‹ Histoire de la typographieChapitre 11 sur 40 · T. XXVI · texte numérisé non relu

T. XXVI

tiens qui ne se trouvaient pas aux éditions précédentes.

l'acheteur- Je l'en félicite. Mais peu de gloire s'attache à de tels travaux.

FROBEN. Aussi mes droits à votre reconnaissance doivent s'en accroître.

l'acheteur- Par ces travaux assidus ne crainstu pas de vieillir vite?

froben. Qu'y faire ! c'est ma destinée. Si elle me donne la vieillesse et ses ennuis, vous avez le moyen de m'en garantir.

l'achbteub. L.equel?

FROBEN. D'acheter vite et de me savoir gré de oe que Je vous offre.

l'acheteur- Mais n'as'tu pas de honte de nous livrer ainsi tes enfants.

froben. Nullement; c'est pour vous, non pour moi, que Je les ai créés.

l'acheteur . Quel en est le prix.

froben. Approche ton oreille, que Je te le dise tout bas.

l'achetedb. Hô! hô! c'est bien cher!

FROBEN- Emporte, examine. Si tu te repens du marché , tu rendras la marchandise, je te rendrai ton argent

l'acheteur. C'est bien parler.

froben. De belles paroles, chacun en est prodigue, mais Froben tient plus qu'il ne promet.

l'acheteur. Reçois donc de belle et bonne monnaie.

froben. Et toi reçois aussi de belle et bonne marchandise. Je souhaite qu'elle profite à tous deux.

C'est Froben qui publia la première édition grecque du Nouveau Testament, en février 1 516, in-f^. Elle est rare et recherchée. Le texte grec enavaitétéimpriméàAlcala en 1514, il est vrai, mais il ne parut qu'en 1520.

Lorsque Érasme voulut en donner une nouvelle édition avec la traduction latine et des commentaires étendus , il s'installa chez Froben pour y corriger ses épreuves ; et Froben, voulant comme lui que cet ouvrage fût d'une correction parfaite, n'épargna aucun soin, ainsi qu'il l'annonce dans sa préface (1). Ce livre, achevé en 1516, fut dédié à LéonX.

Cependant, malgré tant de précautions, et bien qu'Érasme eût aussi donné ses soins à la correction : « Ipso quoque Ërasmo in banc partem advigilante, » l'errata des fautes est nombreux. Il est vrai qu'Érasme , à ce que nous apprend Œcolampade , entretenait alors à lui seul trois presses, et compulsait les

Tité qu'elle peut occasionner la perte d'un navire, ou des erreurs de calcul en astronomie, qn'est due l'Idée de conacnrcr composées toutes les formes de ce gros volume. Pour éviter les accidents qui pourraient survenir à des types mobiles . mon père imagina de les souder par le pied en rendant ainsi impossible toute chance d'erreur. Cest sa première Invention du sté" reotjfpage. Ce nom qu'il lui donna est passé maintenant dans la langue usuelle.

(i) uNec meis iaborlbus pepercl, nec pecunlis; quln et preclbus et prsmlis egl ut castigatores adessent complures, haud vulgari doctrina praedltl, et Imprlmis Joannes OEcolampadtus, trium linguarum péritissimu.«- *^

manuscrits grecs et latins, consultait les auteurs anciens et modernes, et corrigeait ses épreuves (1).

11 semble qu'Érasme ait été poursuivi par une sorte de fatalité lorsqu'on songe aux désagréments que lui causèrent les fautes commises par ses imprimeurs (2). Ainsi dans le traité intitulé : Vidua Christiana, imprimé par Froben, Bâle, 1529, et dédié à Marie, sœur de Charles-Quint et reine de Hongrie, une faute inimaginable, résultant d*uu hasard auquel il semble que le diable ait présidé, ou d*une malice non moins diabolique de la part des compositeurs ou correcteurs, a rendu cette édition célèbre dans les fastes de la typographie. Érasme s'exprime ainsi en parlant de la reine de Hongrie : Mente illa usam eam semper fuisse^ qtUB talem fœminam deceret, on lit dans l'édition imprimée Mentula au lieu de mente illa. Il y eut, dit-on, mille exemplaires distribués avant qu'on s'aperçût de cette erreur , que Ton s'efforça, mais trop tard, de réparer eo réimprimant le feuillet. Érasme a écrit qu'il eût donné volontiers cent pièces d'or pour que cela ne fût pas arrivé.

Une autre fatalité fit attaquer Érasme par le docteur de la faculté Noël Béda, et fit censurer par la théologie de Paris, le 17 décembre 1527, une doctrine particulière sur le Christ, qui ne provenait que de Taddition de la lettre a , qui fit amore du mot more dont Érasme s'était servi dans sa paraphrase des paroles de saint Pierre au chapitre xvi de saint Matthieu (3) : Tu es Christus Filius Dei vivù Il avait écrit : Non suspicioneproferens, sed eerta et indubitatascientid profitens, illum esse Messiam a prophetis promissumy «ingulari more filium Dei; mais au lieu de MORE, le texte porte amorb. Dans sa censure , la faculté de théologie déclara hérétique cette proposition (4). Érasme répondit que c'était une faute d'impression, et produisit en faveur de sa bonne foi la petite édition qu'il avait donnée en 1522, où il y avait more et non amore; déclarant n'avoir voulu rien

(I) Tant 11 est vrai que la correctton eat cbose dUfl* elle : « Uncels enlm opos foret oculis, aat ceotam Argl laminibas ad eam rem ellmatl peragendam ut sltra mendam liber emitteretar. » C'est ce que disait le docteur CUctou , qui a imprimé no grand nombre d'ouvrages à Paris, et qui dans l'épltre placée en tète de ses sermons, nous apprend qu'il surreillalt souvent dans llmprimerle même les ouvriers pour s'assurer de la correction des fautes Indiquées.

(a) Elles résultent souvent de la malice d'ouvriers malintentionnés , soit contre Tauteor, soit contre le maître Imprimeur.

(8) Ouvrage Imprimé chez Froben en ism et répandu en grand nombre en France oà cette bérésle fit grand bruit.

(4) Haec proposltlo perperam ezpllcat sententlam Evangellcam, pnebens occaslonem maie sentiendi de mvlnitate Fllil Del cum Nestorio; non enim slugularl quodam amore Oel in Ipsum. Christus et Filins DeUneque adoptloneet gratlA,sed origine etnaturft.

dire d'autre si ce n'est que Jésus-Christ était fils de Dieu d'une manière toute particulière (1).

Une voyelle ajoutée avait suscité une mauvaise affaire à Érasme , la suppression d'une voyelle en suscita une encore pire à Flavigny. Dans une critique qu'il fit de la Polyglotte de le Jay, où il signale un grand nombre de fautes qui existaient au livre de Ruth (2), un funeste hasard fit que dès la seconde page de la troisième lettre critique de Flavigny, au passage du chapitre VU de saint Matthieu, j^ 3 : Quid videsfestucam in oculofrairis tuiet trabem inoculo tua non vides, le mot oculo se trouva à la fin de la ligne. 11 fut donc divisé ainsi oculo, et par une malice bien noire ou un accident bien malheureux ta lettre o disparut sous presse. En vain Flavigny, dans sa fureur contre le typographe, montrait qu'à la tierce ce malencontreux o existait, il ne pouvait s'expliquer sa disparition que par une fièvre chaude dont son typographe aurait été atteint (3).

il n^en fut pas moins forcé de jurer publiquement son innocence en ces termes solennels : Sed Deus testis est, ante cujus conspectum animam meam effunâjo, et cujus, ut ait Apostolus, ira revelatur de cœlo super omnem impietaiem, et ifyustitiam hominum illorum , qui veritatem in injustitia detinent, me numquam vel tan^ tillum de tam impia, horrenda, sacrilega, emendatione cogitasse (4).

En visitant les tirages de nos presses , je me souviens d'être arrivé à temps pour faire disparaître une faute bien moins grave, mais non moins déplaisante qui allait se glisser dans une édition de Racine, où par un singulier hasard ce vers se trouvait ainsi défiguré :

Vous allez A Vhôtel et mol J'y cours, madame.

On peut se faire une idée de la consternation et de la colère d'un imprimeur, atterré par de pareils coups de foudre. Il serait curieux de savoir d'après le calcul des probabilités, quelles sont 1^ chances d'erreurs dont les typographes sont perpétuellement menacés parmi les milliards de milliards de mots et de combinaisons diverses qui serviraient de base à de pareils calculs (5)1 La marque de Froben était un pigeon per-

(i) Opéra Erasmi, éd. Basil, imo, t IX, p. 74S.

(B) Un sa?ant professeur maronite nommé Abraham Echellensls avait donné les textes arabe et syriaque et la version latine.

<s} Aut à IMO typographo, dum hae mihi exeuderet, multa/ebre phrenetico, ac plane quid ageret irucio,

(4) Une Bible allemande dut sa célébrité au mol narr substitué par la femme de rimprimcur au mot kerr, pour faire une malice à son mari.

(a) L'habile mathématicien Jacauet a calculé que les diverses combinaisons des vingt-quatre lettres de l'alphabet montent à «ao,44s,4oi,7S3,as9,439,860.ooo, et sans qu'aucune lettre soit répétée, f^oy. Astlc . Origine et Progrés de l'Écriture; Loqdrcs, iao4, In-f».

tYPOÛRAPHIE

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elle sur uu béton enlortiilé de deux serpents. A ce sujet Érasme écrivait : « si les princes de ce cdté des Alpes voulaient encourager Froben à régal des Aides, ses serpents ne lui seraient pas moins profitables qoe leur a été le Dau»

phin; Froben en employant la prudence du serpent et Pinnocence de la colombe qui surmonte son étendard acquerra gloire et richesse. <•

Froben mourut en 1 527. Érasme et Henri Ëstienne ont composé en son honneur des épiiaphes grecques et latines. Son fils Jérôme loi succéda, ainsi que son gendre Nicolas £piscopius.

Opofin^ habile imprimeur, dont le vrai nom était Jean Herbst (l'automne), et Zaeh. Béer, célèbre théologien, plus connu sous le nom latin d'Ursinus, avaient placé sur la porte de leur cabinet une inscription plus brève encore que celle d'Aide, mais qui prouve également combien le temps leur était prédeux : « Amice , qnisquis hue venis , ant agîto paucis, aut abi, ant me laborantem adjuva. »

Jean Oporin , d'abord médecin , puis professeur, se fit ensuite imprimeur par amour pour la science et les lettres. Parmi les belles éditions qu'on lui éoMegX André» VesaUi De Bumûni Corporis Fabrica libri vm , 1555,' in-r. composa un Onomasticon prO' priorum naminum, et des Annotationes in Quxstiones Tuseuianas. Justus Yultefns fut correcteur dans son imprimerie. Jean Oporin mourut en 1 568, ruiné et endetté après une vie laborieuse.

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