turcs sous le commandement du vice-roi de Tripoli, et les autres s'engagent avec les Druses, autre peuple du Liban, lesquels croient que leurs pères sont issus des Français qui conquirent la terre sainte, et sont ennemis des Turcs; ce seroit aisé, si jamais on faisoit entreprise pour la conquête de la terre sainte, de tirer 15,000 ou 20,000 arquebusiers de ce peuple, lequel affectionne grandement la religion catholique, mais particulièrement le nom français, auquel ils ont tous leur recours. »
5° Une cinquième cause du refroidissement de la Turquie pour la France fut l'inhabileté de nos ministres auprès de la Sublime Porte, et surtout leur ignorance de la religion, des lois, des usages des Ottomans. L'ambassade à Constantinople était un poste plein de difficultés, d'embarras et même de dangers : il exigeait autant de prudence que d'énergie; car il fallait, en usant sans cesse de la plus grande modération, ne pas montrer la moindre faiblesse, respecter les préjugés des Turcs, surtout dans les questions de forme et d'étiquette, et néanmoins ne pas céder le moindre honneur, la moindre prérogative ; dans toutes les plaintes et réclamations, négocier avec persévérance, sans se lasser des délais, des refus, des dédains ordinaires de la politique ottomane, savoir à propos répandre l'argent, puisque tout était vénal et corrompu chez les Turcs, n'employer la menace qu'à la dernière extrémité, puisque la menace ne pouvait pas être suivie d'effets, enfin tout faire pour maintenir l'alliance, parce que l'alliance couvrait la France du côté de l'Orient, pendant que toute sa politique, loulc sa puissance, toute sa vie, élaient occupées du côté de l'Occident.
§ VII. — Résumé du règne JAchmet.
Revenons à Achmet, dont le règne marque les premiers pas de l'empire ottoman vers la décadence.
Achmet, étant monté sur le trône à quinze ans, ne devint homme qu'à la fin de son règne; il se montra alors bon, actif, plein de nobles desseins, s'inquiétant des abus, voulant faire régner la justice ; mais le pouvoir absolu et les plaisirs du harem rendirent nulles ces bonnes dispositions. Ne sachant pas choisir les hommes, changeant continuellement de vizirs, emporté, capricieux, bizarre, il laissa prendre toute l'autorité aux habitants du sérail, et principalement au. kizlar-aga, chef des eunuques noirs, qui avait une cour aussi pompeuse que celle de son maître. « On ne sait en vérité, dit une relation italienne, quel est le souverain. » 11 se forma ainsi dans le harem un pouvoir dont les intérêts n'étaient ni ceux de l'empire ni ceux du sultan, mais uniquement ceux de femmes et d'eunuques , c'est-à-dire d'esclaves placés par la religion et la nature en dehors de la politique et du gouvernement : les vizirs durent s'y soumettre ou renoncer à leurs dignités. Le harem eut encore une autre influence : les filles et les sœurs des sultans, qui, à cette époque, commencèrent à épouser les favoris et les grands de l'empire, répandirent dans toute la nation les habitudes luxueuses du sérail. Pour satisfaire des besoins factices, les dignitaires vendirent la justice, dévastèrent les pays confiés â leur administration et ne reculèrent devant aucune exaction. Nacouh-Pacha osa proposer au sultan de lui acheter la dignité de grand vizir, et, lorsque plus tard il l'eut obtenue, il montrait à son maître, dans les chantiers de Constantinople, quelques vieilles carcasses démâtées comme de nouvelles constructions navales, et accapara ainsi des sommes énormes. L'armée n'échappa point à cette démoralisation générale : les janissaires, se livrant a^ec ardeur à l'industrie et au commerce, perdirent
leur renom guerrier et n'eurent plus, disait-on, bon pied et bon œil que pour voir si la cavalerie commençait à plier et pour s'enfuir ensuite à toutes jambes. Les sipahis virent distribuer à des favoris les timars devenus vacants; aussi tel sandjiak, qui fournissait jadis cent sipahis, put à peine en donner quinze, et fréquemment il n'y avait pas le dixième des hommes inscrits sur les contrôles (1).
Achmet mourut en 1647.